Maison indépendante

HALASAN BAZAR – SPACE JUNK.

 

 

| Antoine Dain |

 

 

Je me réveille la bouche pâteuse et la tête engourdie. J’avais imaginé bien pire, mais la sortie de mon long sommeil ne s’avère pas beaucoup plus pénible que ma dernière gueule de bois. La dernière, me dis-je : aucune bouteille d’alcool n’a été tolérée à bord. Nous ne pouvions emmener que le strict nécessaire, et cela n’en faisait visiblement pas partie. C’est bien dommage, mais j’imagine que je ne suis pas en position de me plaindre.

Autour de moi, les autres Élus se réveillent eux aussi tour à tour. Notre sommeil a duré six mois. Une moitié d’année durant laquelle les nations ont fini de se déchirer. Je le sais déjà avant de regarder par le hublot. Quand je me décide finalement à jeter un oeil, mon sang à peine réchauffé se glace de nouveau dans ma chair. La terre, que je m’étais toujours figurée majestueuse, belle car inatteignable pour mes yeux mêmes, m’apparaissait pour la première fois; semblable à un pruneau. Une masse informe, à peine sphérique, d’une couleur sombre et d’aspect abîmé. Elle était ridicule. La folie des hommes avait donc bien eu le dernier mot. Comme prévu.

Nous sommes 42 à bord du vaisseau. Nous avons été choisis aléatoirement parmi les volontaires, majoritairement des pacifistes refusant de prendre part au conflit. Le programme de sauvetage constituait une forme d’aveu de la part des Nations-Unies : la seule issue possible était l’extermination totale de toute forme de vie. Notre seul rôle était de garantir que l’humanité continue d’exister, même si cela n’était plus – cela m’apparaissait évident maintenant – que purement symbolique. Les hommes voulaient se détruire mutuellement, mais ne pouvaient se résoudre à faire disparaître leur propre espèce. Leur haine se heurtait à leur amour propre. Le programme était la solution miracle pour que plus rien ne les retienne.

Les six mois de sommeil forcé avaient pour but de s’assurer qu’il ne reste plus rien derrière nous que nous puissions regretter. À mon avis, il aurait suffit de quelques semaines.

 

(…)

 

Après seulement trois jours, nous avons tous retrouvé des horaires de vie réglés, bien que complètement artificiels ; et nous nous ennuyons tous profondément. Le départ s’est fait dans l’urgence, la place à bord était limitée et la priorité était donnée aux générateurs de nourriture. De fait, rien n’a été pensé à bord pour le divertissement. Chacun passe ses journées à déambuler, l’air désabusé, regardant de longues heures par les hublots. L’espace est un désert déprimant.

Seul un passager ne s’ennuie pas autant que les autres. Par un moyen que j’ignore, il a réussi à emmener une guitare à bord. Il a sans doute profité de la panique qui régnait juste avant notre départ pour la cacher quelque part dans le vaisseau, avant de retourner à côté de sa capsule en attendant qu’on l’endorme. Autant est-il qu’il dispose du seul instrument à bord du vaisseau, et qu’il passe de longues heures à en jouer. Les autres passagers le voyaient d’un mauvais oeil au début, mais l’ennui tomba si rapidement et si lourdement sur le vaisseau qu’ils furent rapidement heureux de pouvoir l’écouter. Il prétendait s’appeler Halasan Bazar, ce que peu de gens croyaient; mais tout le monde s’accordait à dire que le nom lui allait bien. On l’appelait donc ainsi. Il se lia rapidement d’amitié avec quatre autres passagers, et lorsqu’il jouait ils s’asseyaient en cercle autour de lui. À l’aide de divers objets récoltés à bord, ils ajoutaient des percussions à ses airs de guitare. Sans que je sache dire pourquoi, l’étrange musique résultant de leurs communions était la bande-son parfaite pour la situation que nous vivions. Leur musique était originale et nostalgique, et faisait écho à notre déception, notre ennui, ainsi qu’à l’absence de perspectives qui frappait chacun des habitants du vaisseau.

Un jour, alors qu’Halasan joue seul, je m’assieds à ses côtés. Au bout de quelques minutes, il s’interrompt, me fixe longuement, et me demande, en anglais : How did we get here in the first place? I mean, how could anyone have thought it would be OK if the last humans in the world didn’t even have a world to live in?

Je lui réponds que c’était notre instinct de survie qui nous avait poussés à candidater, et que même si la vie à bord se révélait décevante, nous avions au moins la chance d’être en vie.

Alive? We’re in a giant tin can drifting through space. We’re as alive as Campbell soup.

Ces mots me donnent le vertige, mais je sais qu’il a raison. Depuis mon réveil, je n’ai cessé de penser que les choses allaient bien plus mal que je l’aurais imaginé. Mais qu’aurait-il fallu faire faire, se laisser mourir ?

Actually, this ship ain’t even a tin can. It’s a trash can. A space trash can. And you know what you call something inside a space trash can ?