Maison indépendante

REDÉFINITION DE L’ALCOOL. [4]

Paul Gauguin, Manao Tupapau.

 

 

| Elodie Lefebvre |

 

 

Que n’a-t-on pas déjà dit sur l’alcool ? Rien, tout a été dit. Tout a été bu, digéré par les cerveaux vides de sens. C’est bien ça l’alcool. Pour moi, pour lui, pour toi, pour tous ceux qui s’y adonnent. Un accélérateur de sens, une perfusion sociale, une volonté d’oublier et de redécouvrir. Rien d’extraordinaire, juste une force qu’on ne se soupçonnait pas. J’échange les soirs paisibles qui ne viennent plus contre la tranquillité délivrée par l’alcool, j’échange les soirées feutrées ou excessivement et superficiellement enjouées qui ne me transportent plus contre un excès de sociabilisation, un moment auquel j’appartiens et qui pourtant ne me ressemble pas. J’échange volontiers discussion pesante contre banalités. Et je suis bien. Mais suis-je moi ? Je pense à tous ceux que seul l’alcool enivre et je respire d’être enivrée par la vie aussi, parfois. Mais parfois non. Et l’alcool, alors antidote anti-peurs. Il n’existe rien qui ne lui résiste. J’ai vu grande-tante et oncle finirent par rire un soir de deuil, j’ai vu timidité décomplexée et dragues acharnées, et je ne serais pas étonnée de voir un infirme se lever et danser. Je n’ai rien vu résister. Et je m’en satisfais. Car un jour viendra peut-être – mais je ne l’attends pas – où l’alcool et sa chaleur ne pourront plus réanimer les esprits gelés ni les cœurs glacés. L’alcool ne suffira plus ; l’excès d’alcool n’en sera que les prémices des symptômes. Rien ne sert d’espérer, c’est l’excès qui permet de gérer la monotonie. J’ai fait la rencontre de l’alcool au détour de poèmes, aux creux de l’Histoire, puis seulement plus tard au corps au corps à l’université. S’amuser c’est boire, vaincre l’ennui c’est boire, profiter de la vie c’est boire. Reflet de la tristesse des êtres, miroir, aspirateur : l’alcool ne laisse qu’une infirme partie du cortex en éveil. Une lobotomisation choisie. Et c’est bon. Et c’est triste aussi. Notre petite part de schizophrénie matérialisée. En tout temps, en tout lieu il a vaincu les faiblesses mais aussi découverts les failles. Mais il ne m’a jamais laissée pour morte, ni un goût d’amertume. Ni à moi qui peux encore écrire, ni à toi à qui peux encore lire. Mais dépourvu de son lyrisme, de sa métaphore enivrante, que reste-t-il ? Un moyen de s’assumer, une faiblesse de caractère, parfois une épaule indispensable. Mais souvent un bon mal de crâne. Puis rien.