Maison indépendante

MOURIR, MOURIR ENCORE.

 

 

 

Philippe Vourch |

 

 

 

J’arrive
Accompagné de la nuit
Me gare à deux pas de la tôle grise et sale
M’extirpe et entre dans le bâtiment
Me glisse comme une ombre que le froid pétrie
Devant le caisson gris
J’en sors une écharpe, un bonnet, des gants
Une veste polaire déchirée par endroits
J’enfile tout ça comme je peux
Je repousse la porte métallique
Elle gueule
Me dit ma solitude glacée
Comme le sol de béton
Il balance sa rage à travers mes semelles
Elle remonte le long de mes jambes
De ma colonne
Et vient se perdre dans mes idées embrumées
Pour les huit heures à venir
Mon ciel est empli de néons
Qui douchent le décor d’un jaune pâle
Absent
Ici, je ne vis plus
Mais meurs, meurs encore

Huit heures c’est long
Elles s’ajoutent, s’additionnent
Se collent les unes aux autres
Font des journées
Des années
Une vie
Au fond du hangar
Les cartons me font de grands signes
Ils veulent être ouverts
Contrôlés
Etiquetés
Expédiés

« Et bien, tu ne vas pas mourir de froid avec tout ça ? »
Le patron me sourit
Il porte un pull à col roulé
Une veste décorée d’un mouchoir jaune
Parfaitement plié
Un jean
Et des chaussures ferrées
Elles font clac clac Comme mes dents
Lorsqu’il s’éloigne sans attendre de réponse et entre dans un bureau surchauffé

Dehors l’hiver sourit
Lui aussi
Il finira bien par s’en aller
Mais pas tout de suite
J’aimerais bien ouvrir le toit
En repousser les tôles comme une boite de conserve
M’envoler
Retrouver des étoiles, des vraies
Des qui brillent et vous réchauffent
Le nez, les yeux, les mains, les doigts de pieds
Mais je suis moi
Et là-bas les cartons gueulent plus fort
« J’arrive ! », que je réponds
Puis les rejoins
Et je me mets à mourir, mourir encore