Maison indépendante

LA DEMOISELLE DE LA TENTE.

 

 

 

  | Antoine Bréa |

 

 

 Nouvelle traduction, des vers 635 à 833.

 

 

Au matin, au chant des oiseaux,

le garçon se lève et remonte
en selle ; il chevauche jusqu’à
trouver une tente tendue
en une prairie belle près
d’un petit filet d’eau naissant.
La tente est merveilleusement
ornée : une partie vermeille,
l’autre verte à bandes d’orfroi
avec dessus un aigle d’or.
Sur l’aigle tape le soleil
qui scintille pur et vermeil,
et le pré est tout éclairé
par cette tente lumineuse.
Autour de la tente à la ronde,
qui est la plus belle du monde,
sont dressés deux abris de feuilles
et des huttes à la galloise.
Le garçon marcha sur la tente
et dit comme il y arrivait :
« Dieu ! je vois là votre maison !
et je ferais très grave erreur
de n’aller pas vous adorer.
Ma mère dit vrai en tout cas
qui prétend que les moutiers sont
les plus belles choses qui soient
et m’adjure de ne trouver
moutier où je n’aille adorer
le Créateur en qui je crois.
Je l’irai prier par ma foi
qu’il me donne vite à manger
puisque j’en aurais grand besoin. »
Il entre dans la tente ouverte
où dedans est un lit couvert
d’un édredon de soie, et voit
une demoiselle endormie
gisant seule parmi le lit.
Sa compagnie était au loin,
ses pucelles avaient été
cueillir au-dehors fraîches fleurs
dont elles joncheraient la tente
comme elles faisaient quelquefois.
Quand le garçon fut dans la tente
son canasson broncha si fort
que la demoiselle l’ouït
qui s’éveilla en tressaillant.
Et le garçon tout innocent
fait : « Pucelle je vous salue
comme ma mère m’a appris ;
ma maman m’a prié et dit
de bien saluer les pucelles en tout lieu que je les trouvasse. »
La pucelle tremble de peur
face au garçon qui fou lui semble ;
elle se tient aussi pour folle
d’avoir été surprise seule.
« Garçon, fait-elle, tiens ta route !
pars ou mon ami va venir !
– Sur ma tête, dit le garçon,
d’abord un baiser en tout cas,
comme ma mère m’a appris.
– Un baiser, moi, sûrement pas,
fait la fille, si j’ai le choix.
Pars ou mon ami te verra,
et s’il te voit tu seras mort. »
Le garçon avait les bras forts
et très nigaudement l’embrasse
car il ne sait faire autrement ;
il l’a mise étendue sous lui
et elle s’est bien défendue
et dégagée tant qu’elle put,
mais défendre n’eut point d’effet
car à la brusquer le garçon
la baisa vingt fois, dit le conte,
qu’elle le voulût ou bien non.
Lors il vit son anneau au doigt
monté d’une émeraude claire.
« Aussi, fait-il, m’a dit ma mère
de prendre votre anneau du doigt
mais de ne rien faire de plus :
allons, l’anneau, je veux l’avoir !
– L’anneau tu ne l’auras jamais,
fait la pucelle, sache-le,
si de mon doigt tu ne l’arraches. »
Le garçon par la main la prend,
à force le doigt lui étend,
et lui ayant pris son anneau
à son propre doigt il l’a mis,
disant : « Pucelle, bien vous fasse !
je m’en vais aller bien payé,
vous faites de meilleurs baisers
que les chambrières qui sont
dans la maisonnée à ma mère,
vous n’avez pas la bouche amère. »
L’autre pleure et dit au garçon :
« N’emporte donc pas mon anneau,
j’en serai beaucoup maltraitée
et toi tu y perdras la vie
plus tôt que tard, je te promets. »
Le garçon ne met dans son cœur
rien du tout de ce qu’il entend
mais de ce qu’il avait jeûné il mourait d’une faim sans fin.
Il trouve un tonnelet de vin
et un hanap d’argent auprès,
il voit sur un fagot de joncs
une serviette blanche et neuve,
il la soulève et dessous trouve
trois bons pâtés de chevreuil frais :
ce mets ne le dégoûta pas
vu la faim qui beaucoup l’angoisse.
Il casse l’un de ces pâtés
et mange de bon appétit,
versant dans la coupe d’argent
de ce vin qui n’était pas laid,
dont il boit souvent à grands traits.
Il dit : « Pucelle, je ne peux
gâter tout seul les trois pâtés.
Venez manger, ils sont très bons,
chacun aura assez du sien,
il en restera un d’intact. »
Et elle pleure tout ce temps
malgré qu’il la prie et invite ;
elle ne lui répond un mot
mais pleure fort, éperdument,
en tordant durement ses poings.
Lui put manger tant qu’il lui plut
et boire jusqu’à satiété
puis recouvrit ce qu’il restait.
Lors il prit congé sans délai,
recommandant à Dieu la fille
qui n’agrée point ses politesses.
« Belle amie, fait-il, Dieu vous sauve !
et par Dieu ne vous fâchez pas
du petit anneau que j’emporte
car avant de mourir de mort
je vous en récompenserai.
Je m’en vais si vous permettez. »
Et elle pleure et dit qu’à Dieu
jamais elle ne le louera
car il va falloir par sa faute
tant avoir de honte et d’ennuis
que n’en eut aucune petite,
et que de lui, autant qu’il vive,
elle ne veut secours ni aide :
qu’il sache bien qu’il l’a trahie.
Ainsi reste-t-elle à pleurer.
Mais son ami ne tarda plus
à revenir de la forêt :
du garçon remis en chemin
il vit les pas, s’en rembrunit,
et trouvant pleurant son amie
il dit : « Damoiselle, je crois à ces traces que je découvre
qu’un chevalier a été là.
– Non pas, sire, je vous assure,
mais un Gallois s’est présenté
ennuyeux et rustre et crétin
qui a bu de votre tonneau
tout son content, s’en gouleyant,
et mangea de vos trois pâtés.
– Pour ça, belle, pleurez ainsi ?
S’il eût bu et mangé le tout,
je lui aurais abandonné.
– Il y a plus, sire, fait-elle.
Mon anneau aussi est en cause
qu’il m’a ôté et emporté,
je voudrais mieux être tuée
plutôt qu’il l’eût pris de la sorte. »
Voilà l’autre assez confondu
et le fond du cœur angoisseux.
« Ma foi, dit-il, c’est outrageant !
Mais s’il l’a emporté, qu’il l’ait.
Je crois pourtant qu’il a fait plus :
s’il y eut plus, ne cachez rien.
– Sire, fait-elle, il m’a baisée.
– Baisée ? – Vrai, comme je vous dis,
pourtant ce fut bien malgré moi.
– Dites plutôt qu’il vous a plu,
vous ne l’avez pas contredit,
fait celui que jalousie ronge.
Doutez-vous que je vous connaisse ?
Si fait, certes, bien vous connais !
je ne suis si borgne ou mirot
que votre fausseté ne voie.
Vous avez pris la voie du mal,
vous avez prix lourd à payer :
jamais plus d’avoine n’aura
votre cheval, ni ne sera
saigné tant que je ne suis pas
vengé ; quand il perdra un fer
il ne sera plus referré ;
s’il meurt vous me suivrez à pied,
et jamais ne seront changés
les draps dont vous êtes vêtue :
vous marcherez après moi nue
tant qu’à l’autre je n’aurai pris
sa tête. Ce sera justice. »
Sur quoi il s’assit et mangea.