Maison indépendante

REDÉFINITION DU RER. [3]

 

 

 

| Elodie Lefebvre |

 

 

Ah la facile tendance à cracher sur cet engin maudit ; ses impétuosités et son manque de rigueur, la densité de population étouffante, et sa nature même le rendent impropre à l’amour des parisiens. Icône déchu- la fameuse rengaine métro- boulot-dodo l’ayant lui aussi atteint- il est sale, puant. Il suinte. Mais il m’inspire. À la frontière entre le train qui t’emmène au loin et le métro qui t’étouffe en son sein, à mi-chemin entre la maison de mon enfance et là ou je ne vivrais plus, il redéfinit la France et revisite ses valeurs. Car personne ne descendra sa poussette seul dans les escaliers du RER. Sorti de Paris les gens me semblent plus gentils. Ils ont peut-être plus de temps. Certains d’entre eux crachent, volent, crient, et écoutent de la musique sans souci de l’entourage. On est comme à la maison dans le RER. À moins que ce ne soit ce RER précisément, celui que j’ai pris dès mes 15ans, me conduisant vers ce que je considérais alors comme le rêve parisien, et me ramenant aux réalités de la vie, du lycée, de la maison, réalités que je n’ai plus jamais autant adorées. Dans ce RER je n’ai jamais peur. Naïveté ou inconscience, j’en tire une fierté et soupçonne quiconque de lâcheté quand j’entends « il n’est pas trop tard pour prendre le RER ? » Pas celui-là. Pas celui dont on connaît les règles, les codes, les lignes de conduite. J’en aime la mixité sociale et ethnique, j’en aime le ronronnement et la rapidité. Vingt minutes, un dépaysement total. Certes, la ponctualité n’est pas toujours sa force, et pour quiconque doit le supporter chaque jour et l’associer aux préoccupations du travail j’imagine ô combien il peut devenir irritant voire insupportable. Mais quand je m’assois dans ce RER… je sors et entre dans la capitale, je jette un regard dedans et dehors et constate à quel point le monde change, à quel point il est terrible pour certains, à quel point nous sommes spectateurs. En longeant les bidonvilles entre Garges et Villiers, je me dis que c’est de l’Histoire. En observant les visages tantôt impassibles, tantôt hilarants, en écoutant les discussions improvisées, en étant juste infime partie du mouvement, je me dis aussi que c’est de la philosophie.