Maison indépendante

REDÉFINITION DU STYLO. [2]

 

 

Elodie Lefebvre |

 

 

Je l’ai aimé et l’aime encore, même si je l’ai quelque peu abandonné au profit d’outils technologiques. Je le sens dans mon corps, prolongement de mes doigts, comme une partie de moi-même, seule partie capable d’exprimer et de comprendre les quatre volontés de mon cerveau. Noir, bleu, rouge, entre mon pouce et mon index, il me sert désormais à prendre des notes sur des coins de journaux, des feuilles de brouillon, la paume de ma main, dans une écriture sale et grossière qui m’a toujours définie. Je le tiens toujours trop fort, mes lettres sont toujours trop marquées, comme s’il risquait de m’échapper ou que lui seul avait la force de recevoir toutes les tensions qui m’habitent. Et les extraire. Je l’aime à plume, bic, pointe fine ou épaisse, il n’y a qu’en version feutre qu’il m’agace parce que mon esprit tend à remplir et colorier les espaces devenus trop petits dans les ronds des lettres. Je me trouve un peu ridicule de vouer un respect aussi prononcé à un objet aussi banal, mais obligée de constater que je ne suis qu’une simple groupie parmi les milliers de fans qui l’idolâtrent. Quand je le tiens, je le grignote, je le balance, le tourne entre mes doigts, et finalement use son encre, il reflète avec intensité tout ce qu’il y de plus profond en moi. Tu m’appartiens, tu as été créé pour moi. Les autres ne trouveront jamais à travers lui les mêmes inspirations, c’est un partage, un travail en commun, il est mon corps et j’ai ma tête, et ensemble on travaille mieux. Tu ne te rends certainement pas compte mais tu as sauvé certaines de mes nuits. C’est vrai qu’aujourd’hui mes doigts n’exercent plus tant de pression qu’avant sur ce fuselage fragile, préférant parfois tapoter furtivement et passivement sur du plastique sans odeur d’insolence ; mais devenu inséparable de mon désir d’écrire, il continue d’exister à travers l’écran d’ordinateur. Si j’écris, c’est parce que j’ai un stylo. Le reste n’est que banale réalité concrète.