Maison indépendante

REDÉFINITION DU SMARTPHONE. [1]

Crédit photo : Lee Benett

 

 

| Elodie Lefebvre |

 

 

Rectangle d’une dizaine de centimètres sur cinq, noir et terne, pas très épais, il est devenu mon âme sœur. Renfermant toute une vie, ce petit appareil aux ondes infiniment répétitives permettant d’entrer insidieusement en contact avec le monde entier, me sert à peu près à tout sauf à téléphoner. J’ai vendu mon cœur aux systèmes de carte à puce et probablement à Steeve Jobs, il y a déjà quelques années, troquant réalités contre interfaces, papier contre prise de notes, rigueur contre alarmes automatiques. Sa soi-disant capacité à me tenir à portée du monde m’enferme finalement dans une dépendance névrotique dont le symptôme principal consiste en un mouvement frénétique du pouce sur le bouton central. Allumage de l’écran ; non, je n’ai pas de nouveau message. La force diabolique du smartphone consiste en la persuasion intrinsèque que toute séparation risque de me causer préjudice. Eloigner l’appareil crée un vide sidéral dans lequel tout appel d’employeur ou toute proposition professionnelle, culturelle, amicale, viendrait se perdre éternellement. La perte de toute rationalité est donc aussi l’un des symptômes de la relation illégitime existante avec cet appareil. Ce smartphone. Ou téléphone intelligent. Il n’y a pas vraiment de mots dans la langue française pour décrire ce bout de plastique et de métal qui me maintient dans les méandres de la sur-connexion. Peut-être que la langue française se refuse à créer un mot-valise parce qu’elle devine la superficialité du concept : téléphone intelligent, à la limite de rendre intellectuellement stérile. Je ne sais pas à quel moment ce téléphone est devenu le reflet de la dénaturation de mon être, ni à quel moment le lien imperceptible est devenu cordon ombilical, mais il constitue aujourd’hui mon oxygène. Anxiogène. Mais est-ce que le manque d’oxygène qui m’oppresse souvent provient du petit rectangle lui-même, créant le besoin en même temps qu’il y répond, ou du monde surconnecté dans lequel j’ai grandi… je n’ai pas de réponse. Mais j’ai une application pour ce genre de questions.