Maison indépendante

JOURNAL DE GRINCHEWOOD. [6]

 

 

| Cornélius Grinchewood |

 

 

Mon pantalon noir est de moins en moins noir, le tissu de ma chemise froissée baille entre chaque bouton, les semelles de mes chaussures sont trouées, et mes chaussettes sont uniquement des leurres destinés à faire socialement croire que je porte des chaussettes : le tissu recouvre encore mes chevilles, le haut de mes mollets, le dessus de mes pieds et les extrémités de mes orteils, mais laisse nue la voute plantaire. Je marche tête baissée, de manière à ce que personne ne puisse distinguer mon visage, précaution bien inutile, mon allure raide et gauche, celle d’un homme peu sûr de savoir vraiment marcher, étant au moins aussi reconnaissable que mes traits. Mon odeur me sauve. Personne ne veut se trouver à proximité d’un être puant, physiquement puant, enfin, personne ne veut se trouver à proximité d’un être moralement puant non plus, mais en cette occasion c’est physiquement que je pue. C’est un peu présomptueux. Disons que je suis certain de ma puanteur physique. Laissons-là la morale.

Mes yeux sont fixés sur un espace qui se trouve à environ cinquante centimètres du sol, et il me semble évoluer à travers une forêt de jambes, celles élégantes et vacillantes des paumés du petit matin, le long desquelles glisse souvent une substance laiteuse – peut-être ont-ils trempé leur derrière dans l’assiette du chat : Les assiettes, c’est fait pour s’asseoir, dit la plus si jeune femme, encore chaude de son amant, tandis qu’elle retourne vers ses enfants bientôt éveillés-, les jambes fébriles de ceux qui se sont levés tôt pour profiter plus longuement de leur ennui, et celles moins tremblantes qui sont vêtues de pantalons ne trahissant rien de l’état d’esprit de leurs propriétaires. Ils trahissent forcément quelque chose, les pantalons sont par nature assez révélateurs, peu secrets, mais je me déplace rapidement, ce qui réduit très sensiblement mon temps d’observation.

Je marche si vite que les jambes autour de moi me paraissent presque immobiles, et je songe un instant qu’il est possible que, pour se jouer de moi, mes ennemis aient coupé toutes ces personnes au niveau du tronc. Je serais alors en train de zigzaguer au milieu de centaines de cadavres de jambes maintenus debout à l’aide de câbles d’acier. Le silence environnant renforce cette impression. Les voyageurs, à cette période de la journée, sont seuls ou trop épuisés pour parler. Depuis des jours que j’avance ainsi, tous les habitants de la ville de Paris peuvent avoir été décimés sans que je ne m’en aperçoive. Le massacre s’étend peut-être même hors des frontières de la cité ou du pays. J’ai souvent tenu compagnie, dans des hôpitaux, à des personnes âgées et mourantes, mais je n’avais jamais été entouré de morts, et cette expérience est bien moins apaisante. Je ralentis mon pas, ferme les yeux un instant, me concentre, et entend à nouveau les hurlements des corps qui m’entourent, vivants. J’ai vu trop d’exécution ces derniers temps, et ça me monte à la tête. Je dois quitter Paris, mais pas encore, pas encore, n’attirons pas l’attention en nous précipitant. Encore un mois, peut-être deux, et je gagnerai l’est.

Quelques temps auparavant, dans la même ville, mais plusieurs mètres au dessus, je me tiens dans l’appartement d’un homme que je ne connais pas, entouré de deux femmes et d’un autre homme que je connais. L’homme inconnu – de moi – porte une veste au dessus d’un t-shirt, des lunettes Jacques Chirac période 2002, un jean bien taillé sans faux trous – sans trous usinés, veux-je dire, un trou ne peux être ni vrai ni faux – et n’a pas de cheveux. Il possède peut-être des cheveux, mais ne les porte pas sur son crane au moment où je l’écoute. Il nous présente avec fierté sa bibliothèque. Certains hommes règlent leurs problèmes de virilité avec une grosse voiture, d’autres avec des armes, et d’autres encore avec une bibliothèque. L’intellectuel alpha. L’intellectuel alpha m’a été présenté par l’homme connu – toujours de moi – comme la personne la plus cultivée du monde. Il nous écrase donc de ses connaissances en nous parlant de raretés dont seuls les happy few ont entendu parler, comme Moby Dick, Gargantua, Don Quichotte, agrémentant son discours de mecs et meufs – l’intellectuel alpha est détendu. Il écrit probablement des critiques de livres dans lesquels il prend à partie son lecteur et le tutoie. Dans une vie prochaine, je fendrai le crâne des individus semblables à lui à l’aide de Gargantua. Ou Moby Dick.

Mes compagnons ne semblent pas partager mon avis sur l’homme puisque les trois sourient en l’écoutant. Je souris moi aussi, et comme eux réagis régulièrement avec politesse. Sont-ils, comme moi, en train de rédiger intérieurement une page pour se venger de lui ? Je suis sans doute jaloux. L’intellectuel alpha couchera avec les trois le soir même tandis que moi, dépourvu d’arme, de grosse voiture et de bibliothèque, je m’endormirai seul dans un appartement différent de celui de la veille. Et je n’ai pas lu Gargantua. Ni Moby Dick.

 

Voila.