Maison indépendante

JOURNAL DE GRINCHEWOOD. [5]

 

 

| Cornélius Grinchewood |

 

 

Dans un restaurant japonais, j’étais en train de manger avec quelqu’un, je ne sais plus très bien qui et l’information n’est pas de très grande importance. Elle l’est peut-être, mais elle a disparu dans les limbes de ma mémoire – oui, ma mémoire comporte des limbes, ainsi que son enfer personnel, composé de neuf cercles que j’ai tous traversés, Dante du souvenir que je suis. Dans un restaurant japonais donc, un soir de semaine, je mange et je ne mange pas seul. Hormis la nôtre, une autre table est occupée, par une famille, manifestement de la classe moyenne très supérieure. Le père et la mère, une quarantaine d’années, épuisés. Les enfants, une petite fille d’environ 8 ans et un garçon d’environ 12 ans, tous deux très excités. Le père semble fatigué – ses yeux sont cernés, des gros traits noirs tracés comme au feutre – pas très intéressé par ses enfants ni par sa femme, qui elle paraît plus désespérée que fatiguée. Je me suis assis dans le restaurant de sorte à pouvoir les observer aisément.

La salle du restaurant est assez grande, et séparée en deux par un paravent, et je suis du même côté qu’eux, isolé du reste, et les entends donc particulièrement bien. Le garçon pianote sur un téléphone à écran tactile, et manifestement il parle avec un de ses amis, il se sert de lui comme moi d’eux, c’est-à-dire qu’il veut l’utiliser pour le plaisir de se moquer : « Il est bête Damien. Il est nul. J’ai toujours des meilleures notes. » «Ses parents ne sont pas très malins tu sais. Tu parles avec lui là ? » « Oui. Je peux dormir chez lui demain ? » « Non. On va voir ton grand-père demain. » « Salope » « Oh arrête ! » Le garçon ne s’attendait pas à ce que la mère ait l’audace de lui répondre, ça le met hors de lui, et il répète « salope » en lançant des doigts d’honneur.

Pendant une dizaine de minutes, plus rien d’intéressant, et je suis contraint de me concentrer sur mon assiette et ma propre conversation. Puis c’est au père, « On pourrait aller en Indonésie. Je veux dire, pas pour les vacances hein, on pourrait aller vivre en Indonésie. Dans une maison au bord de la plage, on lancerait un commerce, une petite boutique de souvenirs, on serait riche là-bas. Vous aimeriez pas ça les enfants, allez à la mer plutôt qu’à l’école ? » « Oh arrête ! ». Nouveaux doigts d’honneur du gamin. Il doit avoir une maladie qui le force à réagir ainsi à cette phrase. Il a d’ailleurs l’air assez malade, avec son teint gris.

La mère reprend la parole : « J’ai fait un rêve étrange cette nuit. On était tous les quatre au restaurant, devant un immense buffet, et vous mangiez, moi je n’avais pas faim, et vous vous mangiez des écrevisses, des crevettes, surtout des fruits de mer, mais aussi des légumes, des carottes, et si moi je ne prenais rien, c’est parce que je le savais bien, que tout était empoisonné, et je voulais parler, vous prévenir, mais je ne disais rien, je n’arrivais pas à me décider, je vous regardais. Vous êtes tous morts d’un coup. » La petite : « Moi j’ai rêvé que je me transformais en un gros monstre rose, et puis je vous mangeais tous, et après je faisais caca. » Le père reprend : « Puisqu’on raconte tous nos rêves, la semaine dernière, je vous ai tous égorgés, à plusieurs reprises. »

Plus tard dans la soirée, en me promenant seul, j’ai rencontré la mère sortant les poubelles. D’un des sacs s’écoulait du sang.

Dans un autre restaurant, dans un pays dont je ne parle pas la langue, ou si peu, je suis cette fois seul, à moins que les limbes de ma mémoire ne se soient montrées efficaces au point d’avoir englouti jusqu’à l’ombre de la personne m’accompagnant. Je veux manger des légumes pour me reposer de quelques excès culinaires. Je repère sur la carte deux plats végétariens perdus parmi une trentaine de viandarderie, et je m’apprête à commander l’un d’eux, sans réfléchir, quand j’avise au fond du restaurant une potence fournie de deux cordes, avec en dessous l’inscription « two seats for vegetarians ». Je blêmis. Allais-je commettre une imprudence ? Pendent-ils vraiment les non-viandards ? Mes mains commencent à trembler, moi habituellement si maître de moi-même. Ressaisis-toi, Cornélius, mon vieux – me parler de cette façon est ridicule, ce qui prouve bien ma fébrilité. Le nez dans la carte, je fais mine d’hésiter, tentant de dissimuler mon émoi, mais je sais bien que désormais, tous les regards sont dirigés vers moi, ils ont compris, et se réjouissent du spectacle à venir, l’exécution d’un bouffeur de vert.

Je cherche une solution, rien ne me vient. Demander un plat contenant de la viande, je ne peux m’y résoudre, et pourtant j’en mange, mais déclarer ainsi forfait, et me soumettre ? Non ! J’allais renoncer et accepter mon destin quand j’entends une voix dans mon dos – je veux dire la voix de quelqu’un se trouvant derrière moi – « Vous auriez une salade verte ? » – « Do You have a green salad ? » Je respire enfin. L’attention se déporte de moi pour se tourner vers l’imbécile qui n’a pas eu la présence d’esprit de regarder autour de lui. Les mangeurs autour de moi sourient à pleine dents, et l’un d’eux commence à scander doucement : « Mort ! Mort ! Mort », et d’autres le suivent, puis tous, et moi avec, nous crions « Mort ! » Une femme arrive, s’empare de l’imbécile qui, n’ayant pas compris ce qui arrive, crie encore avec les autres. Elle lui enfonce une serviette dans la bouche pour le faire taire, lui bande les yeux avec une autre, le dirige vers la potence. La femme exécute la sentence avec dextérité, et tous l’applaudissent.

Je commande une bière que je bois vite avant de m’enfuir.

Voilà.

 

 

 Crédit photo : cattias.photo