Maison indépendante

JOURNAL DE GRINCHEWOOD. [4]

 

 

Cornélius Grinchewood |

 

 

« Et elle elle lui fait c’est le mec de ma meilleure pote, t’imagines ? Ca c’est trop le mystère quoi ! Et après j’ai rencontré Noémie, une pote de Soraya qui est la meilleure amie de Faustine et qui sortait avec Pierrick. Sublime quoi la meuf ! Sublime ! Sublime ! »

Je suis assis dos à la jeune femme qui parle, de sorte que je ne peux même pas me moquer de son visage que, malgré mes efforts, je ne parviens pas à imaginer disgracieux. Ses propos plats et presque indigents sont portés par une voix claire, posée et agréable, dont le seul défaut est son volume insupportablement élevé. La jeune femme s’adresse uniquement à ses amies, manifestement fascinées par ses paroles – les dites amies expriment leur fascination avec un manque d’imagination consternant « Non ? Et tu lui as dit ? C’est vrai ? C’est fou ! Non ? » -, elle s’adresse à ses amies seules, donc, mais sa voix non. Sa voix n’a pas perçu le caractère insignifiant des phrases qu’elle prononce, non, elle pense qu’il s’agit d’un discours qui restera dans l’histoire, un « I have a dream » du métropolitain. Sa voix parle à tous les voyageurs, de telle sorte que je suis vite obligé d’abaisser le livre dans lequel était imprimé un texte que je tentais maladroitement de déchiffrer – « on n’aime pas la littérature », disaient avec regrets, et parlant, bien sur, des autres, les deux cloportes. Dans « la littérature », je ne peux m’empêcher d’entendre « l’alité rature », un petit gribouillis maladif inscrit par des alités rateurs, des scribouillardises ridicules d’angoissés permanents tentant d’atteindre quelque chose de plus grand qu’eux qui, malheureusement, n’existe pas. Enfin, il existe de nombreuses choses plus grandes qu’eux, mais pas celle qu’ils tentent d’atteindre. Je continue de tenter, par ennui et par angoisse. Une personne seule dans un lit, même métaphorique, n’a que peu d’activités possibles. Je dis ça uniquement par manque d’imagination.

«  Et tu lui as dit à Céline que tu as rencontré Sylvie à la soirée de Stéphane ? »

« Pas encore, mais c’est fou quoi. Surtout que Céline s’était fâchée avec Stéphane après que Soraya, la meilleure amie de Faustine, lui a dit qu’il avait dit qu’elle était moins belle que Pauline, ce qui est vrai. Sublime, Pauline. »

Je me décide enfin à me déplacer de quelques mètres, de manière à échapper à cette voix, et pouvoir reprendre mon laborieux déchiffrage, mais le volume de la voix ne diminue pas, et je comprends que le groupe des trois jeunes femmes s’est déplacé, afin de se trouver à nouveau juste derrière moi. De quoi rendre paranoïaque même un garçon aussi peu autocentré que moi. La rame s’arrête à une station. Je décide de descendre et d’avancer jusqu’au wagon suivant, mais attend le dernier moment, afin de tromper mes poursuivantes. La sirène retenti, couvrant les soûlantes paroles, et je me rue hors de la voiture, saute dans celle d’après. Je n’ai pas le temps de me réjouir que les trois femmes, plus rapides que je ne l’ai cru, s’effondre sur moi. Nous nous relevons, la meneuse parlant toujours de Soraya, Stéphane, Céline et les autres, et je décide de ne pas montrer ma peur : elles sont peut-être armé. Yeux baissés, sans les regarder, je m’assieds sur un strapontin, et ne suis plus étonné de les entendre se placer sur les banquettes situées juste derrière moi.

La voix reprend son discours. Je me résigne un moment à l’écouter, puis, dans un ridicule élan de rébellion, arrache deux pages de mon livre – une bêtise quelconque racontant l’histoire du miroir fêlé d’une servante et d’une charogne de chien abandonnée sur une plage – et me les fourre dans mes oreilles, le papier bien calé contre le tympan. Ces bouchons improvisés parviennent à arrêter tous les sons sauf la monstrueuse et séduisante voix continuant inlassablement à raconter l’histoire monotone non du miroir fêlé d’une servante mais des liens sociaux entre divers jeunes parisiens dont je me contrefous.

Enfin le récit cesse, et ma tortionnaire, changeant de tactique, passe à un autre sujet :

« J’ai encore oublié mon iPod, et qui dit « mon iPod » dit « mes écouteurs ». »

Qui dit « mon iPod » dit « mes écouteurs » ? Comment puis-je laisser passer une horreur pareille ? Je lutte pour ne pas me retourner immédiatement et lui souligner la bêtise de sa phrase. Il s’agit d’un piège. Un coup monté. Quelqu’un a dû rencarder cette salope sur mon cas, et elle sait que je ne peux que réagir. Mais que m’arrivera-t-il, une fois retourné ? Me statufierais-je immédiatement, ou bien ces sirènes qui troquent les chants mélodieux contre des propos ineptes me dévoreront-elles ? L’une d’elle enfoncera-t-elle d’un geste précis un opinel entre mes côtes ? Je me concentre un moment, respire. Ma peur est idiote. Ces jeunes femmes stupides ne me poursuivent pas, ne me veulent pas de mal, et je peux sans risque les affronter. Je remarque alors que, si j’ai pu reprendre mes esprits, c’est que le babillage derrière moi n’existe plus. Les trois femmes ont disparu. J’ai eu de la chance, mais à l’avenir, je devrais me montrer plus prudent. Paris n’est plus sûr pour quelqu’un comme moi.

Un autre jour, le 31 décembre, dans une autre ville ou dans la même, dans un cimetière, je remarque une bougie en fin de vie reposant sur une tombe. La mèche est éteinte, et la flamme brule les bords de la chandelle. La cire qui, jusqu’à présent, avait gardé une forme étonnamment régulière fond sur la pierre et ses coulures noires prennent vite une teinte grise. Quelques flammes partent en feu d’artifices, pour célébrer avec un peu d’avance la nouvelle année, puis le feu se noie dans la cire fondue.

Voilà.

 

 

crédit photo : planetizen.com