Maison indépendante

LE NOUS DANS ELLE : « HER » DE SPIKE JONZE.

 

 

| Emma Roufs |

 

 

La neige tombe, la température aussi. Mon pays c’est l’hiver. À cette saison, se déplacer à Montréal au Québec, consiste à entreprendre des trajets d’un point A à un point B et ce, le plus rapidement possible. La flânerie ne s’est pas développée ici, et pour cause. Après un périple français parsemé de rencontres incroyables, comme celle avec les créateurs de Denise Labouche Editions, il y a cependant un avantage cinématographique à vivre en Amérique du Nord, avantage qui m’a permis d’ajouter un point C à mon parcours hivernal : j’ai pu voir le film Her, réalisé par Spike Jonze, avant vous (sortie en salle le 19 mars à Paris).

Alors que Denise dévoile que je m’émoustille au vue de productions expérimentales rigoureuses, certaines créations filmiques, télévisuelles et artistiques destinées au divertissement populaire me séduisent tout autant ponctuellement. Il suffit d’adapter le dispositif de vision aux denrées visuelles. Tout comme en cuisine, il suffit d’apprivoiser les aliments disposés devant soi afin de les apprêter avec justesse. Un ajustement de l’œil et, filmiquement, le tour est joué. Alors ce regard contextualisant permet d’apprécier certains bijoux produits au sein de l’industrie cinématographique dont la narration de second degré parle à plus d’un Ça freudien. À mon humble avis, le film Her entre ainsi en discussion avec notre réalité, tout en douceur, grâce à son certain genre visuel métaphorique qui met en relief notre propre univers.

 Ce quasi monologue à deux voies est interprété par le plus que charmant Joaqim Pheonix (Theodore Twombly). Tel un métronome, il joue juste à point le tempo dicté par la narration filmique. Dès le premier plan, Her vous transporte dans un monde haut en couleurs exubérantes et un univers hyper-technologique dans lequel est plongé Theodore Twombly. Cet espace est habité par des individus portant leur pantalon bien, bien, au-dessus de leur taille, qui ont pour compagnons des programmes informatiques intelligents. Ceux-ci possèdent toutes les caractéristiques humaines d’écoute et de réponse, et sont néanmoins dépourvus d’une présence physique à l’image du corps humain, privés de cette au combien importante épaule sur laquelle il est si bon de pleurer ou de simplement se reposer.

Ces entités, ces « OS » (pour « Operating System »), interagissent vocalement avec leur propriétaire qui y accède grâce à une oreillette. Ces OS développent leur propre identité selon leur rapport avec leur détenteur, et choisissent même leur propre prénom : Samantha pour « celle » de Theodore (Scarlett Johansson à la voix).

Marié à son premier amour, Catherine, dont il en est séparé depuis plus d’un an, ce moustachu a le cœur brisé. Ironiquement, son métier consiste à composer et dicter des lettres à un ordinateur, commandées par des clients amoureux. La machine transcrit ces douces paroles sous une forme d’écriture bien humaine, les imprime et les envoie selon ce mode traditionnel postal. Sans tomber dans un apitoiement flamboyant, cet écrivain déchu espère passivement être en mesure d’oublier Catherine pour, littéralement, tourner la page. En manque d’affection, de compréhension, et surtout d’une présence qui saurait égayer son quotidien, il trouve donc son compte avec sa Samantha.

Elle lui trie ses e-mails, le fait jouir (oui), range sa vie, l’accompagne à la plage et en vacances dans un chalet à la campagne, rencontre ses amis, et cetera. Finalement, un Theodore revitalisé se décide à signer les papiers finalisant son divorce. Il rencontre alors sa future ex-femme à laquelle il avoue sa relation programmatique. Catherine souligne plus qu’adéquatement son problème cristallisé par son amour pour cet espèce de Skype-Facebook-Piloteautomatique-Googleglass-(et cetera) : il cherche la facilité émotionnelle à travers une relation où le débat et les compromis seraient réduits, voire absents. Cette relation virtuelle emprunte alors les caractéristiques d’une correspondance platonique, à l’image de celles qu’il entretient par son travail de troubadour moderne, dans laquelle se développe désir, émerveillement, amour certain, et favorise l’oubli d’un tas d’imperfections. Ne sont-elles pas ce qui rend la vie intéressante, voir parfaite? L’amour platonique ne fait pas des enfants forts ; ne comble cette nécessité humaine que de se lier non seulement à une idée, mais au corps porteur de celle-ci.

Une tentative loufoque mène Theodore à refuser une sorte de « trip à trois », alors il bute contre une problématique quasi-religieuse : s’il ne peut se « représenter » Samantha plus longtemps, peut-il croire en cet amour virtuel qu’il lui voue, et ressent sincèrement ?

Alors l’expression « loin des yeux, loin du cœur » se faufile tranquillement dans notre subconscient, peut-être même plus rapidement que dans celui de Theodore. Ces deux heures de plans doux, lents et classiques, créent alors un intervalle où l’on se penche sur nos propres comportements immatériels avec d’autres, et ces  » rencontres  » virtuelles. Elles ne valent pas une rencontre des corps et des psychés qui s’y trouvent attachées, et pourtant elles possèdent un caractère tout aussi réel. Cependant, aussi fustiges, délicats, ennuyeux, bruyants ou silencieux soient-ils, les chocs des corps contribuent à l’évolution de nos identités singulières et, inévitablement, collectives. Voilà, le tout n’est-il pas de simplement trouver son équilibre entre immatériel et matériel ?

 Ce film est une douce hyperbole narrative et visuelle de notre époque. Le regarder, c’est tout comme scruter une image à travers une loupe grossissante. Par ailleurs, l’on ne sait à quelle époque la diégèse se situe… Je chéris alors l’idée que son temps se déroule dans espace parallèle aux couleurs de l’arc-en-ciel au sein duquel prend forme un intervalle de réflexion, tendre et léger. Périple dans un univers a priori inconnu, qui, en fait, semble correspondre à ces introspections que nous entreprenons de temps à autre au cœur de nos propres mondes… Quitter momentanément sa réalité afin de mieux l’observer.

 

 

Crédits : © Caroline Pham, 2014. http://saidproject.com