Maison indépendante

JOURNAL DE GRINCHEWOOD. [3]

 

 

 

 

Cornélius Grinchewood |

 

 

 

 

Je viens de descendre aussi rapidement, que me l’ont permis mes jambes peu athlétiques d’homme relativement jeune, cinq étages d’un immeuble dont l’ascenseur était en panne et de débouler dans le hall de ce lieu jamais fréquenté auparavant – par moi, évidemment, d’autres personnes le fréquentent. Un homme d’environ soixante-dix-huit ans se tient devant moi, pour l’instant il me tourne le dos, il est en bas des trois marches qui lui permettront de regagner la rue, et à quelques pas seulement – dix pour mes jambes peu athlétiques d’homme relativement jeune – d’une banquette disposée là on ne sait pas trop pourquoi, probablement pour les visiteurs distraits ayant besoin de se reposer quelques instants afin de se remémorer la raison de leur venue. L’homme est manifestement essoufflé, semble désorienté, puisqu’il regarde successivement à droite et à gauche, m’offrant ainsi son profil et me permettant de constater que, si sa nuque est fournie en cheveux, son front et le haut de son crâne en sont totalement dépourvus. Les sourcils sont épais, et deux rides, une de chaque côté des lèvres, tracent un rictus de mécontentement permanent, bien qu’il me semble très sympathique. Il perçoit enfin ma présence, s’adresse à moi :

« Vous savez qui s’occupe de cette maison de fou ? J’ai dû grimper cinq étages à pied depuis le sous-sol où je viens de garer ma voiture… Oooh ! »

Il porte sa main gauche à son cœur – pas à son cœur, qui reste enfermé dans sa cage thoracique, bien heureusement, sans quoi la vision m’aurait sans doute effrayé, imaginez un homme qui soit enfoncerait sa main au centre de sa poitrine pour toucher le muscle, soit porterait son cœur dans la poche de sa chemise, comme un mouchoir encombrant, battant et sanguinolent, pas comme un mouchoir donc, mais situé à l’emplacement habituel d’un mouchoir dans une chemise – il porte sa main gauche à sa poitrine, à l’endroit où par convention nous plaçons le cœur, et me tend sa main droite, que je saisis sans hésiter. Je n’ai jamais vu aucun vieillard faire une crise cardiaque ni mourir devant moi, et n’en ressens pas l’envie. Je suis sûr que je n’y prendrais aucun plaisir. Il me regarde dans les yeux, sa main serre fort la mienne : «Mon ange, quel bonheur de vous rencontrer ici ce soir », et je sens la pression de sa main un peu tremblante, mais aussi la caresse des doigts de cette même main. « Je dois m’asseoir ». Je l’accompagne durant les six premiers pas des dix qui nous séparent de l’incongrue banquette. Il lâche ma main, finit seul le parcours, s’assied enfin, et manque immédiatement de s’effondrer à terre. Je me précipite vers lui pour les raisons susmentionnées mais également par pure sollicitude, par altruisme et pas sympathie, le rattrape, l’assied mieux.

Il est véritablement charmant, m’explique qu’il fut, dans sa salle de bain, une grande tragédienne, ayant joué pour lui seul les plus grandes, d’Agrippine en passant par la Dona Musique du Soulier de Satin – « L’ombre s’accroît, la lampe brûle, et j’entends autour de moi le gémissement de tous ces peuples qui cherchent arrangement entre eux dans la nuit. Il fallait la nuit pour que cette lampe apparaisse, il fallait tout ce bouleversement autour de moi, ce monde autour de Prague où il n’y a plus rien à regarder », récite-t-il ­–, non qu’il dédaigne les rôles d’homme, mais pour les femmes il avait plus d’aisance. Il m’interroge, où habite-je ? En transit. Ai-je quelque dans ma vie ? Non, d’où le transit. Oh ! C’était un jeune homme ou une jeune femme ? Une jeune femme. Quel dommage, nous aurions pu nous mettre en ménage, tous les deux.

Régulièrement des personnes traversent le hall, et c’est toujours la même question qu’il leur pose, les ascenseurs en panne, à qui s’adresser, et à moi, d’une voix plus basse mais probablement audible pour les concernés « regardez-les, ces deux salopes » ou d’autres commentaires jamais vraiment méchants, il s’amuse à jouer la vieille tante venimeuse, son dernier rôle de tragédie.

Il se lève enfin avec mon aide, il habite dans un immeuble au bout de la rue mais seul il ne pourra pas non, je dois l’accompagner. Il passe son bras gauche autour de mes épaules, s’appuie contre moi, moi dans le rôle du bâton de vieillesse, et si sa main caresse mon épaule je sens bien qu’il vacille vraiment, qu’il ne simule pas un malaise par calcul, qu’il s’agit plutôt d’un réflexe de vieux dragueur qui pour parer à l’angoisse de l’éventualité d’une mort imminente se raccroche aux branches de son expérience. Plus simplement, ça l’occupe en attendant de mourir.

« Vous ne voulez pas venir chez moi un moment? Je vous préparerai un chocolat. Il fait déjà froid, on se calfeutrera dans le lit, et je vous ferai une petite gâterie. Je taille de merveilleuses pipes. » Je lui réponds assez banalement que non désolé, je n’aime pas les hommes. Ai-je essayé ? Oui. Combien de fois ? Suffisamment pour être fixé. « Mais vous n’avez pas essayé avec moi. » Désolé mais vraiment non. « Tu aimes la chatte quoi ! » Je lui réponds que oui, et aussi les seins, j’aime terriblement les seins. Il détourne la tête, la penche un peu vers sa poitrine et me déclare d’une voix plus rauque et plus grave « Tais-toi mon ange, tu me fais bander ! » J’aurais été déçu de mourir sans que jamais personne ne me dise une telle chose – je n’avais jamais imaginé un seul instant que cela pourrait se produire, mais j’aurais senti en moi une déception sans en connaître la cause – et rien que pour ça je suis reconnaissant envers cet homme.

Nous avons enfin atteint son immeuble, et il a toqué à une fenêtre pour prévenir celle qu’il appelle sa femme, une gentille dame qui prend soin de lui, probablement la gardienne puisqu’elle vit dans une loge de gardienne, mais ce serait une conclusion hâtive. Elle est petite et souriante, ne semble ni effrayée ni étonnée de l’état assez déplorable dans lequel se trouve son protégé. Je l’aide à monter la toute petite marche qui sépare le trottoir de l’entrée du bâtiment, et nous prenons congé sans aucun rappel de notre discussion.

J’ai appris son décès six mois plus tard dans un journal que je ne lis pas – « On ne se rappelle pas tout de suite qui on est, au réveil », merci Samuel. Six mois ! J’ai presque été vexé.

Voilà.

 

 

 

 

 Crédits : Les Comédiens italiens, d’après Watteau, http://gallica.bnf.fr