Maison indépendante

BRETON : DE LA PLASTIQUE DU PAPILLON AU PAPILLON DE PLASTIQUE.

 

 

Antoine Dain |

 

 

Breton, Other People’s Problems & War Room Stories.

De tous les voyages effectués pour l’Agence, aucun n’avait éveillé en moi un tel sentiment d’impatience et de curiosité que celui que je m’apprête à faire. Deux ans après ma première visite du BretonLab, qui était alors encore installé à Londres, je m’apprêtais à retrouver ses fondateurs, partis à Berlin depuis.

Mon travail à l’Agence d’Évaluation de Biogénétique Appliquée à la Musique m’a certes amené à observer de nombreuses créations étranges, effrayantes ou ridicules, dont le singe-grelot qui m’a été présenté par des chercheurs australiens il y a quelques semaines est le premier exemple me venant à l’esprit, mais en aucun cas le pire.

Le collectif Breton, dont le laboratoire occupait à l’époque les anciens locaux d’une banque désaffectée, m’a laissé un tout autre souvenir.

(…)

Au bout d’un dédale de couloirs sombres, la partie principale du laboratoire, située dans une pièce sans fenêtre mais criblée de néons. Au centre, une grande cloche de verre, et à côté d’elle une autre cloche beaucoup plus petite, posée sur une table. J’avais d’abord cru que la cloche abritait une sorte de tapis de braises; une observation plus minutieuse révélait en fait une multitudes de chenilles flamboyantes. Littéralement flamboyante. Aujourd’hui encore, j’ai dû mal à croire une telle chose: les insectes, translucides, abritaient chacun une flamme minuscule. Sans ajouter un mot, Roman Rappak, le responsable du laboratoire, m’avait invité à mettre sur mes oreilles un casque directement relié à la seconde cloche, sous laquelle une chenille avait été isolée.

Les utilisations possibles de la biogénétique dans le domaine musical n’avaient été envisagées qu’à la fin du XXIe siècle, et elles en étaient donc encore à leur balbutiements; ces garçons avaient pourtant une longueur d’avance. La chenille ne se contentait pas de synthétiser une palette de sons préétablis, comme la plupart des créations dans le domaine; elle n’était même pas un « instrument vivant », alors que ce type d’invention semblait devoir permettre de révolutionner le domaine. J’avais sous les yeux un album vivant : la musique qui me parvenait à travers le casque était intégralement produite par l’animal.

C’était l’expérience musicale et visuelle la plus incroyable qu’il m’ait été donné de vivre : alors que cette chenille minuscule, dont personne sans doute n’imaginait l’existence, faisait vibrer la flammèche de son corps, mes oreilles recevaient d’elle un joyau brut. Une musique électronique et organique, fiévreuse et froide, violente et intime. J’écoutais sans bouger d’un pouce. Soudainement, après trois quarts d’heure d’osmose, l’animal avait crépité et disparu brusquement dans une flamme fugace. Sous mon regard interloqué, Rappak m’avait expliqué qu’il n’avait pas encore trouvé le moyen de permettre aux chenilles de vivre assez longtemps pour muer.

 (…)

Je pénètre dans un grand bâtiment décrépi dans lequel je reconnais immédiatement la grande cloche de verre. A l’intérieur, des papillons d’un bleu électrique. Tous sont immobiles. En m’approchant, je constate que leur corps sont entièrement recouverts d’une matière plastique qui les empêche de bouger. Cette vision me fascine et m’effraie, car les papillons dégagent une beauté envoûtante mais morbide. L’air triomphant, Rappak me branche, comme la première fois. Le son confirme la plastique : de l’enthousiasme brut, rafraîchissant qui émanait de la forme larvaire, quelque chose s’est envolé. Ce papillon presque aptère me semble avoir gagné la stabilité qui lui a permis de naître au prix de sa vitalité elle-même. Toujours beau, entêtant, le son qu’il émet est en revanche beaucoup plus lisse, conventionnel et figé. Je repars sans un mot après que l’insecte s’est tu, avec le sentiment amer que les jeunes génies ont perdu de vue l’objet de leurs recherches initiales.