Maison indépendante

JOURNAL DE GRINCHEWOOD. [2]

 

 

 

Cornélius Grinchewood |

 

 

 

J’étais en voyage avec un ami dans un pays en guerre. Notre avion avait atterri vers 13h18, durant une brève pause dans les bombardements, la manœuvre aurait été impossible avant comme après. Le pilote était excellent, et nous applaudîmes tous de bon cœur quand les roues touchèrent en douceur une piste étonnamment bien tenue. Nous avions bien mangé, regardé quelques films pour passer le temps, et voilà qu’il était déjà temps de quitter l’appareil.

Mon ami et moi avions pris soin de ne pas mettre de bagages en soute, afin d’éviter l’attente devant un tapis roulant vide, et nous pûmes nous diriger immédiatement vers la file des taxis. Nous prîmes place dans une vieille Renault 19, je dis vieille parce que je ne crois pas que les Renault 19 soient encore fabriquées, mais elle aurait pu être neuve tant elle brillait, et ce soin qu’apportait le conducteur nous rassura : il devait bien conduire. Ce raisonnement était absurde, mais puisque nous l’avons tenu, autant l’assumer.

Le champ de bataille se trouvait dès la sortie de l’aéroport, et notre taxi dut prendre un autre itinéraire pour rejoindre notre hôtel. Mais, depuis la route choisie, nous avions un point de vue extraordinaire, et pûmes observer les soldats affronter les soldats, les civils affronter les civils, les soldats les civils, les civils les soldats, des enfants en armes tuer des adultes désarmés et vice-versa, et des blessés avachis sur des pierres mourir d’une façon atroce.

Installée dans une jeep barrant la route à notre vaillante voiture, un soldat tenant sur son épaule un bazooka nous tira dessus. Notre conducteur, qui était aussi habile que ce que nous préjugions, évita le premier tir. Le soldat réarma son bazooka, le porta à nouveau sur son épaule, et à nouveau nous visa, donnant au pilote une nouvelle occasion de prouver sa dextérité au volant, et je le jalousais, moi qui conduis comme une grenouille – j’ai déjà vu une grenouille conduire une voiture, elle s’en est très mal tirée. Enfin, le soldat, qui n’était plus qu’à une dizaine de mètres de nous, toucha de son troisième tir la Renault 19. Le pare-brise était heureusement solide – je ne dirais jamais assez de bien des voitures de cette époque – et tint le coup, mais nous dûmes nous arrêter et le soldat, ayant posé son bazooka, vînt à notre hauteur – j’allais écrire auteur, ce qui aurait été drôle, vu qu’écrivant en ce moment, je suis auteur, et donc dire « le soldat vînt à notre auteur » aurait signifié qu’il vînt à moi » – le soldat donc s’approcha de la voiture et, une fois que la conducteur, suivant un geste du militaire, eût abaissé sa vitre, nous réclama nos laissez-passer, que nous lui présentâmes promptement.

Il allait nous permettre de partir, quand notre conducteur eut un mot malheureux – qu’il prononça dans un français excellent, mais je ne me rappelle plus des paroles exactes – qui conduisit à un nouvel examen de nos laissez-passer, mais bon, finalement nous passâmes et fûmes rendus à notre hôtel, grand luxe.

Nous observâmes le paysage depuis notre balcon, et l’horizon était rempli d’immeubles, où que nous tournions la tête, c’était des immeubles que nous pouvions voir, mais à une certaine distance, plusieurs dizaines de kilomètres peut-être, comme si notre nôtre hôtel était situé dans la clairière d’une forêt d’habitations. Et ces immeubles, tous, étaient touchés par la guerre. Un groupe de trois d’entre eux, deux grands et un petit, était noircis par le feu, d’autres étaient penchés à des degrés divers, tandis qu’un troisième, semblable à une tour de Tatline, était décapité, de façon très nette, le haut gisant proprement aux pieds du bas. Tous semblaient avoir été découpés dans du carton. Mon ami se pencha vers moi : « je n’imaginais pas ça comme ça, là … ».

Dans un autre pays, je suis dans un très sympathique bar peuplé de gens hétéroclites, beaucoup de vieux rockeurs avec des barbes grises, et des cheveux longs gris, et des t-shirts portant des noms de groupe, Pink Floyd, Plastic People Of The Universe, mais d’autres beaucoup plus classiques, pulls et chemisiers, et avec moi ils sont tous très gentils. Je ne comprends rien de ce qu’ils peuvent me raconter, parce que nous ne parlons pas la même langue.

Après la prestation déplorable d’un sympathique groupe adolescent reprenant d’insipides ballades rocks, vient sur la minuscule une bande de vieux de la vieille, dont un très sympathique violoncelliste électrique qui était assis à côté de moi, et dont j’ignorais qu’il était musicien. Ils jouent formidablement une sorte de folkpunk qui doit autant parler d’amour que de politique, ou uniquement d’amour ou uniquement de politique, ou alors de tout autre chose, et le bar – en réalité on pourrait plus dire auberge – n’est pas assez grand pour accueillir autant de notes, ou pour contenir la voix du petit gros homme derrière son micro.

Les applaudissements marquent la fin d’un premier morceau, et le batteur et le bassiste entament une ligne rythmique qui ressemble à s’y méprendre à celle d’une chanson de Gilbert Bécaud, et à mi-voix j’entonne – je pourrais aussi entonner à pleine voix que personne ne m’entendrait, mais c’est à mi-voix que je le fais – « Et maintenant, que vais-je faire, de tout ce temps que sera ma vie de tous ces gens qui m’indiffèrent, maintenant que tu es partie ». Je ne sais pas si je chante pour une rupture ou pour un deuil, les deux je crois, mais pour le deuil c’est quelqu’un qui n’est pas mort. Porter pendant plusieurs années le deuil d’un non-mort n’empêche pas l’inquiétude, et c’est un double problème, il est vivant mais déjà mort mais étant vivant il tombe malade et on s’inquiète de savoir quand sa mort adviendra alors qu’elle est déjà advenue. Là ce n’est plus moi qui écris mais l’alcool, je le sais parce que je deviens sentimental, mot employé ici dans un sens plus que péjoratif. Sois tranquille oh ma douleur et tiens toi plus sage.

Je m’arrête de chanter pas par ennui mais parce que le petit homme a repris et que ses paroles ont occulté dans mon cerveau celles de Bécaud.

Un gentil couple me parle dans une autre langue encore, que je parle tant bien que mal – si tant est qu’il existe une langue que je parle correctement – elle me plaît mais son mari la serre. Elle connaît bien le groupe, hurle toutes les paroles, et son mari qui est étranger comme moi, mais étranger d’autre part, écoute sans comprendre. Il ressemble à un petit intellectuel, et je suis étonné quand il m’annonce : « I’m a police guard from Yosemite Park ».

Il m’explique ensuite qu’il veut acheter une maison dans le Var : « I like to climb, and France is perfect for that. I met my wife near Malaga, in Spain, I was climbing and she was climbing too, so now we climb together ». Je traduis pour les non-baragouinophones : “J’aime grimper, et la France est parfait pour ça. J’ai rencontré ma femme près de Malaga, en Espagne, je grimpais et elle grimpait aussi, et maintenant nous grimpons ensemble ».

Le couple me propose de les accompagner dans un autre bar, mais je décline l’invitation.

Voilà.

 

 

 

 

Crédit photo : http://everydaybeirut.wordpress.com