Maison indépendante

DANS L’EAU NOIRE DU PORT.

 

 

 

 

Philippe Vourch |

 

 

 

 Il y a tous ces gars peints de crasse

Ils défilent au petit jour

Sur un ciel qu’en peut plus de porter tant de nuages

Je vois des ombres vêtues de toile

De cuir

De gueules

De mains

De mots

Abimés

Ils vont un à un, en enfilade

Sortent du bâtiment pour rejoindre le cadavre d’un bateau

A fond de cale

Je me demande à quoi ils peuvent bien penser

Leurs gosses

Leurs factures

La dernière fois qu’ils se sont envoyés en l’air

Leurs salaires, aussi gelés que cette nuit d’hiver

Ce loto ou ce tiercé pas encore gagné

Ils vont

Les chaussures rusent, frottent, lourdes de sommeil

D’une vie au goût de poussière de ferraille

Une vie qu’on rêvait

Autrement

Les mots claquent

Ils brisent l’air autour d’eux

Ricochent et vont se perdre dans des vagues glacées

Une voix dit, « A vingt ans on n’a pas froid »

Et une autre répond, « La jeunesse, c’est une pute qu’on aimerait toujours baiser, mais il arrive un jour où tu peux plus te la payer ! »

Il y a des soudeurs, des tôliers, des mécanos

Et leurs pas sont lents

Et leurs souffles sont chauds

Et leurs rires sont puissants

Et ils reniflent

Et ils crachent

Dans l’eau noire du port

 

 

 

 Crédit photo : Pierre Soulages, Triptyque, Musée des Beaux Arts de Lyon.