Maison indépendante

JOURNAL DE GRINCHEWOOD. [1]

 

 

Cornélius Grinchewood |

 

 

Lorsque je suis entré dans la rame de métro c’est lui que j’ai tout de suite vu, et je me suis installé en face pour pouvoir l’observer à loisir. Il était assis dans le sens contraire de la marche, sur un de ces fauteuils qui vont par quatre, je ne sais pas comment les appelle la RATP, mais elle a surement un nom spécifique pour eux, rien ne peut rester innommé.

L’homme que je regarde, 29 ans environ, semble se trouver très beau, ce qui m’intrigue, mais vraiment très beau, alors que son visage est mangé par un nez assez grossier et tordu, et que ses yeux tombent. Il porte un collier de barbe précisément taillé, mais est par ailleurs assez mal rasé. Son rasage le contente pourtant, puisqu’il le teste sans arrêts en caressant le dessous de son menton, et je peux entendre un ronronnement. Il sourit en regardant sont reflet flou dans la fenêtre de la rame, pas dans la fenêtre évidemment, plutôt dans la vitre en plexiglas, je crois que c’est du plexiglas, puis arrête de sourire, recommence, et je comprends qu’il essaye son sourire. Il doit avoir un rendez-vous. Ou il est comédien. Il est pourtant habillé comme un serveur démodé, mais ce n’est pas incompatible avec la comédie, puisqu’ils sont tous serveurs les acteurs les actrices quand ils ne vivent pas d’acter. 

Il porte un veston, c’est ce détail qui m’a d’abord attiré vers lui, un veston dont je n’ose pas dire qu’il est démodé tant il me paraît impossible qu’une telle chose ait été un jour à la mode. Le motif de cette chose est composé de sortes de tâches de vache noires collés les unes à côté des autres et séparées par une mince bande blanche sinueuse. Ce veston recouvre une chemise blanche qui, elle, a été un jour élégante. Elle ne l’est plus, tout jaunie et froissée, mais trop grande ça oui. Je reviens vers le visage de l’homme, qui regarde maintenant devant lui, et semble un peu gêné : il m’a surpris.

Pour ne pas l’embarrasser plus, je ne suis pas chien, je détourne mes yeux des siens et les pose à nouveau sur cet obsédant veston, découvrant ainsi un détail perturbant : une tache blanchâtre, du sperme, je ne vois que ça, de plus d’un centimètre de diamètre, se trouve sur le col de l’habit. Comment un homme choisissant ses habits avec un tel soin, et affichant un tel souci et un tel amour de sa personne et de son apparence, peut-il accepter une telle chose sans se cacher la tête dans un sac ? Je ne peux m’empêcher de sourire franchement, et l’homme, qui ne descendra pourtant pas à la station prochaine, ni à celle d’après, ni à la suivante, se lève pour s’éloigner un peu.

Je remarque alors que sa chemise trop grande dépasse largement de son pantalon. Par ailleurs, les fesses de son pantalon sont situées plusieurs centimètres sous ses fesses à lui. Son bien-être cesse alors de me préoccuper, et je passe le reste de mon voyage à le fixer en souriant. Il tente de paraître insouciant, mais tient peu de temps et finit par me montrer son dos. Il ne sourit plus. Je descends avant lui, quelques stations plus tard, et c’est un adieu déchirant, je ne le reverrai plus, du moins pas sous cet avatar.

Plus tard, dans un bus, un homme habillé de manière quelconque, enfin ça ne veut rien dire, on ne s’habille pas de manière quelconque, puisque le fait même de porter un habit ne l’est pas, mais disons juste que je l’ai mal regardé, et son visage aussi, un homme donc sort d’une serviette un bâton de dynamite à l’ancienne, comme je n’en ai vu que dans les œuvres de Tex Avery ou certains westerns, je pensais qu’ils n’existaient pas rouge avec une mèche de près d’un mètre. Il tire de sa poche un briquet dont il se sert pour allumer l’explosif, regarde pensivement son œuvre quelques instants, puis la tend solennellement à son voisin, qui la lance à un autre passager assis contre la fenêtre opposé. Ce dernier glisse alors le bâton par l’ouverture de ladite fenêtre, d’un geste élégant et nonchalant. Il semble évident que cette chorégraphie a été répétée, et que chacun connaît exactement son rôle.

Les voyageurs qui ne sont pas dans la confidence regardent cette scène avec amusement.

Le bâton de dynamite atterrit dans les bras d’un cycliste, je n’ai jamais su faire du vélo sans les mains la chaîne déraille dès que je lâche le guidon lui si très fort, le cycliste le lance violemment sur un homme en jean qui ne s’y attendait pas. Le bâton explose, et l’homme avec, sa tête prenant enfin les dimensions de l’univers.

Lui, je l’avais vu quelques jours plus tôt acheter une baguette à quelques rues de chez moi. Il a dû aller tirer de l’argent, parce qu’il avait moins de monnaie que ce qu’il pensait dans son porte-monnaie, mais ces deux histoires ne sont pas autrement liées que par sa carcasse qu’il a trimballé de l’une à l’autre. Je veux dire que son corps a traversé mes deux récits. Que deux fois je l’ai vu et que ces deux fois là je les ai racontées, quoi.

Voilà.