Maison indépendante

LAGOM. [INTEGRALITÉ]

 

 

Claire Allouche |

 

 

PREMIER CARNET : L’ÉTÉ RECULE

 

 

 

« Rien dans l’inattendu qui ne soit secrètement attendu par toi »

Robert Bresson, Notes sur le cinématographe.

 

 

 1. Till Claire.

 

C’était l’hiver à Paris et je n’osais pas imaginer la couleur des jours en Suède. Il faisait peut-être noir toute la journée, « là-bas ». Une enveloppe blanche, venant de Stockholm [le cachet de la Poste faisant foi…] m’attend chez mes parents. Drôle de chose, tiens, qu’une page écrite en suédois, par une inconnue, il y a dix ans, m’arrive entre les mains. Cela doit être une blague. Je ne sais pas de qui, je ne sais pas pourquoi. Je la traduis vaguement sur google trad. Tout me semble confus. On m’attend là-haut, peut-être. Il y a quatorze ans, en tout cas.

 

Stockholm, le 1er Juillet, 1999

Salut!

Aujourd’hui, nous sommes dans un restaurant japonais sur le Vasagatan: le wasabi était très très fort! Après, on va prendre la ligne bleue jusqu’à le Kungsträdgården [grand parc sur une île à Stockholm]. Ce matin on a parlé avec une meuf qui vient du 19ème siècle; il y a beaucoup de neige là-bas, et elle habitait dans une petite maison toute froide. Elle nous a présentés sa grand-mère et son grand-père, qui étaient très sympas tous les deux. Nous habitons à Huddinge, Segeltorp [‘Segeltorp’, c’est une grande ferme, selon Wikipedia suédois]. Notre rue s’appelle Skansbergsvägen [il y a aussi un numéro, ‘24’, qui a été rayé]. Je ne connais plus le numéro. Tu pourrais le trouver sur Google Maps, l’édition de 1999. Il y a un sauna dans la maison, alors tu pourrais t’amuser là-dedans, comme tu peux aussi bien aller à IKEA. On a aussi pris un peu de temps pour visiter Jean Valjean et Cosette… au cinéma! Ils chantaient tous – en anglais! Pas en suédois! C’est fou!

Je t’aime, mon petit potiron.

Hannah Svensson xx

 

[Merci à Jack Westmore pour sa traduction exacte]

 

DLEditions 1.6 L'ÉTÉ RECULE

 

2. D’un été à l’autre.

 

Il y a un an, sous le soleil tapageur de Paris au mois d’août, Arthur et moi, strictement armés de nos deux pieds, projetions de partir marcher ensemble, un jour, quelque part. Nous avons traversé Paris, de la gare de Lyon à la porte de Clignancourt, sans nous arrêter sur une destination précise ; l’été prochain était le pays de notre seule certitude. Il me racontait ses dernières semaines, le chemin de Saint-Jacques de Compostelle et les plages du Nord-Atlantique. Frustrée de ne pas avoir retranscrit mes bribes d’été suédois sur papier, j’évoquais des anecdotes encore disponibles, emplie d’une nostalgie diffuse.

Quelques temps plus tard, je me rappelais les paroles d’O., chez qui j’avais logé et coupé des arbres pendant plus de deux semaines. O., sexagénaire à la silhouette-roseau, de laquelle émergeaient deux yeux bleus perçants, qui constituaient parfois à eux seuls un argument, m’avait dit, deux mains sur le volant : « Lappland is something you have to see one day in your life. »

Cette réminiscence tout juste partagée, Arthur avait déjà placardé chez lui une carte de Laponie, échelle 100000:1. Pupilles rivées sur papier, le one day in your life s’étalait, s’étiolait, se délitait sur plus de cent mille kilomètres carré. Déjà, le vertige de la terre. Déjà, les frissons du cadran. Arthur me promettait d’infinies vallées, aucun dénivelé. N’empêche que nous serions hauts perchés, promesse d’une simili-insularité.

À Paris, il avait plu tout le printemps. Mi-juillet, je me demandais si, pour l’été, il était encore temps. Puis, finalement, une journée de pleine lumière. Nous avons peu dormi. Le lendemain, nous sommes partis. L’été d’avant venait de raviver le présent. Collision de saisons. Et quarante-deux jours et nuits en perspective, dont trois semaines de pérégrination en solitaire, des forêts de Dalécarlie à ladite Laponie, en passant par Göteborg, un domaine du Södermanland, et les aléas de où nous mènent nos pas.

 

DLEditions 2.6 L'ÉTÉ RECULE

 

3. Rétro-calque.

 

Mots imprimés sur les billets. Tracés sur la carte. Le cadre de nos trajectoires est posé. Nous savons où nos pieds iront, nous ne savons pas ce que nos yeux verront. Avant même de fouler le sol suédois, j’ai soif de toutes ces eaux que je ne connais pas. J’ai hâte de ces rencontres éphémères, de possibles amitiés forestières. Je n’attends que ça : l’éclosion de l’imprévu.

Un seul mot contient l’ensemble des sensations encore inexplorées, des images encore hypothétiques : SVERIGE. Mais connaît-on jamais un pays, y compris celui qui vous a vu naître, grandir ou partir ? Connaît-on un pays en flirtant avec ses frontières ou en s’enracinant en son sein ? En le traversant, l’éprouve-t-on vraiment ?

Les voyages en train ont cela de délectable que notre regard est guidé, accompagné, peut-être même prémâché, par une vitesse imposée, par une ligne préalablement tracée. Images sur rails, les seuls centres d’attention sont finalement nos compagnons : tête pensive contre fenêtre, paupières closes le temps d’une sieste à durée variable ou yeux écarquillés en votre direction, parce que vous n’avez pas su faire preuve de discrétion. Les gares défilent, porteuses presque anonymes d’une identité abstraite, celle de petites villes en bordure, dont la façade suffit à chasser l’espoir d’une histoire. Mille trois cent kilomètres ne changent pas la donne.

Les rares arrêts vous amènent à penser que vous flottiez au-dessus d’une idée de la réalité. Parce que la vague atmosphère respirée en wagon possède le goût d’un présent ajournable. Quarante-deux jours plus tard, après avoir éprouvé les tracés, après avoir jeté les billets, je me dis que connaître un pays étranger, c’est être traversé par la conscience physique qu’on n’en finira jamais de l’explorer ; mais également de garder en tête qu’on le retrouvera peut-être à l’autre bout de la planète. Pour cela, il faut sentir l’air déborder de vos poumons ; il faut avoir la peau sale d’avoir trop étreint la terre ; il faut avoir des cloques aux pieds, perdre un ou deux lambeaux de chair.

Et compléter la liste à l’infinitif, pour la conjuguer en temps voulu, au gré des latitudes intérieures.

Garder cette once de curiosité ignorante qui veut que l’on écoute une langue s’écouler comme source de mystères perpétuels.

Toujours garder quelques fragments d’écorce en poche.

Et réaliser que si l’on a deux pieds, c’est bien pour écraser les frontières.

 

3.6 L'ÉTÉ RECULE

 

4. Fugue de plume.

 

Il a posé son stylo.

Qui repose paisiblement sur la table.

Qui repose paisiblement dans le vide.

Il a posé son stylo.

 

Trop de choses qu’on ne peut écrire ni passer sous silence !

Le voilà paralysé par quelque chose qui se passe loin d’ici,

Bien que la merveilleuse sacoche palpite comme un cœur.

 

« Lamento », Tomas Tranströmer in Ciel à moitié achevé(1962)

 

J’ai retrouvé mes carnets. Ils ont bien vécu. L’état des feuilles en dit plus long que les mots indéchiffrables qui y étaient soigneusement consignés. L’un d’eux, spécialement conçu par Arthur, promettait d’être waterproof. « La prochaine fois, il le sera vraiment » m’a-t-il assuré lorsque nous avons quitté la Laponie.

Il y a quelques phrases. Les récits sont rares. Il y a des mots partout. Des mots seuls, des mots bien accompagnés, des mots tombés du bout de ma langue, des mots empruntés, des mots déformés, des mots étrangers, des mots illisibles, des mots évaporés, des mots trop communs pour être vrais.

Je tourne les pages. Il suffit parfois d’un mot pour se rappeler toute une journée. Lagom, écorcer, insolent. Comment si peu d’espace sur papier peut devenir contenant d’une durée ? Qu’importe, je me demande surtout ce qui compte, une fois la chose vécue ; l’image descriptive ou l’image inventive ? Pour un même récit, il y a celui qui l’a vécu et le raconte, celui qui l’écoute et l’imagine ; et a posteriori, celui qui a vécu ne se gargarise pas de faire l’inventaire de ses émotions. Parce que le récit peut alors être ressassement d’images qui vous figent dans un no man’s land temporel ; en écoutant, en lisant, vous créez un défilement inédit, vous secouez les réminiscences pour les loger dans un espace d’imageries encore vacant, un espace résolument vôtre et présent.

Il reste alors des impressions. Des mots répertoriés, des photos localisées ; on croyait faire figure d’archivage du présent, mais il s’agit simplement de supports à une suite ; parce qu’il est impossible de retenir l’instant tout entier. L’instant existe déjà si peu en soi au moment où il émerge. J’essaierai de tisser entre eux ces noyaux posés sur papier avec le fil d’une présence renouvelée. Avalanche de sensations, spéculation sur impressions ; l’été clos ne demande qu’à jaillir.

 

DLEditions 4.6 L'ÉTÉ RECULE

 

5. Le premier jour était déjà le dernier.

 

Il nous reste trente-cinq minutes avant d’arriver en gare de Mora et de travailler terre et bois pendant dix jours. Juste le temps d’écrire sur hier, l’arrivée. Dernière demi-heure d’avion, ou comment rester suspendus au-dessus de flaques de bleu et de vert.

Marcus, un sexagénaire finlandais vivant en Suède depuis trente ans, a accepté de nous prendre, nous deux et nos innombrables kilos de cargaison, dans son vieux van Volkswagen. Il possède bermuda et moustache assortis au véhicule. Il nous a déposés aux abords de Stockholm. Nous avions prévu du chocolat pour remercier celui qui oserait se coltiner deux français euphoriques (Arthur ne tient déjà plus en place). C’était sans compter que Marcus serait diabétique. Marcus est agent immobilier et son critère d’habitation a le mérite d’être clair : « I want to be naked in my garden ». Nous verrons bien ce qu’en dira l’incorruptible Laponie. « You are not going to the real Lappland. You should have gone to Finland ». Nous sommes encore à mille trois cent kilomètres d’Abisko et il s’agit déjà de parler du « Nord » avec précaution. L’hymne suédois semblait pourtant offrir davantage d’exhaustivité : Du gamla, du fria, du fjällhöga Nord ! (toi, Nord ancestral, libre et montagneux).

Les abords de Stockholm sont en travaux. Des kilomètres de chantier. Devant la gare centrale, la statue de Nils Ericsson porte même un casque rouge en plastique pour se prémunir de tant de changements. Nous arrivons le jour pile où tous les Suédois reprennent le chemin du travail. Là sera le seul décalage horaire de notre périple… Si la pile de ma montre premier prix nous accompagne jusqu’au bout.

Dans le train, nous avons parlé trois heures avec Sonja, assistante médicale, qui part en Dalécarlie pour passer son permis. Elle emmène son fils Pedro avec elle. Je pense qu’elle est mère célibataire. Pedro est vif, tendance enfant hyperactif. Sa peau est couleur chocolat. Je me demande si son père est latino-américain ou africain. De toute manière, nous sommes tous africains. Pedro pratique tout un tas de sports, des variations très subtiles sur le principe du hockey.

Nous nous sommes levés avec le jour. Pour cause, nous avons dormi sur le balcon du studio de O.. L’air était doux, les rumeurs de la ville paisibles. Nous avons rencontré un fondiste sur roulettes. L’été ne serait donc qu’une réponse à l’hiver ?

O. nous a racontés que la dernière fois qu’il est allé pêcher en Laponie, il a rencontré deux ours. Je n’aurais jamais dû voir Grizzly man de Werner Herzog cette année. « Promets moi juste qu’on ne verra pas d’ours » avais-je répété à Arthur régulièrement avant de partir. Comme il a refusé de poser une réponse noir sur blanc, j’ai commencé à écrire mon testament. Je regrette de ne pas l’avoir mis en évidence sur mon bureau. À tous les coups, je ne le retrouverai même pas si je rentre. Je me demande vraiment si je verrai le bout de l’été. Mais cela ne m’inquiète pas encore.

 

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6. Le plus beau jour [selon moi].

 

– retranscription d’une bande audio enregistrée quelque part en Laponie  [Arthur, solo, la carte plaquée contre son dos] –

 

Là, on est en train de marcher, dans une vallée je dirais de, 600 ou 700 mètres de large, entre des monts complètement noirs et bruns, avec leurs petits sommets enneigés encore dans le brouillard. C’est une vallée assez humide. Il y a beaucoup beaucoup de cailloux, aucune végétation. Les seuls éléments qui pointent à l’horizon, ce sont des caïrns, pour nous indiquer qu’on est sur la bonne piste. Et moi, ça me fait beaucoup penser à l’entrée du Mordor dans le royaume de Sauron. Et là, on arrive tout juste à côté d’un petit lac bleu insolent que l’on croirait tout droit sorti d’une pub pour des gels douche Tahiti. Mais l’eau doit être à quatre ou cinq degrés. Enfin bref, je n’aimerais pas m’y baigner… Tout de suite. C’est tout. Il nous reste, il nous reste, peut-être six, sept, six… Allez, six kilomètres à marcher, encore. On ne voit toujours pas le refuge, évidemment. Mais nous avons une vue très dégagée, ce qui est extrêmement agréable. Pour l’instant, c’est vraiment le plus beau jour de la rando, selon moi.

 

***

 

Réminiscences nez dans le duvet.

 

ARTHUR : T’as mis le réveil ?

CLAIRE : Oui. À 5 :30, puis 5 :35.

ARTHUR : Très bien.

CLAIRE : Il nous reste combien de nuits ?

ARTHUR : J’sais pas. J’sais pas quel jour on est. Me dis pas. J’m’en fiche.

CLAIRE : On est vendredi.

ARTHUR : Tais-toi !

CLAIRE : Ça fait pile une semaine qu’on est là. Et il y a pile une semaine, il faisait un temps superbe. Et ça n’est pas arrivé depuis pile une semaine.

ARTHUR : Demain il va faire beau, il paraît.

CLAIRE : Il paraît, ouais.

ARTHUR : C’est un mec de l’armée qui nous l’a dit, je le crois. Il était officier.

CLAIRE : Tu te souviens de quoi, de la semaine dernière ?

ARTHUR : On était dans la même configuration du tarp. Un côté collé, un côté décollé. Le feu était un échec complet. Il y avait deux inconnus à côté.

CLAIRE : Ah oui, c’était la première fois qu’on rencontrait deux Suédois pas sympas. C’est d’ailleurs pour ça que depuis une semaine on se réfère à eux en les appelant « les Suédois pas sympas ». J’ai l’impression que c’était il y a une éternité. Pourquoi tu voulais partir, en fait ?

 

DLEditions 6.6 L'ÉTÉ RECULE

 

 

DEUXIÈME CARNET : ORSA OCH MOSA.

 

 

« Ne sois pas vexé. La vie a beaucoup plus d’expérience que toi. »

Fernand Deligny, Graine de crapule.

 

1. Jours en mains.

 

Ici, la vie est simple. Un trou dans la terre fait office de frigo. Ni eau courante, ni électricité, ni montre au poignet. Le coup des haches qui embrassent les épais rondins de la maison écologique, le temps d’éprouver leur gravité, est le seul son qui pourrait s’apparenter à celui des aiguilles. Quand il devient trop irrégulier, quand on observe de loin ou de près une armée de bras tomber, c’est qu’il est l’heure de rejoindre la rivière, ou d’arpenter la forêt. C’est qu’il est l’heure de se remettre sur pieds.

Les repas dictent les journées. Les estomacs se nouent à l’unisson. Nous ne savons jamais à quelle heure nous nous attablons, mais il s’agit toujours de l’heure juste. Celle qui succède à la cueillette de baies dans la forêt, celle qui succède au chopage de bois pour alimenter le four, celle qui succède à la vaisselle « faite mains », au sens le plus littéral du terme. Je crois que je connais mieux leurs mains que leurs visages. Seuls celles de T. et D., qui travaillent un peu plus secrètement, m’échappent. Les miennes apparaissent sans cesse en transparence, à quelques nuances près. Même après deux heures de vaisselle, l’extrémité de mes doigts demeure légèrement violacée. Le pigment des myrtilles est une essence tenace. Les cueillettes sont l’occasion de laisser les mains filer, les doigts s’étioler à hauteur des baies, de ne penser à rien d’autre qu’aux miracles de la préhension, à l’indépendance des mouvements. Les avaler l’une derrière l’autre ne m’intéresse plus ; je veux juste les sentir rouler dans ma paume, se lover sur contre mes lignes de vie, percevoir ce moment limite où elles pourraient sur ma peau saigner.

Ici, la vie est simple. Entre la serre et le tipi, il n’y a pas de portes. La traversée des espaces se réalise sans encombres, sans manipulation asservissante, sans poignées à tourner, sans fenêtres à ouvrir. Pas de vitre, pas d’échappatoire, ici, vous vous laissez respirer vingt-quatre heures par jour. Mes Doc Martens vert bouteille se sont éclaircies et couinent de plaisir dès que je m’enfonce dans la mousse. J’ai promis à J, de lui laisser mes chaussures, en espérant qu’elle consignera précisément ses dix premiers trajets en terre suédoise. Elle était embarrassée que la paire soit en cuir ; et soulagée, d’une certaine manière, que le vestige animal ne soit pas englouti par l’oubli. Dix ans que je les portais, que la semelle ne cessait de s’affaisser ; seule la perspective d’une longue randonnée pouvait me permettre de m’en détacher.

Ici, à défaut de toujours trouver le mot juste, on sourit. Il a suffit d’une journée pour que l’intérêt à l’égard de J…, J°, A., D., T., M., A. et J,.  se mue en amitié. Ils ont en commun une bonté active, une curiosité lumineuse. La liberté a également déposé son sceau sur les espaces collectifs de Sk., village le plus proche, à quelques kilomètres d’Orsa. Friskola, école agricole à enseignement «alternatif» et très concerné par les questions bio- écologiques, free-shop où chacun est libre de déposer et de prendre ce qu’il souhaite… Seul le mât de la Saint-Jean semble opprimé ; début août, l’automne commence déjà à reprendre ses droits, l’été se fane ostensiblement sur le grand bout de bois.

TRÄT. Bois. Le traîner, le couper, le brûler. Les genoux écartés, je laisse la hache tomber. Je gagne progressivement en régularité. Entrée en matière littérale, le mouvement devance le regard. Hache – scie – marteau, sainte trinité. « L’outil est le prolongement de ta main, c’est lui qui te donne accès au bois avec précision, c’est crucial. » me répète sans cesse Arthur, qui a élu depuis longtemps son manche favori. Depuis notre arrivée, la maison a gagné trois rondins, intégralement taillés à la main. Table sous auvent, four à bois comme nerf de la cuisine, toilettes sèches pour grosses commissions seulement ; chaque parcelle de construction « éphémère », chaque espace d’appoint, promet de durer encore quelques années. Seule pièce « fermée », le tipi. D’ici, on en devine le pic, ou la fumée, s’il est occupé. Après-midis de pluie, nous y avons passé de longs moments à nous remémorer de plus lointaines journées, à décrypter des dialogues en suédois, à vaguement planifier ce à quoi pourrait ressembler demain, ou à nous masser mutuellement, troquant ainsi bois contre colonne vertébrale. Nous nous y racontons nos rêves. Arthur se distingue par les siens ; une course-poursuite derrière une maquette de l’Everest, ou au sein du Jardin des Tuileries ; ses pré-requis architecturaux l’aident toujours à s’en tirer sain et sauf.

Une nuit de concert, ce huis clos à ciel ouvert se télétransporte un kilomètre plus loin.  Tree, Américain énigmatique, y possède une stuga réaménagée en loft dénudé. Tree, ou la rencontre fortuite entre un pâtre grec et Mick Jagger. Gatsby forestier, il lui suffit d’inviter un groupe de ska belge pour faire tomber sur la route déserte de Sk. les lumières d’une grande ville. Nous sommes plus de trente à laisser notre pesant d’âme errer dans l’intervalle cuivres – percussions. Vêtu d’une veste de berger, la trentaine bien endossée, Tree possède une élégance indéfinissable, instaure avec tact les prémisses d’une mondanité bon enfant. Il glisse d’un coin à l’autre de la pièce sans que l’on puisse déceler les étapes de son trajet. Je me doute bien que Tree n’est pas son vrai nom. Oui mais tout le monde s’applique à le prononcer, quelque part entre le « tree » anglophone et le « tre » suédois, ce qui lui assure une notoriété immédiate. Dans le même élan où il m’échappe, il s’enracine avec grâce dans la communauté. Je me dis que Tree fait partie de cette infime catégorie d’individus dont les pas dans la neige ne sont pas perceptibles mais dont le silence à peine engendré retentit instantanément.

 

2. Le dos d’un homme.

 

Ils étaient déjà sur l’autre rive et je n’avais pas encore enlevé mon haut jaune. Ils étaient nus, suspendus chacun leur tour à la branche d’un grand arbre, légèrement pleureur. À mon tour, torse nu ; je porte l’étreinte de la lumière. Tandis que les rayons déversent leur encre au sein de mes pores ahuris, des poils naissants effectuent de micromouvements, au gré du vent.

Toujours de l’autre côté, ils laissent tomber dans l’eau ce qu’ils portent de gravité. Le rite se répète jusqu’à devenir rythme. Pulsation de chaque clignement d’œil, comme mon index qui passerait d’une vertèbre à la suivante. Buste hors de l’eau, rétine démasquée, déjà la fin du dos.

Depuis quelques jours, seul un bout de tissu vert nous sépare des étoiles la nuit. Parcelle de mousse isolante, dos contre terre, rêver ne veut plus dire léviter, rêver, c’est s’enraciner. Paupières closes et porte-moustiquaire en-dedans, notre voisinage se donne à voir dès le lever du jour. Il frappe trois coups de rosée sur le textile fébrile.

Ils n’en finissent plus de tomber. Lignes verticales, silhouettes de chair tendre, en une chute, ils se donnent entiers aux flots placides. Maintenant yeux mi-clos, de loin, je n’aperçois que leur colonne. Comme si elle descendait jusqu’à la plante des pieds, comme si, transparente, elle assurait la descente jusqu’au plancher. Colonne-échelle, un arbre dans la peau, avant de réitérer le saut.

Je glisse mes pieds sous l’eau. J’ignore l’autre rive. Elle vient à ma rencontre ; le tempo des vaguelettes ravive mon attention. D’un trait d’union, les vertèbres continuent à voltiger. Je me rappelle les dos-frettes de Ralph Gibson. Un peu plus tard, Poppi, apparition d’une nuit, apportera des squelettes-maracas. Et tous ensemble dans le tipi, pull épais sur épaules, nous secouerons, poings serrés, ces simili-vertèbres, immuables alliés de rythmicité.

Le cadran arborescent s’est fait entendre. Encore ruisselants, ils se remettent en terre. Et pour équarrir les rondins sommeillant, ils troqueront haut contre grain de peau. Fin de journée, l’épiderme parsemé de copeaux.

Lors du concert chez Tree, un fou dansant bougeait si vite, que chaque mouvement égrainait les traits de son visage. Silhouette floue, seule sa colonne flexible subsiste désormais.

Immensité dorsale, sensualité élective. Le dos d’un homme apparaît comme espace privilégié, arpenté les yeux rivés vers les cimes. Je désire ce que jamais je ne verrai de moi.

Les reflets de la rivière demeurent parcimonieux. Le jet des douches municipales de Sk. offrira davantage de perspectives. Le pommeau sur la nuque, j’observe de près le dos d’Arthur. Il n’est pas encore recouvert d’un sac à dos de quinze kilos. De toutes parts, il est émaillé de grains de beauté. Constellation inerme. Nous remettons en place la moustiquaire. Ce soir nous dormons colonne contre colonne.

 

3.6 ORSA OCH MOSA

 

3. Ma salive s’émiette.

 

Ce matin, j’ai salué J… dans sa langue natale. Un hochement de tête fut sa seule réponse. C’était prévisible : son bol de porridge l’attendait depuis déjà deux heures. C’est à cela que je reconnais désormais ses jours de silence. Un deuxième bol patiente encore. J° l’accompagnera peut-être pour la première fois. Les mauvaises langues diront que le jeune couple J…- J° rompt son vœu de silence lorsqu’il s’éloigne de la communauté.

Je ne sais pas si j’aurais le temps de tenter l’expérience. Est-ce chronophage, le silence ? Et si je me tais, je ne sais pas encore si ce sera pour chasser le français ou pour faire émerger mon ignorance du suédois.

M. nous dira : « l’expression ‘Un ange passe’ n’existe pas en Suède… C’est une situation ordinaire. » Je ne crois pas que les paroles vaines permettent de se dégourdir la langue. Je tente tant bien que mal d’épargner ma salive. Mes molaires collectionnent cette écume de circonstance et la mobilisent pour la prononciation d’un nouveau mot, du « juste mot suédois » : LAGOM.

Intraduisible, disent-ils. « À point », j’ajoute. « La juste mesure », me dis-je. Arthur répète le mot jusqu’au moment où il l’a avalé tout à fait. LAGOM ou le point de rencontre entre désir personnel et contingence collective. « Laget om ». Selon la légende viking, la coupe circule de mains en mains, de bouche en bouche, à parts égales. Les premiers sont les derniers.

« MAAAAAAAAAT ». L’heure du repas est toujours l’affaire d’un cri puissant, suffisamment long pour que chacun attrape une lettre du mot, étendu pour l’occasion. La grande poêle parvient miraculeusement à satisfaire nos dix estomacs. « Lagom », pensons-nous désormais d’un commun accord, en notre for intérieur. « C’est la vie ! » ne cessera de répéter M., d’un accent poivré.

Si Arthur et moi peinons à faire décoller notre suédois des rudiments gastronomiques, notre français attire la curiosité. J, nous demande régulièrement de le parler en prenant une voix grave. Arthur n’a pas beaucoup d’efforts à faire. Je tente de faire vibrer mes cordes vocales jusqu’au point limite où les mots renaissent d’un timbre nouveau. J, ferme les yeux et nous assène de continuer. Ma pudeur et moi sommes soulagées de ne pas avoir à lui soumettre la même requête : nous entendons parler suédois toute la journée, les mots rebondissent jusqu’à l’envol ; et ici, tous ont de belles voix posées et profondes. Des voix qui donnent envie d’esquiver les jours de silence.

Prudents, un jour gris, Arthur et moi introduisons par petites touches des notions de verlan au sein de la communauté. Ils n’en reviennent pas d’avoir le droit de crier GOMLA. Pour J… qui réitère son attitude mutique, cela ne fait pas encore grande différence, à moins que notre écoute nous fasse défaut. Un silence à rebours serait-il plus pesant ?

Plus tard, dans les hauteurs lapones, Arthur et moi ferons l’inventaire des langues que nous aimerions parler un jour. Le wolof ne fait pas partie des projets immédiats. Le russe gagne dangereusement du terrain. Nous plaindrons les anglophones et leur impossibilité à créer des espaces de paroles comme lieux d’intimité. Plus tard, nous essaierons de chanter. Nous ferons l’inventaire de toutes les chansons dont nous aurions aimé connaître les paroles pour les jours à venir. Sur le bout de la langue, notre bon vieux français ! Nous regrettons notre absence de mot-moire.

Plus tard, encore nous lancerons des « Hej ! » une trentaine de fois par jour. Une fois, bien inspirés car essoufflés, nous le ferons retentir avec tant d’aplomb qu’un homme s’adressera à nous en suédois. Nous le laisserons achever son récit pendant que ma langue insatisfaite dessinera des ronds au palais.

Plus tard, T. m’apprendra quelques phrases en suédois. Il relèvera mon fort accent chinois. Puis, progrès, je serai brésilienne.

 

4. Femta gånger.

 

Encore de la pluie. Après-midi tipi. Inventaire participatif de cinquante emplois possibles d’une écharpe (fine). Pour provoquer l’inspiration, Arthur dépose sa green scarf au centre du tipi, au-dessus des braises frémissantes. C’est Arthur qui se souvient de tout cela. Il ne jure que par la polyvalence.

 

 

1. écharpe

2. en cagoule

3. en cache nez

4. en cache nez et cagoule

5. en capuche pour le soleil

6. en couverture sur les épaules

7. en turban

8. en bandana

9. en civière de fortune

10. en voile de fortune sur un radeau

11. en corde

12. en filtre à eau

13. en récipient pour petites baies

14. en menottes

15. en serviette d’appoint

16. en pagne

17. pour rembourrer quelque chose

18. en rideau

19. en paravent

20. en abris pour le vent

21. en parasol

22. en éponge

23. en garrot

24. en atèle

25. en bandeau pour les yeux

26. en concept

27. en passe-temps pour discuter

28. en aveuglant une veilleuse

29. en couverture

30. en chaussette russe

31. pour étouffer un feu

32. pour saisir un objet chaud

33. pour saisir un objet tranchant

34. pour emballer un objet fragile

35. pour émettre des signaux de fumée

36. en oreiller

37. en projectile

38. en récolteur de rosée

39. pour se signaler

40. pour faire la paix

41. en aide mémoire

42. en échelle de nœuds

43. pour apprendre à faire des noeuds

44. pour démarrer un feu

45. pour réparer un trou dans un tissu

46. en balançoire

47. en porte-bébé

48. en pelote

49. en mouchoir

50. à oublier, prétexte pour revenir

 

 

5.6 ORSA OCH MOSA

 

5. Prise de parole (1) : Fri ! Fri ! Fri !

 

I. IDENTITY

 

  • INITIALES : J.I.
  • ÂGE : 24
  • RÉGION D’ORIGINE : Stockholm
  • UNE IMAGE DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : Un élan.
  • UN SON DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : « Mmmmh ! »
  • UNE PHRASE EN SUÉDOIS QUI TRANSMET VOTRE ÉTAT D’ESPRIT PRÉSENT: « Tro på dig själv / Älska dig själv / Kom ihåg att du är fri » (Aie confiance en toi-même, Aime-toi, N’oublie pas que tu es libre)

 

II. QUESTIONS

 

1. 2012 aurait pu être la fin du monde. Pensez-vous que tout va mieux désormais ? Était-il important de penser à la fin pour continuer à vivre, peut-être plus consciemment, moins vainement ?

Pour certaines personnes cela a été un événement important, mais pas pour moi. Je ne regarde pas les informations, je ne lis pas les journaux, alors je ne sais pas ce que pense la majorité de la société suédoise. Quand on en parlait avec des amis, c’était juste pour blaguer. Nous ne pensions pas à la fin du monde mais juste à un changement dans le monde, un renouvellement, peut-être à une arrivée de nouvelles énergies.

2. Cette année, en France, nous avons entendu parler des émeutes de Husby comme de violentes protestations en Suède contre l’inégalité sociale. Selon vous, était-ce un événement important ou juste un cri dans le creux du printemps suédois ?

Je ne sais vraiment rien sur cet événement. J’en ai un peu entendu parler. Mais je pense qu’en Suède, nous avons de réels problèmes de ségrégation dans les banlieues de Stockholm. Je crois que c’est vraiment dur pour les migrants de s’intégrer dans la société suédoise, ils atterrissent inéluctablement dans ces zones. Beaucoup pourrait être fait pour un désenclavement mais j’ai l’impression qu’il y a mille projets urbains à l’intérieur de Stockholm mais rien vraiment pour résoudre ces problèmes. L’environnement de ces zones est vraiment « gris ». Ce problème cache surtout un racisme latent. Il y a des phrases comme « Je ne suis pas raciste, je suis réaliste », qui circulent dans le cadre de situations professionnelles, par exemple.

3. En 1968, dans Jag är nyfiken de Vilgot Sjöman, la jeune Lena Nyman se demandait si la Suède était une démocratie et s’il était possible de fonder une démocratie quelque part dans le monde. Quarante-cinq ans après, que pensez-vous de cela ?

Je ne crois pas vraiment en la démocratie… Je pense qu’il y a toujours quelqu’un de plus puissant, et plus puissant encore…

4. Pensez-vous que l’être humain a vocation à vivre en ville ?

Oh, non… Les êtres humains ne sont pas censés vivre en ville ! Certains doivent être heureux en ville. Tant mieux pour eux.

5. Connaissez-vous le nom de votre voisin le plus proche ?

Je ne vis nulle part pour le moment ! Mais au dernier endroit où je vivais, je ne le connaissais pas.

6. Quel cliché au sujet de la Suède n’en est pas vraiment un ?

La distance avec les gens. Nous ne sommes pas naturellement très chaleureux. À part moi !

7. Notre siècle est vieux de treize ans seulement et les prochaines générations seront amenées à vivre de nombreux événements que nous ne pouvons même pas imaginer. Selon vous, quel pourrait être l’événement du vingt et unième siècle ?

Que les gens prennent conscience qu’ils sont libres… Je suis libre, tu es libre, nous sommes libres ! Ce ne serait pas un jour mais une vague : libre, libre, libre, encore libre… Oh, mais je peux faire autre chose que ce que le gouvernement ou la télé nous dit !

8. Comment imaginez-vous la Suède dans 500 ans ?

Heureusement, je ne vivrai plus. Je ne veux pas vivre dans cinq cent ans ! Tellement de choses se sont passés déjà en un siècle… Tout peut arriver, vraiment.

9. Quel élément ou quelle « chose » vous rappelle que vous êtes un être humain et que vous êtes vivant ?

Le feu… Il me rappelle que nous sommes constitués d’une multitude d’énergies.

10. Pensez-vous qu’il faut être né en Suède pour être suédois ?

Non, cela doit dépasser le cadre administratif même si celui-ci assure une sécurité pour beaucoup de choses. Tu peux être Suédois(e) si tu veux !

11. Serait-il possible pour vous de vivre ailleurs qu’en Suède ?

Oui, je pensais à cela… Je voulais fuir la Suède il y a quelques années. Mais la Suède est un très bon endroit pour vivre, c’est assez agréable en fait, la nature, la liberté. En fait, si je partais, ce serait sans doute pour revenir, notamment si c’est pour avoir des enfants, etc. Si tu veux avoir une famille, toute la famille devrait venir ici.

12. J’ai reçu une lettre étrange d’une certaine Hannah Svensson. Connaissez-vous quelqu’un qui s’appelle ainsi ?

Non…

13. Quelle question aimeriez-vous poser à un Suédois ?

Pourquoi êtes-vous si effrayés ?

 

6.6 ORSA OCH MOSA

 

6. La sieste avortée

 

– retranscription d’une bande audio enregistrée en Laponie –

 

ARTHUR : Ça m’embête qu’on n’ait pas trouvé de rocher. Parce que la conclusion de mon mémoire, c’est le tarp contre un rocher. Un tarp bien monté unit les trois conceptions de l’architecture : la grotte, la cabane, la tente, c’est-à-dire, dans l’imaginaire de la Renaissance, les Égyptiens, les Grecs et les Chinois.

CLAIRE : Ah, d’accord. Et toi, tu te sens plutôt pierre, bois ou tissu ?

ARTHUR : Avant, j’étais carrément « bois ». Mais avec mon mémoire, j’ai relativisé. Je suis vachement plus « tissu ». En tout cas, la pierre, c’est vraiment pas un truc qui m’intéresse. Y a un type, un prof des Beaux-Arts du dix-neuvième siècle, qui écrit sur le raffinement des Grecs lié à leur invention de la charpente. Il ajoute que les Romains ont tout piqué, sans aucune classe, parce qu’ils ont transformé ça en maçonnerie, et que la maçonnerie, c’est ni plus ni point empiler des cailloux, donc, un truc de cons. Bon, il l’écrit pas vraiment comme ça, c’est au dix-neuvième siècle. Et puis ils ont fait le Panthéon, à Rome, les Romains. Mais c’est l’idée tu vois.

CLAIRE : Ah, d’accord.

Silence. Les paupières de Claire tombent. Elle étire son corps sur le tapis de sol. Les nuques de Claire et Arthur reposent sur leurs sacs à dos respectifs.

ARTHUR : J’ai dû mettre un mois avant de savoir le faire, ce machin-là. C’est le montage du tarp en demi tipi fermé. Avant, je l’avais essayé dans mon jardin, sur un petit bout d’herbe tout plat, sans vent, avec la porte du garage ouverte, au cas où ça ne marchait pas. Et là, nous sommes dans un jardin sans limites… Et sans porte de garage. Mais nous avons nos sacs à dos. Si, vraiment, il y a beaucoup de vent, on peut utiliser ton poncho pour faire un « saut de vent » mais il faut faire des piquets supplémentaires. Il y a des arbres et du bois pas mal là-bas, mais il faut traverser une sorte de marais.

CLAIRE : C’est notre troisième jour. J’ai l’impression que ça fait dix jours. Ah, le soleil arrive ! On s’est déconnectés tellement vite. De tous petits échanges avec les gens, rien de plus.

ARTHUR : La dernière fois, pour de vrai, c’était dans le train. C’est difficile d’engager une conversation. Dans la vallée de Vista, ce sera encore pire.

CLAIRE : Tu ressens quoi toi, là, en ce moment ?

ARTHUR : C’est… euh… C’est… pas « trop »… C’est… Cool… Juste… Agréable. Je ressens mes cuisses et mes deltoïdes. Je n’ai pas froid, pas faim. Mais dans la tête, je sais pas…

CLAIRE : J’ai l’impression qu’on ne va jamais revenir en ville. C’est tellement irréel d’être ici, ça pourrait bien durer l’éternité. Je me demande s’il y a vraiment des hommes qui vivaient ici. En ville, tout est évident, on oublie que l’on a eu des prédécesseurs.

ARTHUR : Il y a trois ans, quand je suis rentré de ma traversée à vélo, j’ai mis une semaine à m’en remettre. J’étais anxieux vers 17h car je réfléchissais encore en termes de : je dois trouver quoi manger, où dormir… Alors que ma survie était naturellement assurée. Tout est codifié.

CLAIRE : Nous, on sait exactement ce qu’on va manger, puisqu’on porte tout sur le dos… Demain midi, c’est soupe à l’oignon. La seule question est : va-t-on trouver de l’eau claire, va-t-on trouver assez de bois, pour la manger, cette soupe à l’oignon ?  Bon, maintenant qu’on est là… Ça ressemble à ce que tu espérais ? Il y a six mois, c’était quoi, pour toi, tout ce qu’on vit, là, maintenant ?

ARTHUR : Il y a six mois… La carte de Laponie était punaisée à côté de mon lit et je la regardais en m’endormant. Mais c’est beaucoup plus grand que ce que je pensais. Je parcourais la carte des yeux mais je peux pas le faire aussi facilement ici ! Les transitions entre végétation dense et aridité sont plus lentes que sur la carte en un clin d’œil… Tout était plus petit dans ma tête. Attention Claire, il y a un gros moustique sur tes cheveux.

CLAIRE : Ah, merci. Et ça te fait quoi d’être à l’extrême Nord de la Suède sans entendre un mot de suédois de la journée ?

ARTHUR : Oh… On a bien entendu du suédois avant, non ? À Sk. on en entendait toute la journée ! D’ailleurs, on était tellement bien, à Sk., que j’imaginais plus qu’on repartirait.

CLAIRE : Oui, moi aussi. On mange bientôt ?

ARTHUR : Il est quelle heure ?

CLAIRE : C’est toi qui as ma montre, j’te rappelle !

ARTHUR : Ah oui, c’est moi, le maître du temps.

CLAIRE : Il est quelle heure, 17h30 ?

ARTHUR : Eh oui, allez !

CLAIRE : Oh… On mange dans une heure…

ARTHUR : Le temps pour monter le tarp, traverser le marais, chercher du bois, l’écorcer, prendre de l’eau. Très bien.

CLAIRE : Ah, merci pour ce massage cérébral.

ARTHUR : Les nuages se dispersent, c’est bien. Il y a un gros nuage noir au-dessus de nous et il ne pleut pas. Tu veux toujours te laver les cheveux ?

CLAIRE : Oui… mais je ne vois pas où et quand. Il fait trop froid pour piquer une tête dans un lac. Pourquoi ?

ARTHUR : Parce que j’ai la main dedans !

 

 3. DE LA SÈVE PLEIN LES DOIGTS

 

 

 

TROISIÈME CARNET : DE LA SÈVE PLEIN LES DOIGTS

 

 

« Alors disparurent dans la brume les hommes au petit sac. »

René Char, Les Dentelles de Montmirail (1962).

 

1. La nuit glissante.

 

« Un véritable coucou sur rails » ; l’expression est venue spontanément à Arthur. De tous les trains empruntés jusque là, nous ne pensions pas que celui qui nous accompagnerait en Laponie serait le plus vieux, le plus lent. Le plus fidèle, peut-être ; en vingt heures de trajet, l’attachement est inéluctable, y compris lorsque l’on monte par mégarde à bord du wagon « canin ». Rangée de gauche, bull terrier blanc ; rangée de droite, jeune labrador noir.

Le train est si lent qu’il semble ronronner. Postérieurs bien ancrés dans nos sièges, bustes tournés vers la vitre, Arthur et moi poursuivons le jour jusqu’à extinction des cieux. Le noir tombe sans crier gare. Je dévisage Arthur le temps que les luminaires d’appoint se déclenchent automatiquement. Bientôt, nous n’aurons plus de miroir. Nous serons le reflet l’un de l’autre, porteurs d’un visage en devenir. Notre pilosité fera office de montre.

Cliquetis lumineux, alvéoles de lumières diffuses ; la nuit chancèle. Arrêts irréguliers, sommeil sans cesse reporté. Personne ne monte à bord depuis deux stations. Maintenant que la situation du wagon semble fixée, j’ai la sensation que plus rien ne peut arriver. Pas un aboiement, pas un ronflement, pas même un éternuement. Il y a l’homme tatoué au bull terrier blanc. Il y a un père de famille qui prend un malin plaisir à utiliser son portable avec ampli. Il y a une femme dont je ne connais que la nuque, épaisse, recouverte de cheveux châtains. Il y a deux femmes, côte à côte, d’âge et d’origine différentes ; l’une, la cinquantaine, probablement turque ; l’autre, la trentaine, peut-être saoudienne. Il y a les gros sacs à dos, ceux qui sont prêts pour Abisko et ceux plus discrets qui s’arrêteront avant. Le labrador noir doit être tapi sous un siège à l’avant.

Finalement, premiers ronflements. Le trajet pèse lourd, l’uppercut sur les rails est de plus en plus bruyant. Il est deux heures et nous ne sommes qu’à Umeå. J’ai la sensation que le but n’est pas d’arriver, simplement d’être ballotés par le rythme singulier d’un silence deuxième classe ; à 45 kronors, la parole est d’or. Arthur a mis des boules quies. Ce silence-là n’entoure plus que moi. Impossible de rêver. Arthur dort profondément. C’est notre première nuit hors d’un sac de couchage. Je peine à fermer les yeux. Je me demande à quel moment je commencerai à avoir froid aux pieds.

Au petit matin, les passagers sont démythifiés. Ils retrouvent la parole. La femme au labrador noir s’adresse à une passagère fraîchement débarquée, uruguayenne, la cinquantaine. Fille au pair, elle voyage en Europe depuis deux ans maintenant. La femme au labrador noir s’apprête à retrouver son « fiancé de Kiruna ». Nous assisterons à leur étreinte sur le quai de la gare. Arthur tente un compliment à l’adresse du chien de l’homme tatoué. Il lui répond simplement que sa chienne est déjà au courant et il ajoute avec une curiosité distante « What the fuck are you so high in the north ?! ». Lui, il pêche à la mouche, et il remercie l’hiver d’être si long pour préparer l’été. Nous, nous sommes arrivés.

 

2. Prise de parole (2) : Spontanéité.

 

I. IDENTITY

 

  • INITIALES : A.S.
  • ÂGE : 26
  • RÉGION D’ORIGINE : Blekinge.
  • UNE IMAGE DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : De la brume.
  • UN SON DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : Tous les « drumbeats ».
  • UNE PHRASE EN SUÉDOIS QUI TRANSMET VOTRE ÉTAT D’ESPRIT PRÉSENT: « Var spontan ! Alltid ! » (Sois spontané, toujours !)

 

II. QUESTIONS

 

 1. 2012 aurait pu être la fin du monde. Pensez-vous que tout va mieux désormais ? Était-il important de penser à la fin pour continuer à vivre, peut-être plus consciemment, moins vainement ?

Oh, c’est un mythe, une appropriation du calendrier maya, un tournant dans le temps, dans la conscience, oui une transformation de la conscience générale, notamment à propos de la préservation de la terre.

2. Cette année, en France, nous avons entendu parler des émeutes de Husby comme de violentes protestations en Suède contre l’inégalité sociale. Selon vous, était-ce un événement important ou juste un cri dans le creux du printemps suédois ?

Je pense que c’est un fait dans un mouvement plus global. Les gens se réveillent pour vivre une vie plus vivable. C’est vrai pour les humains et les animaux. C’est encore une histoire de conscience de changement possible. Attends, Husby, c’est quoi en fait ? (Exposition des faits. Silence) Non, je n’en ai pas du tout entendu parler en Suède. Bon.

3. En 1968, dans Jag är nyfiken de Vilgot Sjöman, la jeune Lena Nyman se demandait si la Suède était une démocratie et s’il était possible de fonder une démocratie quelque part dans le monde. Quarante-cinq ans après, que pensez-vous de cela ?

Non, cela n’existe pas, à mon sens, dans aucune société occidentale. Parce que tous les citoyens n’ont pas l’opportunité, ou la volonté, d’être impliqués dans la société, de pouvoir initier des changements. En tant que consommateurs, notre ultra liberté n’en est pas une : on a des milliers de produits dérivés, de choix. Mais voulons-nous avoir à choisir entre trente machines différentes ? Ça prend de la place, de l’énergie, le temps de faire le choix, c’est du temps perdu. On nous asservit par le choix alors que la question, c’est la nécessité. Et on nous fait oublier ce qui est nécessaire.

4. Pensez-vous que l’être humain a vocation à vivre en ville ?

Je n’ai le droit de ne juger personne. Mais évidemment, personnellement, j’opte pour la nature.

5. Connaissez-vous le nom de votre voisin le plus proche ? 

Je vis dans un collectif. Mais en-dehors… Non. Les voisins les plus proches sont déjà loin.

6. Quel cliché au sujet de la Suède n’en est vraiment un ?

« Mellanmjölkensland » : le pays « normal », « humble », et finalement… complètement ennuyeux. « Mellanmjölk » correspond au lait « intermédiaire » parmi tous les types de laits suédois.

7. Notre siècle est vieux de treize ans seulement et les prochaines générations seront amenées à vivre de nombreux événements que nous ne pouvons même pas imaginer. Selon vous, quel pourrait être l’événement du vingt et unième siècle ?

Un développement de notre société, de notre civilisation, plus… constructif, de notre société occidentale. Il y aura l’illusion d’un point culminant mais ce ne sera qu’une suite de « turning points ».

8. Comment imaginez-vous la Suède dans 500 ans ?

Éclat de rire. J’espère que les humains seront tous morts et les animaux enfin libres !

9. Quel élément ou quelle « chose » vous rappelle que vous êtes un être humain et que vous êtes vivant ?

Les gens et n’importe quoi provenant de la nature. Et les drums.

10. Pensez-vous qu’il faut être né en Suède pour être suédois ?

Je ne crois pas à la notion de nationalité.

11. Serait-il possible pour vous de vivre ailleurs qu’en Suède ?

Je n’ai jamais quitté la Suède. Je pars deux semaines en Finlande, là. Mais j’ai quand même envie de dire « oui ».

12. J’ai reçu une lettre étrange d’une certaine Hannah Svensson. Connaissez-vous quelqu’un qui s’appelle ainsi ?

Non. (Éclat de rire incontrôlable). C’est un nom… Tellement suédois. Trop suédois !

13. Quelle question aimeriez-vous poser à un Suédois ?

Pourquoi pensez-vous que nous, Suédois, avons un gros bout de bois coincé dans le cul ?

 

3. Premiers pas que du plat.

 

En passant sous le porche vétuste de l’entrée de la Kungsleden (« voie royale ») et les boîtes de dépôt d’objets perdus, j’ai cru y laisser ma peur. De la carte au territoire, le simple soulagement que ce lieu haut perché existe vraiment. Les premiers pas sont libérés de tout passé ; l’étape nostalgie est sans doute dans cent kilomètres. D’ici là, ni eau courante, ni électricité.

Funambules sur planches de bois, les premiers kilomètres sont délectables. L’avant-veille, nous avons lavé nos vêtements dans la rivière et les avons séché au feu de bois. L’odeur du tipi nous suit à la trace et ne nous quittera plus. Peut-être aurait-il mieux valu trainer notre aimable crasse que de ranimer les esprits tapageurs du dernier feu à Sk. . L’eau fourmille de toutes parts ; lacs imposants, petits courts, cascades tonitruantes. Je pense aux récits de Fernand Deligny, je pense à Janmari qui ne pouvait s’empêcher d’ouvrir tous les robinets dès qu’il entrait dans une maison, histoire de « libérer l’eau ».

 

« Nulle part elle n’avait autant aimé marcher à pied que là-bas dans les montagnes à la limite des arbres. Une limite comme ça c’est beau. »

Peter Handke, Lucie dans la forêt avec les Trucs-machins.

 

Première journée, Arthur remet à l’ordre du jour les points essentiels duSurvivre : vaincre en milieu hostile de Xavier Maniguet. Il me l’avait prêté pendant six mois pour « former mon moral et ma réactivité ». Le pavé n’avait pas quitté mon fauteuil défoncé. Dépité, Arthur m’en avait fait quelques lectures. Cela m’avait fait pensé – dans une moindre mesure – à Francis Ford Coppola interrompant le tournage d’Apocalypse Now pour lire à haute voix Au cœur des ténèbres de Conrad à Marlon Brando. Trop lourd pour dix jours d’autonomie alimentaire, il s’agissait de cibler les pages les plus « porteuses » : réflexes des meilleurs aventuriers pendant un saut en parachute ; réactions en cas de rencontre avec des boas constrictors ; fusil à portée de mains en Antarctique… Je croyais que tout était passé en revue, que nous en resterions là. Non, lors des premiers kilomètres, où la présence d’un ours me semblait encore clairement envisageable, Arthur me parle de désert et de jungle. Alors que nous nous éloignons de la piste principale, il me raconte, boussole au cou, la triste équipée de deux hommes dont l’avion s’est crashé en plein désert. Ils ont économisé toute leur énergie pour rejoindre la mer. Ils n’ont pas emprunté la bonne direction et ont péri en route, à une distance équivalente de celle qui les aurait menés à la survie. Le jour décline, nous quittons la piste sans grande confiance. Il est temps de parler de la jungle, des machettes, et l’impossibilité de revenir sur ses pas, tant la végétation est dense. À ce moment très précis, je ne me sentirais pas plus en sécurité en entendant plutôt des grognements animaliers. À Sk., A. m’avait souhaité de rencontrer « a big wild animal who will give you a new and powerful shakra ». Il m’avait raconté son face à face avec un élan dans les environs de Göteborg. De sa belle voix grave, il m’avait souhaité de rencontrer un animal encore plus noble. Oui, lui qui m’avait reproché d’avoir tué un moustique en sa présence, il avait osé me dire « I hope you will meet a bear. Have a nice travel. »

Première nuit en face d’une cascade. Nous accompagnons le soleil jusqu’à son coucher définitif. La lumière froide réchauffe nos espérances quant aux lendemains, quant aux habitudes que nous finirons par prendre pour pleinement jouir de cet incroyable espace de possibles. J’ai l’impression que je pourrais réécrire ici le bref récit de ma vie, feindre une enfance entière en Laponie ; il faut pourtant que je me fasse à l’idée que plus personne ne me demandera rien. Le présent domine.

 

3.3 DE LA SÈVE PLEIN LES DOIGTS

 

4. Écorcer vif.

 

Il a suffit de l’apprentissage d’un geste pour que le verbe écorcer devienne sacré. Depuis que j’ai appris à me servir de la lame fixe pour gratter l’humidité, je me débrouille toujours pour préparer le bois. Il en résulte qu’Arthur devient chercheur d’eau attitré. Je ne crois pas que cela le dérange ; pour lui, c’est l’occasion de finir la journée par une petite marche solitaire. Eau-bois-roche. De l’écorce plein les poches. Nous avons laissé les arbres derrière nous. Les montagnes nues nous toisent. Ce soir, le point d’eau n’est pas à deux pas. Il s’agit de devenir prévoyants. Force est de l’admettre, cueillir du petit bois me fait foncièrement plaisir. C’est un travail de choix qui exige rigueur et patience. Ce soir, le sol ne s’y approprie pas. Heureusement que nous avions amorcé un tas il y a quelques kilomètres de cela.

Plus nous avançons, plus il nous faut composer avec la matière, accepter d’écorcer des bouleaux de moindre envergure, boire une eau un peu plus trouble, déplacer de grosses pierres pour fixer les sardines du tarp. Rares sont les pierres mobiles qui se laissent arracher. Je les porte à bout de bras. J’erre seule face à la lumière superbe, à la recherche d’un peu de matière supplémentaire à soulever. Le rituel se voit sans cesse désamorcé par les variations de météo et de terrain. Une certitude, toutefois : l’écorce de bouleau demeure le meilleur fire starter. Nous ne sommes pas les seuls à le savoir : nombreux sont les arbres nus sur notre chemin.

Je me demande ce qu’en pensait Andrei Tarkovski, et s’il y a corrélation dans Le Sacrifice entre le bouleau en pleine croissance, emblématique de la relation père-fils, et l’hallucinant incendie chorégraphié. En ces lieux impassibles, difficile d’émettre autre postulat esthétique.

Quinze minutes d’attente pour un demi-litre d’eau chaude. Arthur s’époumone en offrant son souffle aux braises timides. Heureusement qu’il a joué du saxophone, de la flûte traversière et un peu de trompette. Ce moment magique où l’eau, finalement, décide de bouillir.

 

***

 

Un soir de grand vent. Les rennes forment une drôle de boucle, un trio ne cesse de passer et repasser, à quelques mètres de nous. Une mouette absurde en papier plumeux, se laisse planer au gré du vent. Spirale sans port d’atteinte.

J’entends de lointains échos humains mais on ne voit personne. Près de la petite mare, morceaux de plastiques, pollution surréaliste. À deux pas, graciles fleurs blanches, peu vêtues, coton sur tige. Étrangeté du sol, couleurs inattendues, mousses rouge et rose, contraste avec la dominante vert acidulé. Parterre de crottes de tailles diverses mais de forme régulière, autour de notre tarp. Ours ? Arthur me répond un « non affirmatif ». Aujourd’hui, Arthur m’a beaucoup dit « non ». Je devrais peut-être arrêter de lui poser des questions sur les ours.

 

3.4 DE LA SÈVE PLEIN LES DOIGTS

 

5. LENDEMAIN DE VIETNAM

 

– retranscription d’une bande audio enregistrée dans la vallée de Vista [Arthur, solo] –

 

Aujourd’hui, nous sommes le 21, il est huit heures. On vient, enfin, je viens de me réveiller. Hier, la journée a été très dure, très longue, première journée dans la Vallée de Vista. La journée avait bien commencé mais, très vite, une pluie fine et interminable s’est installée pour tout l’après-midi. La végétation étant extrêmement dense, on ne voyait pas à cent mètres. Donc, aucune visibilité.

 

***

 

Flash-back 

Nous sommes le 20, il est 17h30. On a fait un tout petit peu plus que la moitié de l’étape d’aujourd’hui. On est en plein milieu de la vallée de Vista, dans une espèce d’Oasis. Jusque là, la vallée de Vista était complètement vierge de toute végétation, c’était un énorme champ de cailloux avec un petit ruisseau au fond. Là, on est entourés de bouleaux. Ça me fait vraiment très plaisir, j’ai l’impression d’avoir atteint un Oasis. Un bon endroit de bivouac : du bois, de l’eau à proximité, un sol plus ou moins sec, de l’écorce, une exposition au vent relativement faible. Un endroit de bivouac, quoi. Bon, on a eu un petit moment d’angoisse, gros coup de vent et de pluie. Heureusement il y avait une petite hutte providentielle.  Comme d’habitude, la hutte était dégueulasse. Bon, j’espère que ce soir on dort à proximité du refuge de Vista. Allez, ciao !

 

***

 

Et puis, de la pluie partout, de la boue partout. La piste, ce n’était plus une piste, c’était un ruisseau. Les chaussures complètement mouillées, à un moment on a perdu la piste, on a dû traverser les mollets dans l’eau. Claire a été plus ou moins épargnée grâce à ses chaussures étanches, même si elle a avait les pieds un peu mouillés. Moi, je n’ai pas été épargné du tout. On est arrivés à 20h30 ou 40 au refuge, même si on n’a pas mis les pieds dedans. On a monté le camp direct. Grosse galère pour allumer le feu. J’ai dû utiliser deux bûchettes de bois gras, il ne nous en reste que douze désormais. En fait, le stress, la fatigue, et tout, ont fait qu’on a grillé nos provisions de bouleau parce qu’on a eu du mal à trouver du bois sec. Ça partait pas. On a mangé, on s’est couchés, on est tombés comme des masses. Mes pieds étaient gelés. J’ai fait une bouillote avec la gourde. J’ai mis beaucoup de choses sur mes pieds : ma paire de chaussettes sèches, mes pieds dans les manches de ma polaire bleue que j’ai repliées, mon drap en soie, ma bouillote, mon sac de couchage et ma veste coupe vent. J’ai fait la même chose pour Claire, sauf pour la bouillotte. J’espère qu’elle va être contente. Je pense qu’elle me le dira. Enfin, on verra. Donc, là, on s’est réveillés, on n’a pas de bois. Tout est plus ou moins humide.  Là, je suis en train de marcher aux alentours, pour trouver un petit mort. Tous les bouleaux sont déjà écorcés… Je suis pieds nus parce que mes chaussures sont trempées. J’espère qu’on va pouvoir faire un gros feu. Mais pour ça, il faut trouver du bois sec.

 

3.5 DE LA SÈVE PLEIN LES DOIGTS

 

6. Un aileron au sommet

 

Encore une fois, nous avons dormi la tête en bas.

Ce matin, mon esprit est encombré de rêves renversés.

Nos pieds au sommet,

Il faut déjà redescendre

Des blocs de granite

Vers les coulées de bitume embuées d’oubli.

 

Je ne sais pas comment nous en sommes arrivés là. Arthur et moi, en maillot de bain, allongés sur un îlot lapon. Je ne sais pas comment nous sommes arrivés ici. Il fait froid, nos sacs à dos sont sur l’autre rive. Pour une fois, je plonge sans frayeur. L’eau n’est pas chaude mais le trajet n’est pas long. Évidemment, Arthur a quelques longueurs d’avance. Voilà qu’une borne mouvante passe devant lui, véritable frein à sa traversée : un aileron. Il effectue des cercles et passe bientôt devant moi. Je n’ai pas pieds. Le trajet n’est pas long mais la rive n’est pas proche. L’aileron se rapproche.

Plus tard, plus tard seulement, une fois que je serai certaine de ne plus rencontrer d’ours, je rêverai de requins dans les eaux lapones.

 

DE LA SÈVE PLEIN LES DOIGTS

 

 

 

QUATRIÈME CARNET : LAPAGONIE

 

« Chaque pas élargit l’horizon. »

Peter Handke, Kaspar. 

 

 

 

1. Att basta.

[Verbe suédois désignant l’acte d’aller au sauna.]

 

Paroles retrouvées sur un dictaphone…

 

Bastu, 300 mètres. Aujourd’hui, journée entre parenthèses, une journée qui n’existe pas. Nous marchons sur un pont fantôme, au-dessus d’une eau à la couleur invraisemblable, turquoise tahitien. En une heure top chrono, nous avons descendu deux plaques de chocolat. Nous avons mangé un couscous lyophilisé à mille kilomètres de Stockholm. Drôle de journée, oui. Bastu 200 mètres, « à vol d’oiseau ». Est-ce qu’il y aura beaucoup de monde ? Il fait bientôt nuit, c’est à double tranchant. C’est l’occasion d’aller au sauna, ou alors, surtout pas. Mais pour nous, c’est juste idéal. Il est assez tard pour camoufler son corps nu dans la nuit, il est trop tôt pour avoir chaud le nez dehors. En attendant l’heure dite de la mixité, nous observons l’autre rive. Nous avons du mal à repérer le tarp. « Nous sommes vraiment bien camouflés, vraiment bien protégés » s’enorgueillit Arthur.

 

***

 

ARTHUR : Là, on vient de sortir du sauna. C’était extra.

CLAIRE : Mon corps est un sac de couchage.

ARTHUR : Les gens sont à poil, te posent des questions très formelles en te regardant droit dans les yeux.

 

Sauna. Activité la moins coûteuse de tout refuge. Prix d’une plaque de chocolat pour une durée a priori plus vaste. Peut-être aussi l(activité la plus démocratique. « Undress people and they all look like the same » clamait un inconnu dans le micro de la nyfiken Lena Nyman (Je suis curieuse(1968) de Vilgot Sjöman).

Il y a foule dans le lopin de bois. Étalés sur trois niveaux et tous dans la même galère. Partage de la sueur jusqu’au moment où vous êtes trop sec pour donner encore. On serre les cuisses, on offre sa main aux compatriotes de fournée qui ont du mal à monter. Tous nus ou presque. Il y a les pudiques, serviette sagement positionnée. Et il y a les autres qui pensent en avoir déjà trop de leur peau. « Water, please ! ». On ajoute une louche sur les pierres brûlantes. On en suinte de soulagement.

On entre, on sort, on parle, allemand surtout. On engage une conversation avec sa voisine de droite, sans encore savoir que son fiancé est à votre gauche. Rebelote un étage plus haut. En l’occurrence, ma voisine de droite, blonde à poitrine généreuse, me pose des questions. Elle a deviné ma nationalité avant même que j’ouvre la bouche.

Suédoise de Malmö, en Laponie pour la troisième fois avec Patrick, son fiancé, robuste gaillard, bronzé, trop bronzé, aimable en toute discrétion. Puis, une troupe de jeunes lycéens de Hambourg arrive et engage la conversation. Un jeune homme très amusant au regard vif comme des coups de revolvers parle à Arthur de logiciels d’architecture. Mise à nu.

Du chaud au froid, toutes les serviettes sont tombées, nudité collective, puis rivière glaciale, salvation en solitaire. Dévaler les escaliers les pieds dans la boue, glisser et chuter à un mètre de la rivière. Faire peau neuve en invitant la promesse de l’hiver à se calquer sur de lointaines insolations.

Il n’y a de corps heureux que ceux qui se déploient pleinement. J’agite mes mains dans l’eau glaciale. Arrive le moment où je pose mon visage sur le versant de l’eau. Il est trop tard pour que mon reflet apparaisse. À cet instant précis, j’oublie à quoi je ressemble et je me sens terriblement proche de moi-même.

En Suède, on vous regarde rarement de la tête aux pieds, et au sauna, on fait connaissance droit dans les yeux.

 

4.2 LAPAGONIE

 

2. Prise de parole (3) ; De l’or dans la bouche.

 

I. IDENTITY

 

  • INITIALES : J.W.
  • ÂGE : 20
  • RÉGION D’ORIGINE : Småland
  • UNE IMAGE DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : Les montagnes de Laponie.
  • UN SON DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : Le son du Trana (grue cendrée)
  • UNE PHRASE EN SUÉDOIS QUI TRANSMET VOTRE ÉTAT D’ESPRIT PRÉSENT: « Jag älskar livet ! I Morgon stund har guld in mun. » (J’aime la vie ! Demain le temps aura de l’or dans sa bouche).

 

II. QUESTIONS

 

1. 2012 aurait pu être la fin du monde. Pensez-vous que tout va mieux désormais ? Était-il important de penser à la fin pour continuer à vivre, peut-être plus consciemment, moins vainement ?

Oh, man ! Je ne pense pas que ça aille mieux ou pire… Je pense juste que ça a changé, quelque part. Selon la tradition Maïa, il s’agit d’un renouvellement solaire. Cela a un rapport avec quelque chose qui vient, pas seulement quelque chose qui part. Peut-être que nous absorbons enfin les rayons d’un vrai soleil, maintenant. Nous sommes dans une quatrième ère. Je crois que « quatre » est un chiffre sécurisant. Mais le temps reste quelque chose de bien plus complexe que le passage des ères et des heures. C’est de la qualité et de la quantité. Ça complique tout. Car on réfléchit trop souvent à la quantité. Peut-être que ce nouveau soleil nous ramène à la qualité, à la vanité d’un surplus d’activités.

2. Cette année, en France, nous avons entendu parler des émeutes de Husby comme de violentes protestations en Suède contre l’inégalité sociale. Selon vous, était-ce un événement important ou juste un cri dans le creux du printemps suédois ?

Husby… Husby… Husby ? Husby ? Oh… Non, je n’en ai pas entendu parler. Mais je prends quand même la question, à partir de ce que tu m’en dis. Ah mais attends… Husby, avec les voitures en feu ! Oui oui, je vois. Je pense que c’était plus de la colère que de la contestation. Manque d’éducation, manque de travail… L’ultra violence est une manière de montrer que finalement on peut faire quelque chose, qu’on dépasse un état malade, parce que c’est un surplus d’activité. C’est dépasser un état d’handicap que la société assigne. Mais il y a aussi une paranoïa basée sur un paradoxe : dans des zones comme Husby, les gens sont persuadés d’être à l’écart, qu’on ne les aime pas, alors qu’en fait, il n’y a pas eu de rencontre avec les gens qui le ne les considèrent pas. C’est là le problème. Je crois qu’un journaliste est venu intervenir dans une école de Husby et leur a dit « vous pouvez bouger, faire des choses », mais bon, il n’entendait pas mettre le feu… Mais moi, je n’ai jamais été à Husby.

3. En 1968, dans Jag är nyfiken de Vilgot Sjöman, la jeune Lena Nyman se demandait si la Suède était une démocratie et s’il était possible de fonder une démocratie quelque part dans le monde. Quarante-cinq ans après, que pensez-vous de cela ?

J’ai tout juste vingt ans et je n’ai jamais voté… Alors je ne sais pas si je suis légitime pour parler de démocratie. Mais je me demande comment on en arrive à devoir choisir, de manière générale, entre la peste et le choléra. Comme si on ne se posait pas les bonnes questions, qu’on ne réfléchissait plus à des enjeux de société, mais juste à un « entre deux choix ». Quoi qu’il en soit, il s’agit d’être éveillé. Certaines personnes croient qu’il suffit de choisir une fois de temps en temps, de déposer un bulletin de vote dans une urne. L’urne est là tous les jours, même si on ne la voit pas. Je dirais que c’est ça, la démocratie.

4. Pensez-vous que l’être humain a vocation à vivre en ville ?

Non ! Pas du tout. Nos yeux ne peuvent pas garder ce qu’ils voient s’ils voient trop de choses. Dans la rue, on ne voit plus les gens, les choses, parce que l’organisation des villes fait qu’on est surmenés de toutes parts. J’ai lu qu’à l’époque préhistorique, les hommes ne rencontraient pas plus de cinquante personnes par an. Cela est juste une anecdote mais dit quelque chose sur le fonctionnement humain. Un être humain ne peut vraiment apprendre à connaître que soixante personne dans sa vie. Notre capacité cérébrale ne va pas au-delà. Alors oui, hors de la ville, forcément, l’air aidant… Tout est plus sain. Il faut trouver, construire des structures adaptées, des petites fermes partout.

5. Connaissez-vous le nom de votre voisin le plus proche ?

Disons, chez ma mère. Il y a vingt-huit personnes dans son village, je connais leurs noms.

6. Quel cliché au sujet de la Suède n’en est pas vraiment un ?

Les Suédois sont tellement timides ! Il a fallu que j’aille en Italie et que j’en rencontre là-bas pour le réaliser. Mais, paradoxalement, je crois que cela aide à faire émerger la personnalité, parce que cette timidité est propre à tous les âges, à tous les sexes, donc finalement, elle n’est pas propre à une catégorie en particulier. C’est aussi une forme de paresse et d’angoisse, mais ça, je pense que c’est propre à la population occidentale en général.

7. Notre siècle est vieux de treize ans seulement et les prochaines générations seront amenées à vivre de nombreux événements que nous ne pouvons même pas imaginer. Selon vous, quel pourrait être l’événement du vingt et unième siècle ?

Les gens prendront conscience qu’il faut se mettre à la permaculture. Mais le printemps arabe en est déjà un, d’événement.

8. Comment imaginez-vous la Suède dans 500 ans ?

En raison du réchauffement climatique, je pense qu’il fera très chaud ici. D’une certaine manière, ce sera pas mal.

9. Quel élément ou quelle « chose » vous rappelle que vous êtes un être humain et que vous êtes vivant ?

Le feu. Je me sens comme une montagne à son contact.

10. Pensez-vous qu’il faut être né en Suède pour être suédois ?

Tu n’es pas Suédois quand tu nais ! Idem quand tu nais en France ! Il faut grandir au contact de personnes qui t’inculquent des choses. On ne naît pas avec une nationalité.

11. Serait-il possible pour vous de vivre ailleurs qu’en Suède ?

Oui. Je ne sais pas où, mais oui.

12. J’ai reçu une lettre étrange d’une certaine Hannah Svensson. Connaissez-vous quelqu’un qui s’appelle ainsi ?

Nej.

13. Quelle question aimeriez-vous poser à un Suédois ?

Que pensez-vous de Medborgarlön ? (salaire du citoyen)

 

3. As I was walking.

 

« Il y a une société secrète de marcheurs incapables de s’arrêter de marcher : ils sont incapables de changer de route pour entrer quelque part et même pour s’asseoir. Trottoirs, quais et sentiers dans les parcs, tout les incite  à tourner encore et encore autour de l’eau.

Les membres de cette société se reconnaissent à ceci : ils évitent toujours de saluer. »

Kristoffer Leandoer, Poèmes sans domicile fixe

 

 

Je me demande à quoi ils pensent, ces gens qui marchent. S’ils pensent encore, à cette étape-là du parcours. S’ils penseront à maintenant, quand ils rentreront chez eux. Et si chez eux, ils parviendront à préserver leur coin de Laponie. Je pense à eux parce que je n’ose pas penser à moi, quand je ne serai plus là ; moi, petit bout de chair qui lape l’eau des fleuves, qui ne saura peut-être plus ouvrir un robinet en revenant. Moi qui ne connais plus mon visage depuis que la lumière s’affaisse trop pour laisser les reflets émerger.

Depuis deux étapes, il n’y a plus de marcheurs dans notre dos, que des visages qui s’avancent vers nous. Je les oublie de plus en plus vite. Je continue toutefois à les compter. Il y a parfois des exceptions qui marquent durablement. Un homme-guépard, intégralement vêtu de blanc, chaussures de course et petit sac à dos, a décidé de marcher vingt-quatre sans s’arrêter. Un garçon âgé d’une dizaine d’années marchait seul sur la Kungsleden ; à moins que le duo d’adultes semés trois kilomètres plus loin ait été ses parents.

Déjà soixante kilomètres dans la plante des pieds et la colonne. L’autonomie alimentaire a cela de réconfortant qu’elle garantit un allègement sur la durée. Depuis deux jours, mon corps me transporte. Je ne sais si je gagne en hauteur ou si ce sont les montagnes qui s’affaissent. L’immensité du territoire me creuse et m’emplit. Je peux marcher en apnée. Arthur et moi nous arrêtons rarement. Nous avons toujours des choses à nous dire après trois semaines de vie commune sans aucun espace de repli. Et quand nous nous taisons, il s’agit d’une forme suprême de concertation. Il faut dire que le vent prend aimablement le relai ; et je me réjouis que Le vent de Victor Sjöström soit resté muet, l’incessant sifflement aurait été oppressant sur la durée. Parfois, c’est moi qui siffle, histoire de me réchauffer les joues ; et de dissuader les ours de s’ajouter à l’inventaire de nos rencontres. À l’heure qu’il est, nous n’en avons pas encore rencontré.

Le bruit des bâtons est notre seule marque apposée sur les sentiers. Le creux entre le gauche et le droit fait office de reposoir pour le souffle. Au fil des kilomètres, je m’habitue à ce son « du dedans » comme partie intégrante de moi. Gauche, droite, gauche, droite, gauche, droite. Le cap des pieds maintenu grâce à l’écoute des mains, je peux tourner la tête. Aujourd’hui, pourtant, je ne regarde que mes pieds, je me concentre futilement sur le teint poussiéreux de mes lacets. Nous enfilons des kilomètres de chemins où la terre boueuse s’est muée en grosses roches mobiles, en micro-cascades de circonstances. En route, nous avons trouvé une chaussure de randonnée, abandonnée par la Providence, étrange présage. Je pose mon regard sur mes pieds, de peur qu’ils se dérobent de mon corps pour un moment d’inattention. J’en oublie le « petit lac bleu insolent » (expression d’Arthur) à notre gauche. J’en oublie le spectre du refuge, loin devant. J’ose à peine lever les yeux vers la mousse rédemptrice, rouge flamboyante accueillant des bribes de vert déchu, qui attend d’adoucir la plante de mes pieds, un kilomètre plus loin. Parfois, je n’ai pas les épaules pour porter le paysage.

 

C’était l’été

Pas plus de 15 degrés

De rochers en rochers

Parterre de pissenlits polaires

[refrain improvisé pour réchauffer l’intérieur de mes joues]

 

Plus rien ne me passe par la tête. Seule l’intense perception de l’instant traverse mon esprit en ricochant d’un hémisphère à l’autre. Je me demande si nous ne nous approchons pas dangereusement de l’idéale « heure pleine » dont parle Gaston Bachelard dans son Intuition de l’instant. L’heure qui s’écoule dans vos veines, l’heure dont vous ne perdez pas une miette, parce que rien ni personne ne peut venir la corrompre. Alors, d’ici, il faudrait peut-être réformer le régime des cadrans, il faudrait peut-être se déclarer en perpétuel décalage horaire. En cours de route, ma montre a élu domicile sur le poignet d’Arthur. À chaque fois qu’il me demandait l’heure, il me maudissait, parce qu’il était toujours plus tard que dans ses espoirs. Je lui ai dit que je ne faisais pas danser les aiguilles et que je ne porterai plus la responsabilité du cadran. Aujourd’hui, il repose dans sa poche. L’instant pour mémoire. L’immédiat perpétuel. Un souffle de légèreté nous accompagne.

Nulle autre balise que l’intuition et une longue exposition de cairns. Depuis sept jours que nous sommes enfoncés dans les vallées, l’incommensurable fait figure d’unique échelle de mesure viable. Mirage flottant à l’horizon ; l’arrivée est sans cesse ajournée. Réjouissons-en nous : désormais, nous ne sommes plus que de petits points mouvants, nous cherchons à épouser les lignes parallèles des cours d’eau pour nous jeter en avant, mais nous restons l’infime partie d’un tout qui se passerait bien de nous, nous qui redécouvrons notre centre de gravité à chaque pas de l’avancée, nous qui savons bien que les terres lapones nous ont préexistés et nous survivront.

À présent, je ne pense plus aux marcheurs. Je pense aux Lapons ancestraux, aux Samis, que nous ne rencontrerons pas, mais pour qui notre aventure d’un été fut l’épreuve du quotidien, transmise de génération en génération. Des Samis, nous aurons vu des villages déserts, nous aurons vu des photographies de la seconde moitié du dix-neuvième siècle par Lotten von Düben, nous nous serons familiarisés avec des rites, nous aurons appris à vénérer la flamme écorcée qui nous nourrit trois fois par jour. Des Samis, nous n’aurons vu aucun visage du présent, juste un drapeau flottant plus haut que celui de la Suède, une fois arrivés à Nikkaluokta. J’aurais aimé qu’ils soient dans notre dos et nous dépassent par surprise ; j’aurais aimé une rencontre plutôt que cette pesante auréole de passé.

 

« Nous devrions entreprendre chaque balade, sans doute, dans un esprit d’aventure éternelle, sans retour ; prêt à ne renvoyer que nos cœurs embaumés, comme des reliques de nos royaumes désolés. Si vous êtes prêts à abandonner père et mère, frère et sœur, femme, enfants et amis et à ne jamais les revoir ; si vous avez payé toutes vos dettes, rédigé votre testament, réglé toutes vos affaires et êtes un homme libre : alors vous êtes prêt pour aller marcher. »

Henry David Thoreau, De la marche.

 

4. En attendant Arthur.

 

– retranscription d’une bande audio enregistrée près du mont Kebnekaise –

 

Nous sommes samedi 24 août 2013, je suis allongée sur un simili banc, pendant qu’Arthur va chercher de l’eau dans un courant hypothétique. On ne sait pas où est l’eau exactement. Pas très loin, sans doute, mais c’est la première fois que l’on campe à plus de cent mètres d’une source d’eau. Je suis à un peu moins d’un kilomètre du refuge du Kebnekaise, qui est une sorte de petit village assez détestable de haute montagne, où tout est monnayé. C’est le seul lieu pour le moment que l’on ait vu avec un peu d’électricité, les intérieurs y sont chauffés à bloc, bien loin de toutes les préoccupations écologiques et financières des autres refuges de la STF.

Je me sens complètement délectée de tous les kilomètres passés, et l’idée de n’en avoir plus que 21 à parcourir me fait du bien. C’est très étrange, j’ai l’impression que mon corps se fait enfin complètement à tout ce qui lui arrive. J’avais la sensation que la pluie était un peu la base météorologique de l’été lapon, et aujourd’hui journée radieuse, du soleil, au point que mes yeux n’étaient plus habitués et étaient obligés de se plisser à chaque petit coup de vent. Du point de vue des paysages, ce fut extraordinaire. Nous avons commencé avec, oserais- je dire, un petit dénivelé classique en altitude avec flopée de rennes sur coté gauche. Puis, nous sommes descendus. Il y avait des petites touches de bleu un peu partout, des cours d’eau, des lacs. On est arrivés dans une vallée infinie, dont on ne voit toujours pas le fond, tout en ayant fait dix kilomètres depuis, avec plus de hauteur et de visibilité. J’ai un peu l’impression que ça ressemble à notre journée difficile d’avant Salka, où l’on marchait sur des roches sans voir le bout, seulement aujourd’hui, le sol n’était pas aussi accidenté, c’était soit de la mousse soit des petites herbes avec quelques cailloux, mais des cailloux tout doux. Il y avait tout un bloc de pierre qui se détachait complètement du fond de la vallée, et on s’est retrouvé à toiser toute la vallée après une ascension toute douce, sans pierres qui transpercent la semelle à chaque pas. De ce que j’ai pu voir d’images des déserts chiliens, c’est ça, des étendues superbes de pierres à n’en plus finir, et l’immense bonheur de se sentir dissous dans un espace énorme. Un espace qui nous engloutit, mais qui est suffisamment sec pour qu’on puisse garder la tête hors de l’eau et les pieds sur terre. J’avais la sensation qu’on pouvait très facilement tomber des roches si l’on décidait de se laisser porter par le vent. Un moment d’ivresse, un moment d’éclat, où l’on ne sait plus quoi regarder, envie de s’arrêter, envie d’avancer, voir autre chose, voir mieux. Et puis arrive le moment où même au bord de la falaise on se rend compte que l’on ne pourra jamais tout voir. Et depuis le début, cet énorme paradoxe quand, au fond des vallées, entourés de montagnes, cette envie de grimper à toutes les montagnes, qui semblent être à porté de main à porté de pieds, là juste là. Et puis on se dit qu’en fait, une fois en haut, on ne va faire qu’une chose, c’est qu’on va voir les montagnes d’en face, qui nous donneront à nouveau envie d’être en face.

Il a fait plutôt chaud : je ne porte que mon Tshirt, ma polaire et mon k-way c’est à dire presque rien, j’ai même osé enlevé mon collant sous mon pantalon. Cette lumière indescriptible, dont à mon avis aucun appareil autre qu’humain, autre que le prisme de la mémoire et surtout le vibrateur instantané qu’il y a l’intérieur de nous, rien d’autre que ça ne peut restituer cette lumière. C’est une lumière pure, sans éclat, qui arrive comme ça, brute, mais qui rase tout sur son passage. Il y a toujours cette chose très apaisante en Suède. Autant en Laponie que dans la mentalité générale, c’est que le respect de la nature ce n’est jamais l’homme à la hauteur de la nature. J’ai la sensation que certains partis écologiques sont traversés par ce paradoxe que quelque part pour préserver la nature, il faut un peu la dompter. Ici il faut savoir prendre sa part de bon, et ne rien attendre de plus. Je me sens grande de me savoir si petite. C’est une lumière indescriptible, et ça m’arrange bien. Le ciel est immensément bleu, il n’y a pas un seul nuage à l’horizon. Et si je faisais un 360°, on aurait la sensation que je suis encerclée, alors qu’en fait il reste plein de petites failles dans tous ces mamelons rocailleux que l’on ne voit pas, et qui permettent d’avoir de l’infini à 360°. J’ai dit à Arthur que ça me faisait un peu penser aux Corbières, avec les vignes en moins, la garrigue en moins, les cigales en moins, la mer en moins, les roches blanches en moins, donc bref la garrigue sans la garrigue, mais toujours cette lumière, douce et tellement puissante. Et là je suis seule, Arthur n’est toujours pas revenu. Je ne sais pas ce qu’il fait avec l’eau, peut être que l’eau est très loin, qu’il va mettre une heure à revenir. Mais là je suis seule, au-dessus du Cercle Polaire Arctique.

 

4.5 LAPAGONIE

 

5. Les déserts du Chili.

 

Le vent souffle à en perdre haleine. Arthur est loin devant. Il s’avance sur un éperon rocheux, prêt à s’envoler. « C’est à en tomber ! Mais pas trop, tout de même… » Chaque pas posé semble se soustraire aux lois de la gravitation. J’ai le mal d’un pays que je ne connais pas. Oui, je me souviens soudain des déserts chiliens où je n’ai jamais été. Les dernières images vues en salle obscure étaient celles de Nostalgie de la lumière, Patricio Guzman.

Il y a quelques jours, nous avons partagé notre maté avec Peter, publiciste, la cinquantaine. Sa prochaine marche, il la fera sous la latitude inverse, probablement en Argentine. Ce matin, nous avons laissé le maté trop infuser. Nous n’avons pas bu plus d’une gorgée. Le demi litre restant a nourri un arbre naissant.

Je rejoins enfin Arthur. Seuls face au vide, nous dominons la vallée. Nous sommes à quelques kilomètres de la fin du périple mais cette vue offre encore une alternative, un sentier vers l’infini. Nous pourrions passer notre vie à nous perdre en Laponie. Peut-être finirions-nous par nous retrouver au Chili, côté Patagonie ?

Grande inspiration à l’extrémité du promontoire. La sensation physique que la terre est bel et bien ronde me traverse verticalement. L’attraction des pôles, c’est nous deux, là, maintenant, épaule contre épaule, pour ne pas succomber à la tentation de l’envol. Après le climat lunatique, ultime récompense, paysage lunaire. Ciel à bras ouvert, je fais tout mon possible pour ne pas laisser les paupières retomber lors de mes battements de cil.

Mes mollets sont durs comme des rocs. Le poids descend dans mes talons inertes. Mes lunettes de soleil sont brisées depuis longtemps. Je ferme les yeux. J’imagine cette vallée à laquelle je me donne entière. Je suis persuadée d’avoir trouvé ce que je n’étais pas sûre d’oser chercher. Ces choses-là ne s’expriment pas. Maintenant, je suis prête à me laisser étreindre par les ombres de Patagonie. Mais avant, j’aimerais ne pas bouger jusqu’aux premières neiges.

 

4.6 LAPAGONIE

 

6. Petit, noir, deux marques brunes, poche gauche.

 

[Fragments du journal d’Arthur Dietrich tenu au jour le jour]

 

18 août – 7h45

Je me réveille. Impossible de dormir plus. Une souche au niveau du bassin et de grosses racines sous mes cuisses. Claire dort encore. Hier soir nous avions monté l’appentis. Il n’a pas plu. Le poncho et le tarp sont magnifiquement tendus.

Grand soleil. A nice day for hiking. J’espere que nous partirons pour 9h. Dans 2 jours sûrement nous serons à l’entrée de la vallée de Vista, au NE du Kebnekaise. Je porte de mieux en mieux mon sac. Claire est toute de vert kaki. Hier au lac Claire a compris l’utilité de la lame fixe. Je lui prête mon pliant pour qu’elle l’ait toujours sur elle. (…) Cette journée Claire est devenue très joyeuse. Elle chante et rit très souvent. C’est agréable.

 

21 août – 8h

L’étape du 20 fut l’entrée dans la vallée de Vista. La journée commençait bien. Pluie fine et persistante. Végétation dense. Piste difficile. Peu de visibilité, de la boue partout. Nous sautons un ruisseau tous les 500m. La piste fait mal aux pieds, beaucoup de gros cailloux glissants. Nous devons traverser un ruisseau de 3 m de large. Pieds trempés, froids. Le refuge semble inatteignable. Claire est de mauvaise humeur. Nous croisons un élan. Tension un peu quand même. Il est 21h quand nous montons le camp. Tout est humide. J’ai du mal à allumer le feu. Je m’aide de deux buchettes de bois gras. On tombe comme des masses. Ce matin mes chaussures sont encore humides.

 

24 août 9h30

Hier soir trop belle soirée pour écrire. Ciel dégagé, soleil, puis pleine lune. Nous avons dormi à Singi. Hôte très sympa, vieil officier de l’armée. Pas de ravitaillement.

 

24 août 16h30

Nous sommes arrivés à Kebnekaise 2104m. La vallée de Laddjubakta est incroyable. On se croirait en Patagonie. Long massage de tête. Le soleil est avec nous toute la journée. Il nous pousse.

 

Plus tard

Agréable. Massage de tête vers le ciel. Ciel bleu. Il s’imprime dans ma rétine et me fait mal. Le dimanche 21km jusqu’au terme de notre marche, Nikkaluokta. Claire se plaint du talon, de ses tendons, de ses orteils. Nous marchons lentement. Village étrange.

 

26 août

Village de transition. D’attente de bus pour Kiruna ou d’hélicoptère pour le Kebnekaise. Claire a mis le réveil à 10h. Elle dort encore. Je me lève à 8h. Je marche. Je suis assis près du ruisseau. J’espère qu’elle est debout. C’est le jour de mes 21 ans. Claire me le chante en espagnol. Départ de Nikkaluokta à 12h05. Arrivée à 14h à Kiruna. Il pleut. Ville triste mais enjouée. On campe au Nord, près d’un lycée. Super spot. Claire m’offre un gâteau d’anniversaire, un pain  brioché a la cannelle. Très bon. Après, on se fait des chamallows grillés. C’est vite écœurant. Réveil à 5h. On part pour la sauna municipal. On y est a 7h. C’est dingue comme c’est bon. (…)

 

28 août

YL4AGJ AB8099.W 28.08.13 14:50 T2ARL. On se quitte dans la galerie marchande de Stockholm central. Arlanda express. Larmes. Un russe, sa femme. Un californien. Sa femme est folle. Ils dormiront rue de Rivoli ce soir. Une musique conne. Une petite fille, son père, bronzage, ipod cassé. Je pique la ceinture de l’avion.

 

5. L'AUTOMNE DANS LE DOS

 

 

 

CINQUIÈME CARNET : L’AUTOMNE DANS LE DOS

 

« Un ami est par conséquent une sorte de paradoxe de la nature. Moi qui seul existe, moi qui ne vois rien dans la nature dont je puisse affirmer l’existence avec autant de certitude que la mienne, je contemple à présent, dans toute sa splendeur, sa variété et son étrangeté, l’apparence de mon être réitérée dans une autre forme, de sorte qu’un ami pourrait bien se révéler être le chef d’oeuvre de la nature. »

Ralph Waldo Emerson, L’Amitié.

 

1. Ligne droite.

 

« Le désir et la quête, l’insatisfaction, la soif de beauté le poussaient en avant, tandis que derrière lui, loin derrière lui, sommeillaient les riches images du souvenir. Ces choses du passé trottaient dans la tête du randonneur, et l’inconnu encore à venir lui chantait comme une unique dans l’âme avide. »

« La Randonnée », Robert Walser.

 

Nos ombres nous devancent depuis dix kilomètres. Mon alter ego noirâtre entraîne mes pieds au gré du dernier sentier. Agile, elle tente de museler les cris de mon épiderme, écorce arrachée. Ni sur la plante, ni sur la pointe, mes petons exigent l’envol.

« Aujourd’hui, il fait beau », avait affirmé le garde à Arthur. « J’espère qu’il va faire beau », m’avait lancé le même garde, cinq minutes plus tard.

Mes bras ballotent, le jour promet déjà de décliner. Nous venons tout juste de déjeuner. L’autonomie alimentaire a au moins cela de réconfortant : elle garantit un allègement sur la durée. Mais la rumeur de l’automne commence à peser sur nos épaules.

Mon sac à dos vert fait tache. Notre traversée est auréolée de camaïeux ocre. Lumière de fin de journée assénée à trois heures. Je vous jure que ma montre ne s’est pas arrêtée. Ce dernier trajet s’étiole dans le silence et s’enfonce peu à peu dans le commun. Nous aurons marché toute une saison.

Compte à rebours. Il s’agit désormais de compter nos pas. Bientôt, marcher relèvera de la frasque. Compte à rebours. Il s’agit de compter tout court. Garder le rythme, jusqu’au bout. Ne pas arriver devient une idée trop tentante.

Sag mir wo die Blumen sind… Wo sind Sie geblieben ?

Déjà, l’oubli m’emplit. Les « Hej ! » prononcés dix jours durant prennent définitivement une tournure anonyme. Visages et voix effacés. Ne restent que nos comptes consciencieux.

 

16/08 : 21

17/08 : 36

18/08 : 35

19/08 : 18

20/08 : 9

21/08 [Pause]

22/08 : 12

23/08 : 32

24/08 : 41

25/08 : 97

 

Et puis, l’inventaire des points d’interrogation déchus. Que nous sera-t-il donné à voir demain ? Horizon rompu, déception repue.

En dépits des images prises pour être certains « de se souvenir », s’impose finalement la liste de celles que l’on a abandonnées, auxquelles on ne pensait même pas en les traversant, comme autant de pixels superflus. Le bruissement de tentes multicolores et inconnues, les ombres arborescentes imprimant le tissu du tarp couleur sève, ce Suédois qui avait deux oignons dans son sac pour préparer des spaghettis bolognaise. Et demain, mais nous ne le savons pas encore, le conducteur de bus sexagénaire et charismatique, parviendra à réunir une soixantaine de vifs applaudissements après un discours de sept minutes, dont l’objet demeure pour nous toujours inconnu à ce jour.

Au fil des frottements, un petit « M » s’est dessiné sur le tapis de sol. Une bonne raison d’enlacer la terre cette nuit. Nous n’en finissons plus d’arriver. Le cumul de derniers instants me fait suinter de l’intérieur. Nous arrivons pourtant trop tôt. Il n’est pas tout à fait hier, pas encore maintenant. No man’s land temporel. Nous montons le tarp sans conviction. Il n’y aura pas de nuit aujourd’hui, seulement des étreintes ombreuses.

J’en veux à l’imparable sens de l’orientation d’Arthur. Il ne me le dit pas, mais je sens bien qu’il regrette aussi que nous ne nous soyons pas perdus. Une cuillérée de lait en poudre fera peut-être passer. Sable lunaire happé par ma salive, fin du dernier sachet.

Demain, Arthur gagne une année. Il atteindra l’âge idéal, selon ma classification arbitraire des âges de la vie. Oui, il accédera au nombre ultime, celui qui assure le passage d’une saison à l’autre. Demain, nous serons des endeuillés d’été.

Arriver, arriver sans s’arrêter, arriver sans oser le souligner. Arriver et se demander, d’où venait cette idée commune de partir, maintenant qu’il va falloir se quitter.

 

2. Prise de parole (4) : Chaussures en bois et salopette

 

I. IDENTITY

 

  • INITIALES : J.N.
  • ÂGE : 25
  • RÉGION D’ORIGINE : Värmland
  • UNE IMAGE DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER :Selma Lagerlöf
  • UN SON DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : « Last Song » by Looptroop
  • UNE PHRASE EN SUÉDOIS QUI TRANSMET VOTRE ÉTAT D’ESPRIT PRÉSENT: « Man blir van man äter » (On devient ce que l’on mange)

 

II. QUESTIONS

 

1. 2012 aurait pu être la fin du monde. Pensez-vous que tout va mieux désormais ? Était-il important de penser à la fin pour continuer à vivre, peut-être plus consciemment, moins vainement ?

Non, vraiment, je crois que rien n’a fondamentalement changé. Mais le monde est forcément différent. Tu sais, les choses sont toujours en train de changer…

2. Cette année, en France, nous avons entendu parler des émeutes de Husby comme de violentes protestations en Suède contre l’inégalité sociale. Selon vous, était-ce un événement important ou juste un cri dans le creux du printemps suédois ?

Oui, j’en ai entendu parler, j’ai lu à ce sujet. Notamment parce que des médias ont payé des gosses pour qu’ils foutent le feu au moment où la situation était délicate, pour être sûr que ça allait péter et qu’il pourrait le couvrir. Il s’est aussi passé des choses au Brésil. Je crois que ces trucs arrivent un peu partout un peu tout le temps depuis un certain temps. Il y a eu la France, l’Espagne… Les gens se soulèvent contre le pouvoir. Je ne suis pas les médias les plus importants en Suède, mais à part quelques exceptions, j’ai la sensation qu’ils ne sont pas encore trop corrompus, si on passe l’éponge sur l’anecdote dont je viens de parler.

3. En 1968, dans Jag är nyfiken de Vilgot Sjöman, la jeune Lena Nyman se demandait si la Suède était une démocratie et s’il était possible de fonder une démocratie quelque part dans le monde. Quarante-cinq ans après, que pensez-vous de cela ?

J’ai la sensation que la Suède est une démocratie et n’en est pas. C’est une histoire de comparaison avec d’autres pays, comme la Chine. Mais je pense que nous pourrions être encore plus démocratiques, ici, en Suède, sans avoir rien de particulier à proposer. Peut-être organiser plus de référendums, sur ce qu’ils pensent, interroger les citoyens c’est leur rappeler qu’ils sont citoyens.

4. Pensez-vous que l’être humain a vocation à vivre en ville ?

Il faut créer un équilibre, en fait, entre la campagne et la ville. Si tout le monde va à la campagne, ça redevient la ville, donc… En Suède, il y a de plus en plus de personnes qui sont à la recherche d’un mode de vie sain, et qui l’exploitent également en ville, ils plantent des choses, etc.

5. Connaissez-vous le nom de votre voisin le plus proche ? 

Le dernier endroit où je vivais, je connaissais le nom de tous mes voisins. Tous les voisins de mon couloir, du moins.

6. Quel cliché au sujet de la Suède en est vraiment un ?

J’ai entendu un Américain dire que les Suédois portent des chaussures en bois et des salopettes. Et qu’il neigeait toujours en Suède. Bon, ça, ce n’est pas vrai. J’ai aussi entendu des gens confondre la Suisse et la Suède. Et donc ils m’ont attribué des clichés qui ne marchaient pas. Je n’ai rien d’autre à raconter.

7. Notre siècle est vieux de treize ans seulement et les prochaines générations seront amenées à vivre de nombreux événements que nous ne pouvons même pas imaginer. Selon vous, quel pourrait être l’événement du vingt et unième siècle ?

Peut-être le changement de climat. Un long changement. Qui sera sans doute ponctué de beaucoup de catastrophes climatiques qui constitueront d’autres événements. Il y aura peut-être une troisième guerre mondiale, parce que cela va inévitablement provoquer des migrations massives dans l’urgence. Donc il y aura des luttes pour les matières premières, les denrées essentielles. Ça va être difficile.

8. Comment imaginez-vous la Suède dans 500 ans ?

Partie… Je ne pense pas que la Suède existera encore vraiment. Je ne l’espère pas mais… J’espère au moins que le paysage restera. Mais il n’y aura peut-être plus que de l’eau.

9. Quel élément ou quelle « chose » vous rappelle que vous êtes un être humain et que vous êtes vivant ?

Hum… Bonne question… Peut-être… Communiquer avec d’autres êtres humains, grâce à une langue commune.

10. Pensez-vous qu’il faut être né en Suède pour être suédois ?

Je ne me considère pas comme Suédois, mais comme une personne. Si tu veux rester, tu devrais pouvoir rester, parce que tu as choisi d’être ici… Mais bon, bien sûr, c’est mon opinion et ça ne pourra jamais se passer comme ça. C’est de plus en plus difficile d’obtenir une nationalité suédoise. Le gouvernement met en œuvre une fermeture des frontières. Il y a toujours de la place, on a vraiment de la place ici. Alors moi je pense qu’il serait bon de laisser les « migrants », « les étrangers », je n’aime pas ces mots, s’installer ici.

11. Serait-il possible pour vous de vivre ailleurs qu’en Suède ?

Je pourrais, oui, mais pas sûr que je le fasse. J’aime vraiment le paysage, la nature, en Suède. Et puis, grâce au Allemansrätt, on peut vraiment en profiter partout, sans distinction de qui nous sommes.

12. J’ai reçu une lettre étrange d’une certaine Hannah Svensson. Connaissez-vous quelqu’un qui s’appelle ainsi ?

Je crois que j’en connais une. Typiquement suédoise. Blonde, yeux bleus, forte poitrine. Un stéréotype. On était à l’école ensemble, mais je ne me souviens plus quand exactement. Je n’ai pas de contact avec elle. Je lui ai probablement adressé deux mots il y a dix ans…

13. Quelle question aimeriez-vous poser à un Suédois ?

Comment vous sentez-vous ?

 

3. À fleur de peau

 

– retranscription d’une bande audio enregistrée à Nikkaluokta 

[Perçage de cloques en duo] –

 

CLAIREsouffle long et lourd : Il se passe rien…

ARTHUR : Ouais mais t’as pas, t’as pas…

CLAIRE : C’est pas une cloque ?

ARTHUR : Si, si. Faut laisser le liquide sortir.

CLAIRE : C’est pas assez profond ?

ARTHUR : Faut que tu rentres dedans quoi.

CLAIRE : Ah… Aïe.

Un hélicoptère passe dans le ciel.

ARTHUR : Petite cloque, hein.

CLAIRE : Non ! Tu l’as pas vue en entier. Ça fait hyper mal… Faut que je fasse un plus gros trou ?

ARTHUR : Non non.

CLAIRE : Trop tard.

ARTHUR : Attends…

CLAIRE : En fait, ça va de là… à là. Et de l’autre côté, pareil.

ARTHUR : Ah ouais, elle fait quatre centimètres, ta cloque.

CLAIRE : C’est minuscule ?

ARTHUR : Non, c’est long. J’ai jamais vu ça.

CLAIRE : L’autre est encore plus longue. C’est quoi comme liquide ?

ARTHUR : De la lymphe, je crois. Tu veux que j’essuie avec mon doigt ?

Arthur penche son doigt enturbanné dans des pansements en raison d’une entaille profonde faite par inadvertance le matin même.

CLAIRE : Non non non !

ARTHUR : Oh ça va, c’est pas du sang, ni rien.

L’hélicoptère n’en finit pas de passer et repasser.

CLAIRE : Si ça continue j’arrache toute la peau. Putain ça fait trop mal.

ARTHUR : En fait, les fils qu’on a vu en arrivant, ce sont des lassos pour s’entraîner à attraper les bois du renne.

CLAIRE : Huhum… Aïe. Ça pique comme pas possible. Ça va partir avec le temps ?

ARTHUR : Oui oui, bah oui.

CLAIRE : Bon, faut que le temps passe mais je vais devoir le passer aussi. Je peux prendre une compresse ?

ARTHUR : Pas la peine. Tu sais, chez les Samis, quand un type entre dans la hutte de la famille d’une fille, si la fille sort harnacher le renne, ça veut dire qu’elle est ok pour se marier.

CLAIRE : Attends, y a du sang, là. AÏE.

ARTHUR : Ah, c’est très bien là, on commence à voir du blanc, c’est très bien. Faut enlever la peau et l’assécher là.

CLAIRE : AÏE. Si tu les perces pas, ça part quand même ?

ARTHUR : Ouais mais perce, c’est mieux. En une nuit c’est réglé. Si on ouvre… Tu peux plus marcher de la soirée.

CLAIRE : Bon, de toute manière, je ne vais pas remarcher sur des énormes cailloux avant longtemps. Ah putain, ça arrache… C’est une plaie.

ARTHUR : Mais non, y a pas de sang, c’est rien.

CLAIRE : Allez, juste pour le moral, on peut brûler l’aiguille une deuxième fois ?

ARTHUR : Bon, demain, on part à 12 :05. Direction Kiruna. C’est trop déprimant, ici. Y a même plus de vraie forêt.

 

3.6 L'AUTOMNE DANS LE DOS

 

4. Kiruna, la ville qui n’était plus là.

 

« Till slut bor var och en av oss i en egenhändigt ritad spökstad. »

(Chacun parmi nous habite une ville fantôme qu’il a dessinée.)

Poèmes sans domicile fixe – Kristoffer Leandoer

 

Sur le cadran du quai, les aiguilles ne battent plus. Si les trains de Kiruna sont à l’heure, c’est bien parce qu’il n’y en a plus.

J’ai pénétré Kiruna en la quittant.

Une nuit en forêt, à quelques pas du centre ville, à quelques kilomètres de la mine. L’automne, encore. Difficile d’envisager autre saison pour Kiruna, ville qui offre son ossature aux passagers, qui manifeste dans l’immuabilité même de son délitement ce qui devait envelopper de grâce sa chair éphémère.

« Nous cherchons la rue… Vous êtes d’ici ? » « Je ne suis pas d’ici, mais je vis ici. »

Oui, qui peut venir de Kiruna ? Les fantômes de l’Église, peut-être. La porte en bois bat seule, ne se lasse pas de s’entrouvrir pour laisser passer un filet d’âme errante. Cette église qui sera déplacée de l’autre côté de la ville, quand les rues dans lesquelles nous déambulons seront déjà six pieds sous terre, digne extension de la mine.

Au sein du Stadshus de Kiruna, qui comme tout le reste, bientôt sera détruit, on peut découvrir les projets de remplacement du Stadhus de Kiruna. Ce qui ne sera plus accueille en son sein ce qui sera peut-être à sa place. Le bâtiment est inondé de lumière. Ses entrailles se préparent à le dévorer.

En attendant, des haut-parleurs diffusent du rock’n’roll actuel dans tout le centre ville. Des petits vieux, assis sur les bancs publics, discutent en-dessous, l’air vague.

Demain est aussi jour de renouveau pour nous. Nous prendrons enfin une douche, la première depuis dix jours. Rendez-vous à la piscine municipale, sept heures du matin. Nous laisserons s’écouler ce que nous nous évertuions à couvrir. Nous laisserons notre dernière réserve de petit bois dans la jeune forêt de Kiruna.

Une fois n’est pas coutume, le retour aura le goût d’un trop court. Et les passagers qui s’arrêteront à Stockholm n’ont pas le mystère de ceux qui étaient montés à Gävle ou Umea.

 

4.6 L'AUTOMNE DANS LE DOS

 

5. Descente.

 

– retranscription d’une bande audio enregistrée en marchant, dans la rue –

 

Je suis seule dans Göteborg. Je remonte la Nordåsgatan, même si pour le moment, ça ne fait que descendre. Hier, j’ai regretté de ne pas avoir pris l’enregistreur avec moi lorsque j’ai marché, plutôt erré, trois heures dans Göteborg désert. Désert, mais non dénué de charme. J’étais très déprimée d’avoir quitté le vert. Heureusement que je suis encore en Suède. Arthur n’est plus là. Je le sens. Nous n’avons pas enregistré notre adieu qui s’est fait très sobrement, comme ça, dans la gare, comme si on se quittait juste le temps d’aller aux toilettes, le temps de préparer un fika. On s’est dit au revoir sur le quai du train le plus rapide, alors que nous avions passé notre temps à nous traîner sur les rails. Dans le train, personne à côté de moi. J’ai essayé de dormir. J’ai raté la route. Vers la fin, j’ai regardé les paysages, tout était de plus en plus plat. Tout me semblait déjà fini. C’est étrange de dormir à nouveau sur un matelas, chez quelqu’un. C’est anesthésiant.

 

***

 

À ce moment-là, je n’ai pas la patience d’observer. Je suis encore dans l’énergie de la traversée. Pieds à peine posés sur le quai, je pense déjà au prochain wagon. Je parcours les abords de Göteborg sans itinéraire, sans idée. Sans éclat d’imprévus. Pour sûr, pas d’ours, ici. Cette non-perspective m’attriste presque.

Deux micro-événements, toutefois. Un soir, un terrain de football scindé en deux : une équipe masculine semi-pro s’entraîne ; à côté, un groupe de jeunes filles vivaces, parfait ses tacles. Un matin, une école. Deux pommiers dans la cour. Les gamins grimpent jusqu’au sommet. L’institutrice les observe avec bienveillance. Et les non-événements. Un autre matin, encore plus tôt. Une enfilade de salles de fitness avec vue sur la rue. Toutes désertes. Cimetière de tapis roulants. Instant d’arrêt, nez-à-nez avec une bête noire. Vous ne m’aurez pas, tristes machines ; à quoi bon sentir mes mollets si je ne peux pas humer un peu d’air frais…

Après l’immensité nue qui emplit corps et esprit, je fais l’expérience du vide qui vide. « Je suis décapé. Je sais que ça ne se dit pas en français. » me dira plus tard, à un tout autre sujet, un ami russo-allemand. Décapé(e). À ce moment très précis, il manque ce mot à ma langue contractée. Je tourne le dos aux tapis inertes. Le cliquetis des boutons de mon imper rouge sous la pluie me tient compagnie. « Ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages. » écrit Georges Pérec, que j’aurais bien aimé avoir à mes côtés pour tenter d’épuiser un lieu suédois. Immuabilité du rythme urbain. Le tram apporte son lot de régularité. Les inconnus ont tous un air de déjà vu. Contacts de courte durée. Souvenir des Passagers de Jean-Claude Guiguet. L’humain, où est-il ?

Je suis logée chez un jeune couple. G. est allemand, A. ukrainienne. Elle travaille chez Volvo, lui étudie encore. Il ressemble comme deux gouttes d’eau à Mia Hansen-Love, version masculine. C’en est si troublant qu’une familiarité purement unilatérale s’est instaurée d’emblée. Ils se sont connus ici même, il y a plusieurs années. Ils ont à nouveau vécu dans leurs pays respectifs. Puis, ils ont décidé de tenter leur chance ensemble, dans la ville qui les avait unis. Ils parlent tous les deux suédois. G. se vante de la facilité de l’apprentissage du suédois. Il exècre ces étudiants arrivant en masse qui ne connaîtront rien d’autre que l’anglais, une année durant. Le quartier où ils habitent ressemble à l’idée que je me fais de la Suède à l’âge d’or de la sociale démocratie. Cela peut donc être cela, un immeuble suédois. Un calendrier commun pour les machines à laver, une unique poubelle à partager.

Une exposition du photographe Jens S. Jensen au Hasselblad Center (« Hammarkullen, 40 år senare ») met justement en regard une ville de la banlieue de Göteborg à quarante ans d’intervalle, de l’ère sociale-démocrate révolue à maintenant, entre noir et blanc argentique granuleux et couleurs numériques « normatives ». Mêmes personnages, mêmes cadrages, le temps qui passe a intensifié les noirs. Sur les visages, les rides, naissantes ou enracinées, sont compensées par le papier brillant. L’époque bloque.

« En bas », Arthur a dû déposer nos pellicules. Reste à savoir si les déclics seront probants. On n’est jamais à l’abri d’un tirage blanc comme neige. Reviendrons-nous dans quarante ans ?

 

5.6 L'AUTOMNE DANS LE DOS

 

6. Léger retard.

 

« Le train est entré en gare. Il aligne ici toutes ses voitures,

mais pas une porte ne s’ouvre, personne ne monte ni ne descend. D’ailleurs, y a-t-il des portes ? Dedans, le grouillement de gens séquestrés qui vont et puis qui viennent.

Ils regardent hagards par les fenêtres bloquées.

Et dehors, un homme longe le train, avec une masse.

Il cogne sur les roues, un tintement léger. Si ce n’est ici !

Ici le son grossit de façon incroyable : un coup de tonnerre,

Le son des cloches d’une cathédrale ou d’un transsatlantique

Qui soulève tout le train et les pierres mouillées de la contrée.
Tout chante. Vous vous en souviendrez. Poursuivez le voyage ! 
»

« La gare », Tomas Tranströmer.

 

Quand C. est venue s’asseoir à côté de moi dans le train en direction de Kat., j’ai d’abord cru que je ne connaitrais jamais son prénom. À ce moment-là, elle pouvait encore être Hannah Svensson. C. a fermé les yeux et a pressé majeur et index sur ses sinus. « Elle a l’air toute ankylosée ». C’est la première chose que j’ai pensé à son sujet. Premier arrêt. J’ose annoncer à C., dans un anglais auréolé d’un accent indéterminé, que je descendrai à Kat. « Moi aussi ». Et la discussion est lancée. Elle me parle sans s’arrêter, sans ne jamais me regarder. C. est actuellement étudiante, la cinquantaine bien amorcée. Elle se forme dans l’inspection de mécanismes : aiguillages de train, fonctionnement d’ascenseurs, j’en passe et des meilleurs. « Il y a beaucoup de travail, c’est très précis. »

Le train s’arrête. La nuit est devant nous. Une information en suédois, signée ‘Lennart’. De légers soupirs environnants. Récidive de la voix dans les hauts parleurs. C. se tourne vers moi pour la première fois. « Un problème technique. Le train redémarrera dans un certain temps. » C. s’endort. Autour de nous, le calme. Pas une plainte, pas un cri. Juste le son de défilement de pages qui s’intensifie.

 Le sommeil ne me vient pas. Je jette un regard à l’horizon. Et si Hannah Svensson était dans le wagon ? Lennart osera-t-il poser la question ? Je pourrais profiter de ce temps mort pour t’écrire, Hannah. Je ne le fais pas. Une autre urgence m’anime. Écrire à Arthur. Papier et stylo ne sont pas à portée de mains. Il faudrait envisager un numéro contorsionniste pour ne pas réveiller C. et les extirper de mon sac.

 

***

 

Alors, Arthur, je t’écris dans ma tête. Nous verrons bien ce qui subsistera de cette carte mentale. Prenons le risque d’émietter les pensées.

Un peu avant, tu me diras que, pour engager la conversation, au retour seul dans l’avion, tu as feint une rupture avec ta fiancée, que tu as esquivé le mariage de près. J’en rirai.

La joue collée contre la vitre, un peu plus rose que d’habitude, j’en pleure presque. Tu n’es plus là pour m’asséner un « T’inquiète, t’inquiète » qui m’agaçait tant. Je crois que je réalise que tout cela ne tenait pas à grand chose. Cette flopée d’essentiel que nous avons partagé ensemble aurait pu demeurer à l’état de potentiel.

Au cours de l’entretien que j’ai mené avec J.W., elle m’a dit qu’on ne pouvait pas « connaître » plus de soixante personnes dans sa vie. À la vue des aléas qui ont composé mon existence et la devancent sans doute, je ne peux être certaine de réaliser cinquante-neuf autres marches de cent kilomètres en si bonne compagnie.

Il y a des choses que la grammaire suédoise m’apprendra bientôt.

« Nous » se dit « vi », ce qui, à un « e » près, est plutôt joli.

« Har tur », avoir de la chance.

Har tur, Arthur, ami pour mémoire.

Nous nous retrouverons à la toute fin de l’été. Nous rendrons visite à des arbres photographiés à la fin du dix-neuvième siècle, saules, chênes, hêtres, placardés en format bonzaï, tout au long de l’avenue Claude Bernard. Nos pas seront, à un passage piéton près, synchronisés.

« Faut que tu lises L’Amitié de Ralph Waldo Emerson. Ralph Waldo, c’est classe, hein ? »

Je n’ai pas l’ouvrage sous la main. Je me demande si ce qui me passe par la tête s’y trouvera, noir sur blanc.

Au nom des jeunes hommes à qui je n’aurais pas fait don d’une étreinte ardente, au nom des désirs suspendus, d’historiettes avortées ou mal esquissées, au nom des déceptions et du « qu’en dira-t-on », notre amitié apparaît comme une « vi-ctoire ». Incorruptible complicité dénuée de désir, notre relation ravivée me bouleverse, déni anticipé d’une rupture possible. C’est un cri d’éternité, un cri longue durée, j’en ai déjà la voix enrouée.

De tous ces mots que je n’ai pas consignés, de toutes ces phrases que je ne porterai pas, je fais le deuil, paisible. Ton corps, support à réminiscences discrètes, charriera pour deux les instants enfouis, sur une ligne parallèle.

 

***

 

Nous n’avons pas avancé. La nuit emmitoufle le wagon. Lennart nous donne des nouvelles. C. se réveille le temps de la traduction. « La situation ne va pas mieux, ils nous offrent un thé au bar. Je dors encore un peu et on y va ? » Hochement de tête. Les passagers sont si civilisés que cela en devient inquiétant. Rares sont ceux qui quittent leurs sièges après l’annonce.

Arrivée au bar, radio à plein pot, florilège de discussions décomplexées et amplifiées. La vie était donc ici. Face à mon étonnement, C. me répond, flegmatique, deux sucres dans le thé : « Ça, c’est vendredi soir, c’est l’alcool… J’ai une cannette dans mon sac si vous voulez ». Au moment où je plonge le sachet dans l’eau chaude, le train repart. Lennart s’excuse pour les désagréments occasionnés. Ou du moins, je le devine. C. boit et ne me traduit pas.

O. m’attend sur le quai de la gare. Je n’ai pas le temps de m’excuser pour mon retard, l’épatant roseau pensant me prend dans ses bras. J’adresse un signe d’adieu à C., elle se dirige vers moi et m’étreint également. Pleins feux sur un retour qui ne dit pas son nom. La route silencieuse s’avance à travers le pare-brises. O. coupe la radio. « These trains… Always late. You know, Sweden is going down. »

 

 

6.0 COUVERTURE

 

 

SIXIÈME CARNET : LA CINQUIÈME SAISON

 

« Peu auront su regarder la terre sur laquelle ils vivaient et la tutoyer en baissant les yeux. Terre d’oubli, terre prochaine, dont on s’éprend avec effroi. »

René Char, Ce bleu n’est pas le nôtre.

 

.Vuillard, Im Boot - Poe o>  1    *  uemi      Q  l e  ?   ne  *  l e  ne  ?    e  *  l e      -

 

1. Les rumeurs du lac. 

 

« Now, you can keep the lights off. »

 

La demande d’O. a forcé le silence et fait retentir la nuit. Jo., faux borsalino sur cheveux foncés, N. son « killar » (copain) en parka ruisselant encore la matinée, T. le fils d’O. imper noir menaçant, et moi, formons un « nous » condensé dans à peine deux mètres carré. Obscurité ressuscitée. Dernier mouvement en suspends. D’un saut léger, O. a rejoint sa place attitrée. Il nous fait quitter la rive d’un geste imperceptible. Cinq embarqués, tous en lac. Le moteur barbote solitaire dans l’étendue. Nul autre bruissement régulier que les lointains chantiers de castors.

Horizon éteint. Subsiste dans le ciel une fine trace de rose. Elle érafle la voûte étoilée sans raviver les reflets. Le matin même, l’itinéraire se décidait au gré des miroitements. Nous lancions les appâts, têtes-de-poisson-dans-cage-bleue-reliée-à-bouts-de-bois, sur les ondoiements des arbres. Les réverbérations étiraient les derniers soupçons de chair des terres flottantes. Et nous restions inertes quelques instants, le temps que le bleu des pièges disparaisse tout à fait, que le bois -nénuphar de circonstance- finisse de remuer, que O. hoche la tête, lèvres pincées. Reprenait alors la cantate de murmures. Les messes basses de Jo. et N. en allemand, les conseils de O. lancés en anglais comme autant d’appâts pédagogiques ; O. qui, imper jaune sur le dos, autant dire la moitié du drapeau national, ajoutait à l’intention de T. quelques mots en suédois. Puis, s’ensuivait une chorégraphie de gestes intuitifs, d’une ligne à l’autre ; torsion de dos, bras abandonné, frétillement de genou. Mélodie familière, partition harmonieuse, sans encombres. Et la barque qui suivait son cours.

 

« It’s high time for crayfish. »

 

Il m’a fallu attendre la nuit et la découverte des terrifiants petits yeux brillants pour que le nom français de la bestiole pince enfin ma langue. E-cre-visse. L’été semble ne plus finir même si la saison présente ici-bas le creuse, l’épuise, sans dévoiler la moindre promesse d’automne. Durée suspendue et traversée sans trace, rien ne semble laisser la place à un éventuel drame.

Avant de faire remonter le premier bout de bois à la surface, O. lance les paris. Jo. et N. en verraient bien soixante (faut-il oui ou non compter double?), T., amusé, en promet quatre-vingt dix. O., après réflexion, prononce en suédois l’impossible « soixante-dix ». Je ne dis rien, je garde encore secrets mes mots de français.

 

« We thought about building something other there, a little house for the kids. But… They grow so fast. »

 

T. ne semble pas avoir entendu son père. Yeux plissés, il pointe du doigt le premier bout de bois. Arrêt. Cow-boys des doux flots, nous récupérons nos lassos de fortune à même l’eau. Au moment précis où l’on pose sa main sur le bois, on ne sait combien pèsera la cage bleue. Poignet engagé, bras mouillé, les paris reprennent. Et l’on n’en finit pas rembobiner. Certains paniers méritent qu’on s’y mette à deux bras. D’autres portent encore la tête de poisson intacte. Nos souffles éclairent nos trajectoires gestuelles. Nous butinons de bois en bois. Même aventure, bien que les poignets finissent par se détendre, les fils paraissent de plus en plus souples. Parfois, le moteur est coupé trop tôt ou trop tard, et l’un ou l’autre, nous nous contorsionnons un peu, pieds bien ancrés sur le plancher et hanches cédées au-dessus de l’eau. Dernier bois flottant. Nous retenons notre respiration, la lumière soudain s’évapore. Le cri de la victoire est un grouillement brunâtre répugnant dans un haut seau. Les carapaces s’entrechoquent, les antennes se tripotent. Les écrevisses ont plus de raisons de se cacher que d’habiter.

 

« All is relative will be the lesson of the day. »

 

Mousse phosphorescente sous les pieds, nous reprenons le chemin initial, les bras allongés par quelques kilos de chair fraiche. Après un combat à mains nues dans le lavabo, le jour suivant, ces pinces seront chair tendre et fileront de doigts en bouche au rythme heurté du dépeçage.

Il reste quelques mètres avant que nos trajectoires bifurquent. Nous avons rallumé nos lampes frontales. Il est grand temps de regarder la nuit dans les yeux.

 

2. Survivance.

 

De toutes ces nuits sans rêve, l’une grouille encore dans mon ventre. Enfouie sous la couette, j’attends d’être happée par l’obscurité. Ma montre ne bat pas assez fort. Écouteurs sur oreilles, électricité neuve, la nuit défile au gré des refrains retrouvés. Je frissonne. Je ne sais pas si je dois mettre cet état sur le compte de la température ambiante ou d’une sensation rare qui m’envahit peu à peu. Une sauterelle, que je n’avais pas identifiée comme telle au moment des faits, effectue d’irréguliers allers retours sur le lit. Changement de chanson. Vuelvo de Illapu. Arpèges de banjo, coulée de bâton de pluie,  arrivée des basses. Le décollage est imminent. Je ferme les yeux. Mon corps est suspendu. La plante de mes pieds se rapproche du Chili. J’inspire de toutes mes forces. Des larmes en guise d’expiration.

 

« Vuelvo, vida vuelvo… »

 

Une boule salvatrice joue au flipper dans mon for intérieur. Elle déchaine sur son passage une saccade d’images. Si je meurs maintenant, Dieu existe. Si je meurs maintenant, ce sera une chose de moins à faire. Mes pieds auront vu le Chili. La basse s’impose, la basse régule, je n’entends plus qu’elle. Salve d’avenir en suspends. L’atterrissage comme autre forme d’envol. Mes mains tremblantes agrippent les draps. La sauterelle – à l’identité toujours vaporeuse – vient mettre à l’épreuve mon centre de gravité. Mon visage doit être inondé. L’espace du dedans propice à de grisants vertiges. Je lévite et je serre les dents. La prise de contact avec le sol aride me fait vaciller. J’inspire à n’en plus finir. Un tête-à-tête avec un ours, même un grizzly, ne saurait altérer mon état. Continuent à ruisseler dans l’obscurité l’amoncèlement de tous les étés.

J’ai failli sortir et crier, – à qui, aux sangliers ?- , que je n’avais pas peur de vieillir, que je n’avais pas peur de m’éteindre, que ça faisait partie du jeu, parce que j’aurais au moins vécu un peu, et que rien que ça, c’était immense, et que ça valait le coup de prendre le risque ; de prendre le risque d’une suite un peu moins grandiose, parce que cet été encore inachevé pourrait sans mal illuminer des hivers sans gloire et sans désir.

J’ai failli écrire à mes parents, j’ai failli les remercier de cet « heureux accident ». J’ai tenté de visualiser l’instant exact de la promesse intra-utérine de mon existence. J’ai tressailli et j’ai mordu la paume de ma main, j’ai croqué ma ligne de vie à pleines dents, juste pour m’assurer qu’il y avait exacte conjugaison entre conscience et présence.

Mes orteils refroidissent. Robert Charlebois prend le relai. Je ne suis jamais allée à Montréal. Maintenant, c’est fait. « J’ai besoin de cette lumière… »Comme il me paraît obsolète, mon testament bien en vue sur le bureau. À coup sûr, je le jetterai par inadvertance en revenant. JE SUIS VIVANTE. Je le crie si fort sans ouvrir la bouche que je devine la forêt crépiter. Arriver et se demander, d’où venait cette idée commune de partir, maintenant qu’il va falloir se quitter. Parce que j’entretenais le doute que je ne reviendrais peut-être pas. Je m’espère désormais au pôle opposé pour décrocher définitivement mon certificat d’existence. Mais maintenant, c’est comme si les deux, Laponie et Patagonie, se valaient, comme si cet éclat nocturne provenait d’une collision des latitudes.

Même dans le noir, je le sens. La lumière me colle à la peau. Je ne cesse de m’enorgueillir de mes taches de rousseur. La Suède me va bien. Je l’ai espérée dix ans, prétextant que dans Sweden, il y a Eden. Je ne me sens plus étrangère dans le pays à la langue – abstraction musicale.

J’ai regretté de ne pas être amoureuse. J’ai regretté de ne pas avoir d’enfants. J’ai regretté de n’avoir que moi pour m’émouvoir de tout cela. Vulnérable « sismographe de sensations », va. J’ai pensé aux violons sucrés de chansons égarées sur les ondes de « Nostalgie ». J’ai pensé à ce qu’ils véhiculent de vérité, une fois le mauvais goût écarté. J’ai fredonné C’est beau la vie de Jean Ferrat, où l’on entend sa moustache se relever un peu plus à chaque couplet ; j’ai chantonné C’est extra de Léo Ferré en me concentrant sur la rencontre orgasmique entre basse et violon.

« La vie n’est pas longue, elle est ronde. » m’a dit un ami, la veille de mon départ. Je crois qu’il plaisantait. Me voilà cernée par ce jaillissement vital. Il est possible que je dorme les yeux grands ouverts. J’aimerais savoir quelle est cette chose qui sur mon ventre se pose.

Gå på hem, liv, gå på hem…

 

 

6.2 LA CINQUIÈME SAISON

 

3. Prise de parole (5) ; Le gangster en Volvo

 

I. IDENTITY

 

  • INITIALES : T.H.
  • ÂGE : 24
  • RÉGION D’ORIGINE : Stockholm
  • UNE IMAGE DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : Un sanglier qui parlerait de la mythologie nordique.
  • UN SON DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : Aucun
  • UNE PHRASE EN SUÉDOIS QUI TRANSMET VOTRE ÉTAT D’ESPRIT PRÉSENT:

« Älska mig när jag minst av allt förtjänar det, för det är då jag behöver det som mest. » (Aime moi quand je le mérite le moins parce que c’est quand j’en ai le plus besoin.)

 

II. QUESTIONS

 

1. 2012 aurait pu être la fin du monde. Pensez-vous que tout va mieux désormais ? Était-il important de penser à la fin pour continuer à vivre, peut-être plus consciemment, moins vainement ?

Pas d’avis sur la question.

2. Cette année, en France, nous avons entendu parler des émeutes de Husby comme de violentes protestations en Suède contre l’inégalité sociale. Selon vous, était-ce un événement important ou juste un cri dans le creux du printemps suédois ?

C’était intéressant que cela arrive parce que c’était la première protestation dans cette zone.

3. En 1968, dans Jag är nyfiken de Vilgot Sjöman, la jeune Lena Nyman se demandait si la Suède était une démocratie et s’il était possible de fonder une démocratie quelque part dans le monde. Quarante-cinq ans après, que pensez-vous de cela ?

Je pense que la Suède est un pays vraiment démocratique, avec des valeurs foncièrement antitotalitaires, surtout comparativement à d’autres pays occidentaux (USA ? Italie ? Grèce ?).

4. Pensez-vous que l’être humain a vocation à vivre en ville ?

Pour certains oui, pour certains non.

5. Connaissez-vous le nom de votre voisin le plus proche ?

Oui, et d’ailleurs, même si je ne donnerai pas son nom, je tiens à dire que ce n’est pas n’importe qui… un marquis. Le dernier de Suède. Il a même posé ses pieds sur le tapis rouge du Vatican, ce qui est peu commun ici.

6. Quel cliché au sujet de la Suède n’en est pas vraiment un ?

Que les Suédois sont un peuple de la forêt qui ne boit que de la vodka, chassent l’élan et sont effrayés par les rapports sociaux… C’est assez vrai dans certains cas mais les Français sont généralement bien pires.

7. Notre siècle est vieux de treize ans seulement et les prochaines générations seront amenées à vivre de nombreux événements que nous ne pouvons même pas imaginer. Selon vous, quel pourrait être l’événement du vingt et unième siècle ?

Les mesures socio-environnementales pour le futur de notre planète vaincront les valeurs capitalistes.

8. Comment imaginez-vous la Suède dans 500 ans ?

Ce sera un navire viking géant rempli d’individus effrayés par les rapports sociaux, buvant de la vodka à flot et chassant l’élan.

9. Quel élément ou quelle « chose » vous rappelle que vous êtes un être humain et que vous êtes vivant ?

Les autres êtres humains ou les jolis paysages naturels, particulièrement sous la neige ou en été. De manière générale, j’apprécie les paysages. Les paysages enneigés sont si purs que je ne peux pas m’empêcher de les trouver attractifs.

10. Pensez-vous qu’il faut être né en Suède pour être suédois ?

Oui et non. D’un point de vue purement culturel, vous risquez de vivre des temps difficiles si vous n’êtes pas né en Suède. La culture scandinave n’est pas vraiment la même qu’ailleurs en Europe, aux États-Unis, et bien sûr, en Afrique, en Asie, en Amérique Latine. Si vous vivez dans une ville, vous vivrez probablement dans une autre ville du monde, la question est plutôt : est-ce que vous apprécierez le temps passé ici ? Si c’est le cas, alors, vous deviendrez très vite suédois.

11. Serait-il possible pour vous de vivre ailleurs qu’en Suède ?

Oui, j’aimerais essayer d’autres pays. Pour être honnête, je ne suis pas si attaché à la culture scandinave, notamment en raison de son ethnocentricité, qui n’est pas très difficile à comprendre si l’on regarde une carte. Les Danois sont les Vikings les plus ouverts, mais ils demeurent égocentrés.

12. J’ai reçu une lettre étrange d’une certaine Hannah Svensson. Connaissez-vous quelqu’un qui s’appelle ainsi ?

Non, je connais une Hannah, mais pas Svensson. Je connais un Sven Svensson qui aime boire du lait et manger des boulettes de viande et se bourrer la gueule, ce qui l’amène à pratiquer des danses très embarrassantes. Il conduit également une Volvo en dépassant les délimitations de 10km/h, ce qui lui fait penser qu’il est un gangster. Et c’est effectivement un comportement très gangster en Suède que celui de Sven Svensson.

13. Quelle question aimeriez-vous poser à un Suédois ?

Dans quelle catégorie la Suède s’en sort le mieux, dans toutes ? Si vous répondez « dans toutes », vous considérez-vous comme nationaliste ? Avez-vous déjà vécu hors de la Suède ?

 

6.3 LA CINQUIÈME SAISON

 

4. Bêlements arborescents.

 

« Je ne vois devant moi que des étendues sans relief. Soudain, à l’approche d’une colline, j’ai pensé : ‘Tiens, un cavalier’, mais de près, c’était un arbre. Puis, j’ai vu un mouton. Pris de doute, je me suis demandé si ce ne pouvait pas être un buisson, mais c’était bien un mouton qui se mourait là. Il mourait, silencieux et pathétique. Je n’ai encore jamais vu un mouton mourir. J’ai marché à vive allure. »

Werner Herzog, Sur le chemin des glaces

 

Une fois le dix-septième arbuste abattu, je me suis quand même demandé si tout cela était bien vrai. Car tout cela était trop vrai pour être tout-à-fait honnête. À chaque occurrence de la scie, un bêlement. Pour chaque arbre tombé, un mouton découvert. Et in Arcadia ego. Comme si l’« on » avait décidé de réitérer le Truman Show avec la complicité de Nicolas Poussin. Prochain coup de hache, le décor qui s’effondre ?

Port de gants obligatoire. Le temps ne glisse pas, il râpe. De légères égratignures ornent mes poignets. Sang et sève se mêlent. Dix-huitième. Couper un arbre, couper de l’ombre. Lumière ravivée, l’été ressuscité. Seuls points mouvants à l’horizon : lumière et moutons. Le mouvement n’est jamais tout à fait le même parce que chaque tronc implique une approche spécifique. Je me courbe, je m’agenouille, je m’affaisse, je recule. Cette branche aura raison de moi. Je n’arrive pas encore à prévoir quel sera le dernier coup.

Ici, je laisserai une vague étendue de troncs embryonnaires, un cimetière arborescent. L’horizon retrouve ses lettres de noblesse. La dernière fois que T. m’a rendu visite, il m’a demandé de ne pas toucher à un bouleau sur le côté haut. « Si tout disparaît, il y aura trop d’horizontalité et on ne le distinguera plus, l’horizon. » J’ai laissé la ligne d’accroche. Le lendemain, il s’est excusé de m’avoir imposé son idée. « Je voulais juste laisser quelque chose en vie. » Je n’ai pas touché au tronc du bouleau.

Je me dis qu’il faudrait danser entre chaque geste, faire circuler la sève, repeupler l’espace illico. Oui, mais, impossible de trouver un moment d’intimité pour mettre en œuvre ce projet. Le mouton Tjugofyra (24), regard frondeur, et son trio de progénitures, Trois Grâces du type malpoli, me poursuivent d’un bout à l’autre du terrain, laine sur dos.

Vingt-cinq. Les mots m’en tombent. Pas de pensée qui me traverse. L’attrait de la lumière combiné à une intense concentration. Les infinies nuances de vert excitent mes pupilles. Toute tentation de cérébralité est empêchée par un surplus d’intuition. Au nom de tous ces philosophes que je n’ai pas lus, je crie FORÊT.

 

«  D’elle-même, la vérité marche à travers bois. »

Werner Herzog, Sur le chemin des glaces

 

J’ai aussi vécu des après-midi de chien. Berger allemand au bout d’une laisse, j’arpente le terrain de travail à un autre rythme, une autre hauteur. Truffe collée contre mousse, il ne relève la tête que pour fuir les moutons. Décidément, Tjugofyra fait autorité. Un tronc sur deux, la laisse s’entortille. La danse commence. Valse canine sous hauts bouleaux. Fin de journée, le chien disparaît. Je crie son nom d’un bout à l’autre, j’enjambe les troncs, j’aboie ‘au cas où’. L’immensité inerte pour seule réponse. J’approche mon nez de la mousse. Je tombe.

 

6.4 LA CINQUIÈME SAISON

 

5. Le nez au ciel.

 

« Et puis de partout, on peut voir le ciel étoilé: voilà un beau précipice. »

ALAIN, « Voyages » in Propos sur le bonheur.

 

La nouvelle est tombée en pleine lumière. Quand j’ai entendu A. crier, j’ai cru qu’elle avait été frappée par un éclair. De loin, O. paraissait encore tenir debout. Instant fracassant, intuition du drame sans connaissance des événements, la petite boule salvatrice a cloué mes talons six pieds sous terre. J’ai vu l’été, d’un bloc, s’écrouler. D’une main, A. n’en finissait plus de repositionner ses lunettes de soleil. De l’autre, elle combattait les larmes qui perlaient jusqu’à son poignet. Puis, A. a pris l’auto noire et a filé chercher son fils T. à St. . O. s’est enfermé à double tour dans la vaste maison blanche. Un ange passe, vingt-quatre heures durant.

Hannah Svensson, ma Hannah Svensson de la fin du vingtième siècle, qui un jour m’écrivit d’une main amie, n’existe peut-être pas. Elle aura au moins la chance de ne pas en mourir. Et, à ne pas mourir pour ne pas mourir, elle n’élira pas l’âge tendre comme celui de l’évanouissement ad eternam.

Je ne connaissais pas C. et la seule chose que je sais d’elle, à l’instant précis où tombe la nouvelle, c’est que je ne la connaitrai jamais. Dorénavant, pour O., A. et surtout pour T., prononcer son nom, « C. », est motif d’incompréhension, de convulsions, de confessions. Je ne veux pas croire à sa disparition, elle dont je connais encore et rien que le nom. Je peux encore le prononcer, intact. Il s’affiche dans ma tête de la même façon. Je ne veux pas croire à l’ironie tragique : il y a tout juste une semaine, je rencontrais son homonyme, aiguilleuse professionnelle, dans un train, elle qui vient de sacrifier corps et âme aux rails de la SJ.

Je ne sais pas quoi faire de mes membres avant que la nuit à nouveau ne tombe et m’enveloppe. J’arrache la montre de mon poignet. J’aimerais être déjà demain. L’idée même de dormir m’épuise. Je sommeille yeux ouverts, pieds balbutiants, au grand air. J’erre sans répits dans le creux des hectares harmonieux. Situation tout bien considérée, aucune des langues que je connais n’est assez ergonomique. Je cours, je veux m’essouffler, je veux encore me sentir assez, assez pour ne pas parler. Le soleil, perdu entre été et automne, détone, continue à émettre ses odieux rayons. Jusqu’à quand durera cette journée insoutenable ? Je reprends mon programme d’essoufflement, bien consciencieusement. Ma respiration déraille, mes mains chutent sur mes hanches. Je toise l’herbe menue. J’arrache quelques brins, neutralise tant bien que mal un point lacrymal. Et si nous n’en finissions jamais d’être aujourd’hui ?

De loin, j’entends un moteur ronronner. P., « the girl on the caravan », est de retour. Elle seule, ici, n’est pas de la famille. Je crois que je me réjouis de retrouver une figure humaine. Jusque là, je ne lui ai adressé que de timides « hej ». Je dois maintenant réactiver ma parole en dépassant le monosyllabe. Je laisse ma langue caresser mon palais en guise d’encouragement. Il va falloir lui annoncer, tout lui expliquer, dans une langue où je n’ai émotionnellement pas été formée. La voiture de P. s’arrête devant moi. Elle ouvre la portière, immuable petit sourire doux débordant de la commissure.Hej. Elle me fait signe d’enlever un brin d’herbe au coin de l’œil. Elle me demande de l’aider à porter un énorme engin de jardinage jusqu’à sa caravane. Le chemin est long, l’outil lourd. Chaque pas est une phrase reportée. Mes bras ne supporteraient pas de lui annoncer. Nous posons l’aimable tonne sur son simili palier. Elle prépare un café. La nouvelle m’échappe des mains. P. se retourne vers moi, dans le calme. Je serais incapable de donner un âge à la « fille de la caravane ». Son calme et sa tendresse incorruptibles sonnent comme l’élan d’une survivance. Cheveux bruns frisés, petits yeux marron sereins, P. rassemble des pommes et ouvre tous les placards à la recherche d’un pot de cannelle. « They may need an apple pie ».

C. n’est plus là. Pourtant, demain, la brebis 24 réussira encore à s’échapper. Il faudra bien remplir la gamelle du chien, cueillir les dernières fraises sauvages avant qu’elles ne se gâtent. La rosée s’invitera sur nos pieds. « You know, it is an endless story ». Dans cent ans, il n’y aura peut-être ici que des moutons pour y penser.

L’apple pie est doré et robuste. Nous allons le déposer devant la porte de la vaste maison blanche. J’empeste la cannelle. Ça y est, enfin, la nuit est tombée. Je ne connaissais pas C. et j’apprendrai le jour de mon départ que avions mêmes âge et initiales. Satanée boule salvatrice, j’aurais aimé te partager. J’espère t’avoir un peu diluée, entre pomme et farine.

P. m’invite à regarder le ciel sur sa balancelle. Nous donnons nos visages aux constellations. Les étoiles partout se défilent. P. se met à parler. Elle évoque un voyage en Nouvelle-Zélande, le bonheur de se sentir vivante, l’âme à l’envers, de l’autre côté de l’hémisphère. « On the one hand, they have mountains like in Norway, on the other hand, they have dolfins in thePacific Ocean ». Le nez rivé vers le ciel, elle ajoute : « I like living in Swedenbecause you can only go to the South. The world seems to be huge but you can’t feel lost. » La voûte céleste est un linceul apaisant. Elle me dit qu’elle aurait aussi aimer connaître C.. Sans tourner la tête, je flaire l’odeur discrète d’embruns salés. P. passe le doigt sur son œil. D’une voix posée, avec un débit maîtrisé, elle se demande à quoi cela tient, d’être en vie. D’être là, elle et moi, parfaites inconnue, iris noyés dans un trop plein de cosmos. S’ensuit un silence consenti. La nuit revit. Le temps bute. Nous partageons une heure mutique, peau frissonnante, paupières tombantes.

Encore une nuit sans rêves. Il faut simplement que le temps passe. Je déplace mon oreiller. Je découvre une sauterelle. Qu’elle rejoigne l’herbe menue. Le matin arrive sans crier gare. Le ciel me paraît bas. Le brouillard a encore raison de lui, il le dissout jusque dans les pores de la terre. T. frappe trois coups à la porte de mon cabanon. « Hej. I would like to cut some trees. I have to think about something else. Would you join me ? » T. et moi, de part et d’autre du terrain, enfonçons nos solitudes diurnes à même les racines. Il caresse le tronc d’un bouleau fier avec sa scie japonaise. Bouleau épargné au nom d’une aspiration à la verticalité. Se hisser en souvenir de C. que jamais je ne connaitrai. Dernier arbre tombé, je me promets que de ceux que je rencontre, nulle, désormais, ne me sera étranger.

 

6. Arthur Rimbaud prata lite svenka.

 

« Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie.

— Ô Rumeurs et Visions!
Départ dans l’affection et le bruit neufs! »

[« Départ », Arthur Rimbaud, Les Illuminations]

 

Un soir, j’avais spontanément choisi de le lire à O., A. et T., sans imaginer qu’à ce départ versifié succéderait un départ irrévocable.

Un Arthur de perdu, un autre de retrouvé. Même mèche rebelle, même relation fusionnelle avec les éléments naturels. Depuis bientôt un an, le recueil de poèmes de Rimbaud illustrés par Ernest Pignon-Ernest trônait près de la baie vitrée.

J’ai surpris T., en larmes dans son lit, des mots suédois plein les doigts. « Je ne peux pas te traduire ce poème de I.C., c’est tellement… » Il semblait tellement désolé. Pendant une fraction de seconde, cela m’a touchée. Puis, j’ai été encore plus désolée. Alors je lui ai fait signe de me suivre. Nous avons dévalé les escaliers, direction baie vitrée. J’ai ouvert le recueil. « Roman »s’est invité comme la lecture la plus appropriée. Je l’ai lu d’une traite, comme un acte de résistance, pour désarçonner la désespérance ambiante. Chaque mot chassant le précédent était vecteur de lumière, je forçais sur la voix pour que T. ne devine rien de l’affection qui me gagnait également dans ces circonstances.  J’en aurais presque oublié que je parlais si bien français.

T. parlant autant français que moi suédois, une traduction s’imposait, histoire de justifier mon choix. Mon anglais approximatif corrélé à la nécessité de dédramatiser le quotidien furent l’occasion d’une légère réécriture. Surtout, surtout, ne pas laisser s’installer la tentation du silence, l’incrustation d’un vide morbide.

 « You know, you are not so serious when you are seventeen… You do not know what you should drink : beer ? limonade ? Hopefully, there are some huge trees you can walk under. They smell nice, I guess. And then… Oh, it is so stylish. Then, the boy, who may be the poet but he will never confess it, meets a girl. This meeting is just like the bite of a star. So, the blood of the trees is the same as champagne. This is why he has not drunk anything but he is already drunk, because of the girl and the blood of the trees. So stylish again. So, there is already a kiss on his mouth but they have not kissed each other yet. Yes, it is really poetic. But, you notice, it is so alive… Then, the boys admits that he is completely in love. Maybe not for so long. « I am rented until August », he says. He writes some poems for her. They may be not so good because he loses all his friends. He might be quite ridiculous with all this tricks. However, she writes him back. Then, he wants to drink for real. Beer ? Limonade ? Ah ! He is not so serious, you know. He is only seventeen. Thanks to the trees, he can keep walking. What do you think about it ? »

T., dubitatif, lève ses yeux encore humides vers moi : « I guess it is kind of pretty. » Puis, il se risque à prononcer « Arthur Rimbaud », qui ressemble de trop près à Arthur Rambo. D’un mot l’autre, le « r » est doublé, redoublé, redondant, rugissant. J’ai l’impression d’être en plein Ådalen 31 de Bo Widerberg, avec le livre de « Rrrenoir ». J’essaie de faire éclore la joie du texte, de m’attarder sur les arbres. Pourtant, je réalise que je n’ai vraiment plus dix-sept ans, et que le charme qui s’était opérée à la première lecture s’est rompu. Je n’ai plus dix-sept ans et je ne suis pas Arthur Rimbaud pour autant. Je me demande pourquoi certains font des choses de leurs dix doigts, d’autres pas. Pourquoi des éclairs de génie, pourquoi des orages de noirceur. Est-ce qu’il l’a vraiment vécu, cet été en bonne compagnie, à l’ombre des tilleuls ?

En contrepartie, T. m’apprend à dire que « l’été est ma saison préférée », « Sommar är min favorit årstid ». Cela ne suffit pas à comprendre dans les moindres nuances les textes des chansons de Monica Zetterlund. A. me répète chaque jour « C’est tellement dommage que tu ne parles pas suédois. » Je me contente de les écouter parler tous les trois, d’assister, impuissante, aux trajets éclairs des mots sur leurs palais.

Alors, je me promets que j’apprendrai cette satanée langue, je me promets qu’un jour je la parlerai, et même que l’on me demandera spontanément si je viens des alentours de Kiruna. N’en déplaise à Rimbaud.

 

00 OCH SA VIDARE, COUVERTURE

 

SEPTIÈME CARNET : OCH SÅ VIDARE* [*etc.]

 

« Et ce n’est point par hasard que ceux qui travaillent de leurs mains sont pacifiques ; c’est qu’aussi ils sont victorieux d’instant en instant. Leur propre durée est pleine et affirmative. Ils ne cessent pas de vaincre la mort, et telle est la vraie manière d’y penser. »

(Alain, « Sur la mort », Propos sur le bonheur)

 

 1. Routine de la lumière.

 

« Comme si l’on pouvait tuer le temps sans injurier l’éternité »

Henry David Thoreau, Walden.

 

J’ai perdu mon ombre. Le temps d’une sieste ou deux j’ai dû m’étendre sur le soleil trop bas. Mon cou est embué de lumière, mes pupilles sont hydratées pour des décennies entières. Comme si ce nectar d’hectares était auréolé si fort que les occurrences d’obscurité se planquaient, attendant frileusement leur tour. C’est certain, le vieil été renonce à sa fin. Difficile de ne pas voir clair en son jeu. Il étire sa luminescence avec une résolution telle qu’il en fait tomber les branchages. Le ciel est à peine cerné. Quelques marques blanches le rident par endroits.

Au gré des trajectoires improvisées, P. et moi poursuivons nos échanges deHej. À chaque occurrence, le sien gagne en nuance. Le vacillement de l’ultime j offre un raccord idéal avec celui de ljus. La tendresse tacite qui se noue avec P., comme avec O., me touche au plus au point. L’essentiel se glisse dans une respiration, un clignement d’œil, parfois une étreinte inattendue. Je me demande jusqu’à quand P. pourra jouer le rôle de la fille sans âge, jusqu’à quand ses pommettes seront suffisamment saillantes pour empêcher les rides de s’installer.

« Du levande » ai-je désespérément tenté de prononcer à O, qui a fini par éclairer ma tentative en accentuant, contre toute attente, la première syllabe du mot, faisant ainsi de « levande » un nom fatalement « levé ». Le titre d’un film de Roy Andersson, devenu en français « nous, les vivants », plutôt que le « vous  » attendu, s’accorde finalement mieux à la situation traduit approximativement. L’équation pronominale, nous = vi, aide à ce qu’on s’y retrouve. Horizontalité partagée, l’ancrage terrestre ne laisse pas indemne ; muscles et os grondant à chaque foulée, douleurs de dos pour O., genoux infidèles pour A., bras ankylosés pour P., souffle brisé pour moi.

Maintenant que la cinquième saison suit son cours, je me déplace dans les jours selon ce qu’exige de moi le bois. Il n’est jamais ni trop tôt, ni trop tard. Il est perpétuellement temps. Je ne suis définitivement plus le point mouvant dans l’horizon lapon mais une tige vibrante dans les cimes sylvestres. Le mirage des aiguilles émane de la lumière qui me pénètre. Je deviens l’objet de petits élans augustins, la chrétienté revendiquée en moins. À présent, je respire amplement, pas de souffle renouvelé au fil des instants. C’est peut-être le commencement de l’expérience du vieillissement. Il s’agit assurément d’un flirt avec la durée.

 

« La durée, c’est l’aventure de l’année qui passe, l’aventure du fait quotidien, mais elle n’est pas une aventure de l’oisiveté, ni l’aventure d’un temps libre (si actif soit-il).  (…)

Rester toutes ces années ami de toi-même peut te donner la durée.
Pouvoir me regarder amicalement dans les yeux est parfois un acquittement. »

Peter Handke, Poème à la durée

 

À cette heure, les suspensions temporelles de Peter Handke m’attendent sagement, bien rangées dans un rayon désert, sans lumière. Les mots d’Emerson ne palpitent pas encore dans ma bouche, aussi j’aimerais les lui dérober, et lancer, avec une spontanéité teintée de contentement maladroit, que, oui, il faut la respecter, cette satanée naturlangsamkeit, que les fichus rubis seraient peut-être brunâtres s’ils ne portaient pas sur leur coquille le poids des années. Désormais, pour que je sache où j’en suis dans cette histoire de temps, il me faudrait une boussole. Je me dis que ce n’est pas un hasard si, lorsqu’on dépliait celle d’Arthur, on y découvrait un miroir. L’accès à ma propre présence, irréductiblement plus puissante qu’une idéalisation du « pur » présent, se joue dans l’apprivoisement de moi-même. À un abandon total dans ce que l’on nomme poliment « environnement », à une sensualité sans cesse renouvelée. Ce déploiement n’est pas régi pas par un processus d’écoulement mais une logique d’engrangement. Soyons honnêtes : il n’y a clairement rien à perdre à être présent, sinon une absence simulée. Maintenant, l’idée même d’essence paraît pesante.

Il me semble désormais impossible de repartir. L’illusion que l’hiver suédois n’existe pas aidant, je ne suis plus certaine de venir d’un petit pays du Sud, d’aspect hexagonal, où chaque repas est orgie de vin et fromage. Mes dix doigts, s’ils se rendent « là-bas », deviendront des traits crispés sur mon poignet. Ligne quadrillée de temps à rattraper, de moments sans garantie de renouvellement. Qu’adviendra-t-il, une saison plus tard, de ces promesses faites au grand air ?

« Ce que l’on nomme « vie alternative », c’est bien souvent le cours naturel des choses… » m’a un jour dit P. en dénudant un pommier. Il me faudra attendre la rencontre avec mon homonyme pour renouer avec ce que la ville permet de partage temporel ; au nom, justement, de cette idée de rencontre. D’un autre côté, le simple fait de savoir qu’une C.A. – ce qui est toujours mieux qu’une Hannah Svensson – inspire tous les jours l’air de la capitale, me donne à penser que le quota est atteint et que j’ai encore droit à mon échappatoire. Un fatras de banalités me colle aux pieds. Qui a dit que l’essentiel se devait d’être hautement intellectuel ? Une vie, c’est ce que l’on fait de son temps. Si notre temps d’existence est sans cesse corrompu par du temps « de passage », du temps obligatoire qui ne profite à personne, alors il est peut-être temps d’envisager un déplacement là où les vitamines ne sont pas toutes cancérigènes.

« D’une part, en ville (…) la vie est rendue infiniment plus facile à l’homme (…), les éléments le portent dans un courant où l’on n’a plus guère besoin de faire des mouvements pour nager. D’autre part, la vie se compose de plus en plus de ces contenus et représentations impersonnels qui tendent à refouler les colorations et originalités réellement personnelles. Si bien que, pour sauvegarder ce qu’il y a justement de plus personnel, il lui faut déployer toute la singularité et l’originalité possibles ; il doit exagérer celles-ci pour demeurer perceptible ne serait-ce qu’à lui-même. »

Georg Simmel, Les grandes villes et la vie de l’esprit

 

01. OCH SA VIDARE

 

2. Lettre à un ami (qui l’aurait peut-être reçue si je la lui avais envoyée).

 

Au bout du compte, je l’ai, ma petite cabane dans les bois. Ce n’est pas cher payé, à dire vrai, de mes deux bras seulement. Sortir les chevaux, nettoyer l’écurie, monter les chevaux, se demander quand je me mets à empester leur odeur si je leur laisse aussi un peu de la mienne, aider à la rénovation d’un toit, puis d’un deuxième, faire tomber la mousse, être vêtue et coiffée de mousse, empiler les crottes de moutons, améliorer leur habitation et finir par croire qu’ils m’en sont redevables (« clêêêêêêêre »).

Ma petite cabane ou la lente réhabilitation dans le commun des mortels, après avoir senti l’été glisser sur ma peau, après l’avoir laissé déperler au creux de mes pores ahuris. Il est difficile de se remettre d’un mois de belle étoile, d’un mois de douches aléatoires, d’un mois d’eau courant les rivières mais jamais les robinets. Il y a exactement une semaine, j’écoutais Vuelvode Illapu, dans un lit nouveau, et je me demandais en frissonnant si je me remettrais de cet été, de cette flopée d’imprévus qui me font encore vibrer tout le jour durant. Je me demande même si la Laponie existe vraiment ; pourtant, là-haut, avec mon fardeau de dix-huit kilos sur le dos, une évidence crépusculaire, une évidence musculaire, me portait. Le Nord n’était plus point de repère, il était simple terrain d’accueil.

Je n’en reviens pas que cet été soit finalement ce que j’aurais à peine osé formuler « un capital vital ». Il y a encore quelques mois, je me demandais si j’arriverais au terme des cent kilomètres lapons entière et vivante. J’avais sciemment décidé de ne rien organiser pour mon retour, comme pour contrer le mauvais sort. Je ne sais si cela vient du fait d’avoir écorcé une douzaine de bouleaux, parcouru tant de kilomètres sans végétation, ou mangé un couscous lyophilisé entourée de rennes, mais je me sens irrésistiblement vivante, comme si du lichen enveloppait désormais la boule d’angoisses qui remue parfois dans mon ventre.

Mes cheveux ont vaguement roussi, pas blanchi d’une racine. Pourtant, j’ai la sensation d’avoir été si nue face à soi-même, si nue face à un paysage écrasant qui me toisait dans le miroir de ses passé et futurs confondus, que j’ai pris un petit coup de vieux, adoucissant. Il me fallait donc grimper au-dessus du Cercle Polaire Arctique pour réaliser purement et physiquement que le bonheur de vivre repose sur suffisamment d’aléas pour qu’on le célèbre comme il se doit.

Je vibre. Pas de bonheur, mais de sérénité, d’équilibre. Les Suédois ont un mot exquis, « logom », qui ne s’écrit sans doute pas ainsi. La juste mesure. Le strict nécessaire. De la présence à l’état pur, telle était donc cette quête éperdue d’essentiel.

Il est tard. J’ai dansé pendant deux heures dans mon cabanon, au fil d’une playlist aléatoire. J’écris peut-être sans mon esprit, je crois que ma main file seule sur les carreaux. Mes mains prennent beaucoup d’initiative, je les suis, confiante, je m’émeus de les voir empoigner les instants.

Tout à l’heure, dans le grand lac de T., je me suis battu avec les nénuphars sans fleurs. Je n’avais pas nagé depuis un mois. Seul mon petit nez saupoudré de taches de rousseur émergeait de l’eau. Mes jambes blanches, à la merci des racines, resteront blanches. Cet été, je les aurais bien senties. Satanées gambettes.

Je me sens parfois nostalgique de choses que je ne connais pas. L’impression que ce que je vis maintenant sera la balise des années à venir mais a failli advenir bien plus tard. Nostalgie anticipée.

Ici, à T., l’été continue, là où l’automne nous cueillait sur les derniers kilomètres lapons.

Chaque jour, un bain de lumière.

Cette fois-ci, j’émerge sans peine.

On sucre les plats à grands coups de « Ljus sirup » (sirop de lumière) ;

tout un programme…

Je te barbouille des plus beaux éléments

Clapotis de l’eau

Écorce de bouleau

Feux immémoriaux

Vent frais sur la peau

C.A.

02. OCH SA VIDARE

 

3. En marchant vers le Svensk Filminstitutet.

 

« Ce n’est pas du tout une ville. Il est ridicule de la considérer comme une ville. C’est simplement un assez grand village, au milieu des forêts et de lacs. On se demande ce qu’elle fait là, avec son air si important. »

Ingmar Bergman

 

Mes pieds ne sont plus habitués aux chemins polis. Mes pas sont si réguliers qu’ils en grincent. Béton, terre nouvelle, mes orteils sentent bien que tu as des années-lumière de choses à cacher. Je sens encore le foin du petit matin. L’extrémité des mes ongles est assortie aux trottoirs.

O. et A. pensaient qu’une matinée dans Stockholm me réjouirait. Je ne voulais pas les décevoir. Alors, pour ne pas subir mon péché de politesse, je réponds à l’appel du grand air plutôt qu’aux tentations de la capitale. « Quartier libre », m’ont-ils dit ; c’est décidé, ce sera Östermalm. Temps et efforts convergeront vers ce petit point qui déborde presque de la carte. Je marche dans l’inconnu, j’avance d’un pas haletant. Svensk Filminstitutet, tôt ou tard, me voilà !

Dans Rues de Berlin et d’ailleurs, Siegfried Kracauer établit que la valeur des villes se mesure au nombre de lieux qu’elles réservent à l’improvisation. Score de Stockholm, aile Est : néant. Je consulte mon plan compulsivement, tous les trente numéros environ – soit dit en passant l’absence de « bis », ne parlons pas des « ter », s’avère symptomatique de la platitude du trajet –, histoire de me créer de petites frayeurs enivrantes, d’envisager la possibilité d’un retour en arrière -véritable acmé en terme de restructuration rythmique-. Pourtant, je me retrouve inexplicablement sur la bonne même grande route. Je crois que j’ai trop longtemps nourri des rêves urbains hérétiques, mis sur le même plan ces deux pôles qui m’attirent magnétiquement, Suède et Argentine ; j’ai dû finir par confondre leurs capitales. S’il y avait un équivalent suédois aux dédales borgésiens, cela se saurait.

J’aimerais me sentir perdue en Suède, mais je suis juste dans une grande ville qui ne joue pas le jeu de l’euphorie citadine. Le soigneux quadrillage organisant la rencontre entre grandes avenues et petites rues, la régularité de l’écart entre deux numéros, les passages piétons respectés de part et d’autre sont autant d’éléments qui font de la pérégrination est ici acte de résistance. Je n’aurais donc pas ma petite symphonie urbaine de l’été. L’heure n’est pas à la flânerie urbaine ; me voilà bien loin, en effet, d’un écart introspectif dans le Berlin d’entre deux guerres. Je prends le temps, oh oui je le prends, j’esquive le cœur des monuments « à voir », en me préparant à pénétrer celui qui conserve des images bien plus précieuses.

D’ici, je ne vois plus les ondoiements de la mer, mes tympans allégés par l’absence de trafic ne devinent même plus les vagues. L’ocre des vieilles bâtisses du cœur flottant de la ville sont désormais dissimulées par du gris sur gris hautement résidentiel. La propreté des vitres est telle que les reflets remplacent les rideaux. Voyez l’idée : on piochera du troisième étage ce que la rue vous donne à voir mais quelle-ci n’ait pas l’impertinence de lever les yeux au ciel.

Je tente parfois des traversées, sans tenir mon plan au courant. Mais me voilà encore en route dans la bonne direction. Moi, la fille dépourvue de sens de l’orientation, j’en viendrais presque à nommer cela ironie tragique. Une route sans fin. À aucun moment je ne cède à la tentation d’un transport en commun. D’ailleurs, c’est bien simple, tout me semble trop « commun » pour vivre quelque chose d’autre avec quelqu’un, même une ou deux stations à prix d’or. En une durée identique, j’aurais déjà eu droit à une poignée de « Hej » sur la Kungsleden lapone.

Une matinée toute entière dans la ville la plus peuplée de Suède et une prise de contact, une seule. Deux jeunes femmes radieuses s’adressent à moi, en suédois. Plaisir immense -mais éphémère, cela va de soi-. Je fais mine de comprendre la première phrase mais mon visage me trahit visiblement une fois le dernier mot tombé. Je me retrouve avec un fascicule en français (« notre dernier ! »), où figurent dix bonnes raisons de lire La Bible.« Une histoire divertissante avec de nombreux rebondissements, une nouvelle édition avec iconographie en couleurs. » Charmant duo blond, vous ne m’aurez pas ; vous êtes, comme nous toutes sans doute, des Monika et Lena Nyman en puissance.

Une heure et demie de marche sans désir de capture, ni sonore ni visuel. Durée de projection d’un long-métrage, tout juste le temps de faire revenir les images d’un inconscient cinéphile. Encore une fois, la ville s’esquive face à son propre reflet. Dans une encyclopédie sur la ville au cinéma, Stig Björkman, le ciné-homme natif de Stockholm, s’excusait presque que Stockholm ait été si mal aimée sur grand écran. Si l’âge d’or du cinéma suédois muet avait le mérite de me préserver d’énièmes déboires linguistiques, il demeure qu’il ne nous montrait la rue qu’en studio. Années 60, « sextiotalet », Stig Björkman nous dresse la liste de toute une série de films probablement à jamais invisibles, pour nous autres, humbles francophones. Pléiade de noms pour le moment désincarnés ; au hasard : Myten(1966) de Jan Haldoff, Puss och kram (1967) et Som natt och dag (1969) de Jonas Cornell, Misshandligen (1969) de Lars Lennart Forsberg, Dom Kallar oss mods (1968) de Stefan Jarl et Jan Lindqvist (1968).

À défaut de me rappeler d’une capitale en éveil ou de ses oscillations nocturnes, me reviennent deux visages de « jeunes filles » : Harriet Andersson aka Monika dans le film éponyme d’Ingmar Bergman (1953) et Lena Nyman, se (dé)jouant elle-même à quelques nuances près dans Je suis curieuse (1966) de Vilgot Sjöman. Deux jeunes filles qui n’endossent pas ce rôle avilissant et qui sont d’ailleurs peut-être plus jeunes que moi. Cela n’empêche que le désarroi voluptueux de Monika et l’appétit sans frontières de Lena leur font gagner les traits d’une certaine maturité. Toutes deux décident de quitter la ville comme condition sine qua non pour laisser aller leurs pimpants corps passagers : Monika largue les amarres sur la première île venue, Lena pédale jusqu’en Dalécarlie. Visages ancrés dans le celluloïd, poussée d’une petite lueur d’éternité sur le fil de la ville. Monika, Monika, je ne sais pas si c’est d’avoir moi aussi laissé pousser quelques poils sous mes bras, mais je prendrais bien le large avec toi.

Maintenant que des visages féminins entraînent mes derniers pas, les décennies révolues reprennent leurs droits sur les ondes de mon petit capital mémoire. Sextiotalet, alltjämt. Sortez cuivres, piano et banjos ! La voix cuivrée de Monika Zetterlund, les notes agiles de Jan Johansson, et dans un registre un peu moins noble, la pop sautillante des blonds minets et minets blonds, The Hootenanny Singers.

 

« Åh det är skönt när mitt Stockholm är grönt

sakta gå hem genom stan »

[« Oh que c’est agréable quand Stockholm est vert

Nous rentrons tranquillement à la maison en traversent la ville. »]

Monica Zetterlund, Sakta vi gå genom stan

 

L’errance ratée prend fin brutalement. Je ne pensais plus arriver. Le Svensk Filminstitutet, donc : crée en 1963 pour aider financièrement une jeune génération de cinéastes, désireux de couper court avec le monopole Bergman, il permit la réalisation de soixante-dix premiers longs-métrages en l’espace de sept ans. Le péché suédois (1963 – titre original Barnvagnen… La voiture d’enfant !) de Bo Widerberg fait partie de ces petits miracles, et la bande sonore de Jan Johansson n’y est pas pour rien ; encore faudrait-il que le film prenne place à Stockholm plutôt qu’à Malmö…

Après avoir fait tout un plat plusieurs kilomètres durant, une rambarde fait figure d’unique ascension. L’accès au septième art ne serait donc pas une simple formalité. Le lieu à atteindre semble être devenu symbole cinéphile, fort de son demi-siècle d’histoire nationale. Un bâtiment dur comme le roc, qui, après avoir soutenu de véritables bouleversements dans l’industrie cinématographique suédoise, vit désormais le cours normale d’une institution de renom, avec tout ce que cela peut comporter d’humeur froide et vaguement racoleuse. L’horizon est sans surprises. Vaste hall, propre et désert, du rouge répandu un peu partout. Flopée de portraits en noir et blanc, un brin trop souriants. Ingrid Bergman, Ingrid Thullin, Max von Sydow, Erland Josephson : vos dents n’ont plus de secret pour moi. Monika et Lena, je continue à vous chercher. Le temps d’un long-métrage pour aller jusqu’à vous ; la durée d’une vue Lumière pour visiter, et me voilà déjà repartie.

Trêve d’expérience de la ligne droite. Je serpente dans ma descente. Fika en solitaire. Le non partage de ce moment avec le premier autrui venu me donne l’impression que mon kanelbulle est plus sucré que la normale. Glycémie régulée, je reprends goût aux trottoirs. En quittant Östermalm, des recoins réapparaissent. Lyckliga gatan. On entend à nouveau les murmures marins. Je ne glisse plus ; quelques vitres sales agrippent ma vue. Des photographies jaunissantes, presque décollées, des locaux déserts : ici travaille donc ROY ANDERSSON, qui, fort de son « s » supplémentaire, nie tout lien de parenté avec Wes et Paul Thomas, et nous montre que le cinéma peut encore avoir pignon sur rue. Quelques mois plus tôt, je lui avais écrit dans un anglais protocolaire. Il m’a répondu dans un silence universel. De l’extérieur, j’épie les petits bureaux en vrac. Rien à signaler. Si ce n’est que toute son équipe travaille actuellement avec lui en studio. Encore un film qui s’échappera de Stockholm.

 

03. OCH SA VIDARE

Vue de Stockholm dans Monika (1963) d’Ingmar Bergman

 

4. Vuelvo a casa…

 

« Celui qui oublie trop longtemps de se concentrer peut fort bien descendre d’un trottoir à Stockholm et remonter de l’autre côté à Paris.

Mais qui donc voudrait que pareille chose lui arrive ?

Je possède un plan où ces points de passage sont indiqués, mais mieux vaut ne pas me l’emprunter. »

Kristoffer Leandoer, Poèmes sans domicile fixe

 

***

 

Nez contre le hublot, j’éclate bêtement en sanglot. L’avion est presque vide. Je tourne le dos aux hôtesses blondes. Je ne prendrai ni café ni sourire. Dans une heure ou deux, je serai de retour dans mon pays sans ours. Je me rendrais compte que je n’ai jamais écrit de testament. Je n’en saurai pas plus sur Hannah Svensson. Peut-être prononcerai-je un peu mieux son nom.

Quarante-deux larmes au compteur. Vuelvo. Les arpèges de banjo, la coulée de bâton de pluie, l’arrivée des basses, n’ont plus rien d’un décollage orgasmique. Je crois que je me trompe de destination. La terre que je quitte sera celle de l’éternel retour. Fragments d’âme enfouis sous rocher. Pas de supplément bagage, s’il vous plaît, je reviendrai en pièces détachées.

À l’arrivée, il faudra à nouveau parler français. Mes derniers mouchoirs ont cédé. Mes mains prennent maladroitement le relai. Je crois que je me griffe à moitié. Je jette un dernier coup d’œil, embué, aux grandes taches de bleu. J’aurais tout donné pour y jeter une ligne.

Pas de grand Boeing bleu de mer. Je me demande comment je parviendrai à préserver ce lopin d’été, ce que je ferai de mes mains, maintenant qu’il n’y a plus ni bâtons de randonnée, ni sainte trinité scies-hache-marteau, ni rênes des chevaux pour les épuiser. J’aimerais passer une journée sur un banc. À la fin de De la guerre, Mathieu Amalric, lui, prenait bien le temps de se réacclimater à la « société des hommes pressés ».

Voyez-vous, je me sens un peu écorcée.

 

 5. Pied à terre.

 

« Pendant un bref instant tout de finesse, quelque chose de doux traversa mon corps exténué. Je lui dis : ouvrez la fenêtre, depuis quelques jours je sais voler. »

Dernière phrase de Sur le chemin des glaces, Werner Herzog.

 

Paris, automne. J’ai peur d’oublier. Pire encore ; je redoute une mémoire objectivée. Je me demande jusqu’à quand je vibrerai en évoquant Tjugo-Fyra, la mousse rouge et le tipi, quand est-ce qu’ils deviendront la plate conjonction d’un mot et d’une image, sans aucun éclat dans la jointure.

À peine cueillie à mon retour par Antoine, je lui ai déversé tout ce qui me venait, jusqu’à en être essoufflée. J’avais oublié ce que c’était, parler français, dans un contexte autre que la pure frime rimbaldienne. Dépositaire immédiat de ma mémoire échevelée d’un été, à son tour de raconter…

 

Tro

plein

 

Parce qu’il est bien connu que les esprits japonais possèdent des résidences secondaires en Laponie. Parce que le sonnet est strictement prohibé dans DLR [NDLR : Denise Labouche Revue]. Et enfin parce que less is more… Cet ami, chargé de décrire l’état de Claire à son retour, a choisi l’Haïku, quitte à être cucul.

 

Cheveux ours brun

Claire(s) pupilles équinoxe

Est revenue vive

Son âme chatouille

Le souvenir pastoral

De troncs couchés ivres

Belle intramuros

Là, sous les toits pluvieux

Tu vois, tu m’émeus.

 

La foi est un plat qui se mange froid. Ou du moins, au nord du Cercle polaire Arctique. Sur prescription de l’ambassade de Suède, Claire est dispensée de messes dominicales, de pèlerinages à la Mecque, de méditations sur le Vide, de Shabbat et d’hécatombes en tous genres pendant au moins mille ans. Car elle a fait, cet été, un plein de tro. [NDLR : en Suédois dans le texte, expression signifiant « la foi »].

Anton Heralÿsson

 

6. Prise de parole (6) – Comme une parfaite harmonie

 

I. IDENTITY

 

  • INITIALES : D.Z.
  • ÂGE : 29
  • RÉGION D’ORIGINE : Värmland
  • UNE IMAGE DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER :Mes plantes.
  • UN SON DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : La chanson Ack Värmeland, du sköna.   
  • UNE PHRASE EN SUÉDOIS QUI TRANSMET VOTRE ÉTAT D’ESPRIT PRÉSENT: « Lycka till med fjärde framtiden ! Kramar »(Bonne chance avec le quatrième avenir. Bises. )

 

II. QUESTIONS

 

1. 2012 aurait pu être la fin du monde. Pensez-vous que tout va mieux désormais ? Était-il important de penser à la fin pour continuer à vivre, peut-être plus consciemment, moins vainement ?

Je crois que c’était une bonne chose que les gens croient à cette histoire de changement. C’était nécessaire pour vraiment créer du changement. Mais je n’ai vu aucun changement direct pour le moment. Quand on consulte les rapports environnementaux, on apprend que de gros changements s’imposeront si nous ne faisons pas de petits changements nous-mêmes, maintenant. Alors, peut-être faut-il se contenter de ces petits changements invisibles pour le moment.

2. Cette année, en France, nous avons entendu parler des émeutes de Husby comme de violentes protestations en Suède contre l’inégalité sociale. Selon vous, était-ce un événement important ou juste un cri dans le creux du printemps suédois ?

Une amie m’a appelée des Etats-Unis où l’on parlait des événements à la télé. Elle était affolée, elle pensait que la Suède était à feu et à sang. À ce moment-là, j’étais à Stockholm. Je lui ai répondu, dans le plus grand calme : « Écoute… En fait, il ne se passe rien ici. » Je crois que ça a été très exagéré, les gens de Husby qui m’en ont parlé le disent aussi. C’était une bonne manière d’accorder des points supplémentaires au parti d’extrême droite parce que tout se passait dans une zone où ne vivent pratiquement que des « étrangers ».

3. En 1968, dans Jag är nyfiken de Vilgot Sjöman, la jeune Lena Nyman se demandait si la Suède était une démocratie et s’il était possible de fonder une démocratie quelque part dans le monde. Quarante-cinq ans après, que pensez-vous de cela ?

Je pense que la démocratie est fissurée sur de nombreux points. C’est presque devenu une excuse, un alibi, de dire « c’est la démocratie », comme si c’était quelque chose d’acquis, alors que c’est la promesse d’une éternelle construction. Le fait que les citoyens suédois ne sont pas assez sollicités pour les questions de société renforce cette idée. Et ceux qui voudraient la dépasser se sentent exclus. Donner cette parole, c’est redistribuer le pouvoir, c’est sain pour une démocratie.

4. Pensez-vous que l’être humain a vocation à vivre en ville ?

Oh ! Comme vous devez vous en douter… Je ne pense pas vraiment que nous sommes censés vivre en ville ! Tout simplement parce qu’il n’y a aucune production première en ville.

5. Connaissez-vous le nom de votre voisin le plus proche ? 

Je vis dans un collectif. Donc je connais leurs noms, inévitablement…

6. Quel cliché au sujet de la Suède en est vraiment un ?

Je dirais que nous sommes un peu plus… Silencieux. Moins expressifs, d’une certaine manière. Un peu plus froids. Nous avons un dicton « Le silence est d’or, la parole est d’argent ». Ah, vous l’avez en France aussi ! Cela doit être un vestige de votre période de règne…

Nous sommes aussi de bons collaborateurs, nous savons travailler en équipe.

7. Notre siècle est vieux de treize ans seulement et les prochaines générations seront amenées à vivre de nombreux événements que nous ne pouvons même pas imaginer. Selon vous, quel pourrait être l’événement du vingt et unième siècle ?

Il va falloir repenser complètement le système économique, ce qui amène la possibilité d’un effondrement global et d’un renouveau complet. Certaines compagnies sont plus riches que certains pays… En termes d’investissements, il va y avoir des choses à penser, à bouleverser. Notamment dans le lieu entre économie et environnement ; comment il va falloir promouvoir notre propre cadre de vie et survie, en faire une valeur, pour attirer les consciences financières.

8. Comment imaginez-vous la Suède dans 500 ans ?

Tout aura gelé ! C’est ‘une’ possibilité. Il y en a peut-être d’autres… Comme une parfaite harmonie. Comme le prônent les Témoins de Jéhovah. Nous pourrions tous brouter de l’herbe, y compris les tigres, et vivre ensemble.

9. Quel élément ou quelle « chose » vous rappelle que vous êtes un être humain et que vous êtes vivant ?

Mon pouce.

10. Pensez-vous qu’il faut être né en Suède pour être suédois ?

Je pense que la Suède est actuellement un pays « confus » sur ce point. Notre cuisine est absolument internationale, parce que la cuisine traditionnelle suédoise n’est clairement pas assez affirmée et savoureuse et pourtant, c’est de plus en plus difficile d’obtenir la nationalité suédoise. Je ne me considère pas vraiment Suédois, depuis que j’ai dix-sept ans, je pense plutôt les choses comme un « citoyen du monde ». Il m’est difficile de répondre à la question, d’ailleurs, je n’y réponds pas.

11. Serait-il possible pour vous de vivre ailleurs qu’en Suède ?

Oui… et non. J’aime vraiment la nature suédoise et l’énergie qu’elle procure, ainsi que l’hiver, avec un peu d’équipement. J’ai aussi aimé le Brésil et le Portugal. Mais cela impliquerait de mieux parler la langue et de connaître un peu les gens. Quand je me projette dans le futur, c’est ici, en Suède, que ça se passe. Ce qui ne m’empêche pas de danser la capoeira.

12. J’ai reçu une lettre étrange d’une certaine Hannah Svensson. Connaissez-vous quelqu’un qui s’appelle ainsi ?

J’ai une sœur qui s’appelle Hannah. Mon autre sœur s’est mariée à un Svensson. Alors, si tu les mets ensemble… Mais je n’en connais aucune ‘entière’. Si j’en rencontre une, je lui dirais que je t’ai rencontré. Il est possible qu’elle s’exclame : « Elle ne m’a jamais répondu, la salope ! ». Il est peut-être temps de lui écrire.

13. Quelle question aimeriez-vous poser à un Suédois ?

Que s’est-il passé ? Il y avait tant de mouvements sociaux, de travailleurs, on critiquait tellement et si ouvertement les Etats-Unis, etc. Ma génération n’en a presque pas conscience. Que s’est-il passé ?

 

 

***

 

 

04. OCH SA VIDARE

 

« C’est quand on ne s’y reconnaît plus, ô toi qui m’abordas, qu’on y est. Souviens-t ‘en. »

Aromates chasseurs – René Char

 

 

 

 

 

Remerciements : Arthur Dietrich, co-auteur des photographies, ami à toute épreuve, à D.Z. pour sa parole, à Johan Härnsten et Jack Westmore pour la précision de leur suédois, à Antoine Héraly pour lui-même tout entier.