Maison indépendante

LEFT LANE CRUISER, ROCK THEM BACK TO HELL : BLUES VS. APOCALYPSE.

 

 

 | Antoine Dain |

 

 

Lorsque les morts s’animèrent, la stupeur précéda la terreur. Au cœur de tous les fantasmes depuis des décennies, la marche des charognes et des éthérés sur la terre n’en était pas moins inattendue. L’effarement passé, la résistance s’organisa en plusieurs points de la planète. J’étais dans l’Indiana lorsque les routes furent coupées, les trains arrêtés et les aéroports fermés.

Aujourd’hui, cela fait trois semaines que j’erre sur les routes, dormant à peine, ne trouvant aucun refuge vraiment à l’abri des assauts des non-morts. Je marche sans trop savoir où je vais, mes forces et mes espoirs diminués me déboussolent. Et ce silence qui m’enveloppe comme un linceul. Je marche encore quelques heures, et le silence qui couvrait l’État se déchire.

Un battement régulier commence à émerger. Je m’approche d’un imposant hangar agricole qui tremble sous les coups d’une batterie déglinguée. Je tire sur une des immenses portes ; derrière elle, un barbu, assis, qui tient une guitare électrique sur laquelle il ne reste que trois cordes. Lui seul lève les yeux en voyant le soleil inonder brusquement le sol. Derrière lui, le batteur continue de frapper frénétiquement sur une batterie minimaliste.

Ils s’arrêtent finalement, et j’en profite pour m’avancer; mais après avoir bu chacun au goulot d’une bouteille encore emballée dans son sachet en Kraft, ils reprennent. Le barbu joue avec un bottleneck, qui s’avère être taillé dans l’os d’un revenant trop insistant. Les deux hommes jouent un delta blues brut, viscéral ; le son est distordu à l’extrême, le rythme débridé. Épuisé par mes errements des jours précédents, je m’endors, bercé par leur vacarme.

Le silence tombe sur la grange comme une bombe. Les deux hommes s’arrêtent de jouer si brusquement que je m’éveille aussitôt.

They’re coming”

Let’s rock’em back to hell! ”

Le premier, les baguettes dans la poche de sa salopette, s’approche de la porte. Le second le suit la guitare sur l’épaule. Tendant l’oreille à mesure qu’ils s’approchent des deux lourds panneaux barrant l’entrée de la grange, j’entends enfin le bruit des morts qui s’attroupent autour de la bâtisse. La panique me gagne, je m’entends leur hurler qu’ils sont fous, de sortir ainsi désarmés. Ils rient.

A peine sont-ils sortis que les morts se jettent sur eux. La curiosité prenant le dessus sur l’effroi, je m’avance et passe la tête dans l’entrebâillement. Le spectacle qui s’offre alors à moi me plonge dans un mélange d’horreur et la jubilation. Le batteur fait tournoyer ses baguettes entre ses doigts, les plantant à intervalles réguliers dans une orbite ou un vestige de conduit nasal ; l’homme à la guitare s’en sert comme d’une masse, l’élevant au-dessus de sa tête pour l’abattre lourdement sur un macchabée. Lorsque le rythme des assauts le permet, ils se font passer la bouteille de whisky, leur juice to get loose comme ils l’appellent ; puis l’un d’entre eux la range dans sa poche arrière et reprend la boucherie où ils l’avait laissée.

Le dernier non-mort s’écroule dans un bruit grotesque, une des cordes de la guitare ayant lâché à l’impact. “Ain’t no need for that one anyway”

Sans se précipiter, ils reprennent une gorgée, puis m’envoient la bouteille. San un mot, ils retournent vers la grange. Je décide de les suivre. Quels meilleurs compagnons, en des temps pareils, que des rednecks hargneux, bluesmen et tueurs de zombies ?