Maison indépendante

LAGOM – OCH SÅ VIDARE. [7]

 

 

Claire Allouche |

 

 

SEPTIÈME CARNET : OCH SÅ VIDARE*.

[*etc.]

 

 

« Et ce n’est point par hasard que ceux qui travaillent de leurs mains sont pacifiques ; c’est qu’aussi ils sont victorieux d’instant en instant. Leur propre durée est pleine et affirmative. Ils ne cessent pas de vaincre la mort, et telle est la vraie manière d’y penser. »

(Alain, « Sur la mort », Propos sur le bonheur)

 

 

 1. Routine de la lumière.

 

« Comme si l’on pouvait tuer le temps sans injurier l’éternité »

Henry David Thoreau, Walden.

 

J’ai perdu mon ombre. Le temps d’une sieste ou deux j’ai dû m’étendre sur le soleil trop bas. Mon cou est embué de lumière, mes pupilles sont hydratées pour des décennies entières. Comme si ce nectar d’hectares était auréolé si fort que les occurrences d’obscurité se planquaient, attendant frileusement leur tour. C’est certain, le vieil été renonce à sa fin. Difficile de ne pas voir clair en son jeu. Il étire sa luminescence avec une résolution telle qu’il en fait tomber les branchages. Le ciel est à peine cerné. Quelques marques blanches le rident par endroits.

Au gré des trajectoires improvisées, P. et moi poursuivons nos échanges de Hej. À chaque occurrence, le sien gagne en nuance. Le vacillement de l’ultime j offre un raccord idéal avec celui de ljus.[1] La tendresse tacite qui se noue avec P., comme avec O., me touche au plus au point. L’essentiel se glisse dans une respiration, un clignement d’œil, parfois une étreinte inattendue. Je me demande jusqu’à quand P. pourra jouer le rôle de la fille sans âge, jusqu’à quand ses pommettes seront suffisamment saillantes pour empêcher les rides de s’installer.

« Du levande » ai-je désespérément tenté de prononcer à O, qui a fini par éclairer ma tentative en accentuant, contre toute attente, la première syllabe du mot, faisant ainsi de « levande » un nom fatalement « levé ». Le titre d’un film de Roy Andersson, devenu en français « nous, les vivants », plutôt que le « vous  » attendu, s’accorde finalement mieux à la situation traduit approximativement. L’équation pronominale, nous = vi, aide à ce qu’on s’y retrouve. Horizontalité partagée, l’ancrage terrestre ne laisse pas indemne ; muscles et os grondant à chaque foulée, douleurs de dos pour O., genoux infidèles pour A., bras ankylosés pour P., souffle brisé pour moi.

Maintenant que la cinquième saison suit son cours, je me déplace dans les jours selon ce qu’exige de moi le bois. Il n’est jamais ni trop tôt, ni trop tard. Il est perpétuellement temps. Je ne suis définitivement plus le point mouvant dans l’horizon lapon mais une tige vibrante dans les cimes sylvestres. Le mirage des aiguilles émane de la lumière qui me pénètre. Je deviens l’objet de petits élans augustins, la chrétienté revendiquée en moins. À présent, je respire amplement, pas de souffle renouvelé au fil des instants. C’est peut-être le commencement de l’expérience du vieillissement. Il s’agit assurément d’un flirt avec la durée.

 

« La durée, c’est l’aventure de l’année qui passe, l’aventure du fait quotidien, mais elle n’est pas une aventure de l’oisiveté, ni l’aventure d’un temps libre (si actif soit-il).  (…)

Rester toutes ces années ami de toi-même peut te donner la durée.
Pouvoir me regarder amicalement dans les yeux est parfois un acquittement. »

Peter Handke, Poème à la durée

 

À cette heure, les suspensions temporelles de Peter Handke m’attendent sagement, bien rangées dans un rayon désert, sans lumière. Les mots d’Emerson ne palpitent pas encore dans ma bouche, aussi j’aimerais les lui dérober, et lancer, avec une spontanéité teintée de contentement maladroit, que, oui, il faut la respecter, cette satanée naturlangsamkeit, que les fichus rubis seraient peut-être brunâtres s’ils ne portaient pas sur leur coquille le poids des années. Désormais, pour que je sache où j’en suis dans cette histoire de temps, il me faudrait une boussole. Je me dis que ce n’est pas un hasard si, lorsqu’on dépliait celle d’Arthur, on y découvrait un miroir. L’accès à ma propre présence, irréductiblement plus puissante qu’une idéalisation du « pur » présent, se joue dans l’apprivoisement de moi-même. À un abandon total dans ce que l’on nomme poliment « environnement », à une sensualité sans cesse renouvelée. Ce déploiement n’est pas régi pas par un processus d’écoulement mais une logique d’engrangement. Soyons honnêtes : il n’y a clairement rien à perdre à être présent, sinon une absence simulée. Maintenant, l’idée même d’essence paraît pesante.

Il me semble désormais impossible de repartir. L’illusion que l’hiver suédois n’existe pas aidant, je ne suis plus certaine de venir d’un petit pays du Sud, d’aspect hexagonal, où chaque repas est orgie de vin et fromage. Mes dix doigts, s’ils se rendent « là-bas », deviendront des traits crispés sur mon poignet. Ligne quadrillée de temps à rattraper, de moments sans garantie de renouvellement. Qu’adviendra-t-il, une saison plus tard, de ces promesses faites au grand air ?

« Ce que l’on nomme « vie alternative », c’est bien souvent le cours naturel des choses… » m’a un jour dit P. en dénudant un pommier. Il me faudra attendre la rencontre avec mon homonyme pour renouer avec ce que la ville permet de partage temporel ; au nom, justement, de cette idée de rencontre. D’un autre côté, le simple fait de savoir qu’une C.A. – ce qui est toujours mieux qu’une Hannah Svensson – inspire tous les jours l’air de la capitale, me donne à penser que le quota est atteint et que j’ai encore droit à mon échappatoire. Un fatras de banalités me colle aux pieds. Qui a dit que l’essentiel se devait d’être hautement intellectuel ? Une vie, c’est ce que l’on fait de son temps. Si notre temps d’existence est sans cesse corrompu par du temps « de passage », du temps obligatoire qui ne profite à personne, alors il est peut-être temps d’envisager un déplacement là où les vitamines ne sont pas toutes cancérigènes.  

 

« D’une part, en ville (…) la vie est rendue infiniment plus facile à l’homme (…), les éléments le portent dans un courant où l’on n’a plus guère besoin de faire des mouvements pour nager. D’autre part, la vie se compose de plus en plus de ces contenus et représentations impersonnels qui tendent à refouler les colorations et originalités réellement personnelles. Si bien que, pour sauvegarder ce qu’il y a justement de plus personnel, il lui faut déployer toute la singularité et l’originalité possibles ; il doit exagérer celles-ci pour demeurer perceptible ne serait-ce qu’à lui-même. »

Georg Simmel, Les grandes villes et la vie de l’esprit

 

01. OCH SA VIDARE

 

2. Lettre à un ami (qui l’aurait peut-être reçue si je la lui avais envoyée).

 

Au bout du compte, je l’ai, ma petite cabane dans les bois. Ce n’est pas cher payé, à dire vrai, de mes deux bras seulement. Sortir les chevaux, nettoyer l’écurie, monter les chevaux, se demander quand je me mets à empester leur odeur si je leur laisse aussi un peu de la mienne, aider à la rénovation d’un toit, puis d’un deuxième, faire tomber la mousse, être vêtue et coiffée de mousse, empiler les crottes de moutons, améliorer leur habitation et finir par croire qu’ils m’en sont redevables (« clêêêêêêêre »).

Ma petite cabane ou la lente réhabilitation dans le commun des mortels, après avoir senti l’été glisser sur ma peau, après l’avoir laissé déperler au creux de mes pores ahuris. Il est difficile de se remettre d’un mois de belle étoile, d’un mois de douches aléatoires, d’un mois d’eau courant les rivières mais jamais les robinets. Il y a exactement une semaine, j’écoutais Vuelvo de Illapu, dans un lit nouveau, et je me demandais en frissonnant si je me remettrais de cet été, de cette flopée d’imprévus qui me font encore vibrer tout le jour durant. Je me demande même si la Laponie existe vraiment ; pourtant, là-haut, avec mon fardeau de dix-huit kilos sur le dos, une évidence crépusculaire, une évidence musculaire, me portait. Le Nord n’était plus point de repère, il était simple terrain d’accueil.

Je n’en reviens pas que cet été soit finalement ce que j’aurais à peine osé formuler « un capital vital ». Il y a encore quelques mois, je me demandais si j’arriverais au terme des cent kilomètres lapons entière et vivante. J’avais sciemment décidé de ne rien organiser pour mon retour, comme pour contrer le mauvais sort. Je ne sais si cela vient du fait d’avoir écorcé une douzaine de bouleaux, parcouru tant de kilomètres sans végétation, ou mangé un couscous lyophilisé entourée de rennes, mais je me sens irrésistiblement vivante, comme si du lichen enveloppait désormais la boule d’angoisses qui remue parfois dans mon ventre.

Mes cheveux ont vaguement roussi, pas blanchi d’une racine. Pourtant, j’ai la sensation d’avoir été si nue face à soi-même, si nue face à un paysage écrasant qui me toisait dans le miroir de ses passé et futurs confondus, que j’ai pris un petit coup de vieux, adoucissant. Il me fallait donc grimper au-dessus du Cercle Polaire Arctique pour réaliser purement et physiquement que le bonheur de vivre repose sur suffisamment d’aléas pour qu’on le célèbre comme il se doit.

Je vibre. Pas de bonheur, mais de sérénité, d’équilibre. Les Suédois ont un mot exquis, « logom », qui ne s’écrit sans doute pas ainsi. La juste mesure. Le strict nécessaire. De la présence à l’état pur, telle était donc cette quête éperdue d’essentiel.

Il est tard. J’ai dansé pendant deux heures dans mon cabanon, au fil d’une playlist aléatoire. J’écris peut-être sans mon esprit, je crois que ma main file seule sur les carreaux. Mes mains prennent beaucoup d’initiative, je les suis, confiante, je m’émeus de les voir empoigner les instants.

Tout à l’heure, dans le grand lac de T., je me suis battu avec les nénuphars sans fleurs. Je n’avais pas nagé depuis un mois. Seul mon petit nez saupoudré de taches de rousseur émergeait de l’eau. Mes jambes blanches, à la merci des racines, resteront blanches. Cet été, je les aurais bien senties. Satanées gambettes.

Je me sens parfois nostalgique de choses que je ne connais pas. L’impression que ce que je vis maintenant sera la balise des années à venir mais a failli advenir bien plus tard. Nostalgie anticipée.

Ici, à T., l’été continue, là où l’automne nous cueillait sur les derniers kilomètres lapons.

 

Chaque jour, un bain de lumière.

Cette fois-ci, j’émerge sans peine.

On sucre les plats à grands coups de « Ljus sirup » (sirop de lumière) ;

tout un programme…

 

Je te barbouille des plus beaux éléments

Clapotis de l’eau

Écorce de bouleau

Feux immémoriaux

Vent frais sur la peau 

 

C.A.

 

02. OCH SA VIDARE

 

3. En marchant vers le Svensk Filminstitutet.

 

« Ce n’est pas du tout une ville. Il est ridicule de la considérer comme une ville. C’est simplement un assez grand village, au milieu des forêts et de lacs. On se demande ce qu’elle fait là, avec son air si important. »

Ingmar Bergman

 

Mes pieds ne sont plus habitués aux chemins polis. Mes pas sont si réguliers qu’ils en grincent. Béton, terre nouvelle, mes orteils sentent bien que tu as des années-lumière de choses à cacher. Je sens encore le foin du petit matin. L’extrémité des mes ongles est assortie aux trottoirs. 

O. et A. pensaient qu’une matinée dans Stockholm me réjouirait. Je ne voulais pas les décevoir. Alors, pour ne pas subir mon péché de politesse, je réponds à l’appel du grand air plutôt qu’aux tentations de la capitale. « Quartier libre », m’ont-ils dit ; c’est décidé, ce sera Östermalm. Temps et efforts convergeront vers ce petit point qui déborde presque de la carte. Je marche dans l’inconnu, j’avance d’un pas haletant. Svensk Filminstitutet, tôt ou tard, me voilà !

Dans Rues de Berlin et d’ailleurs, Siegfried Kracauer établit que la valeur des villes se mesure au nombre de lieux qu’elles réservent à l’improvisation. Score de Stockholm, aile Est : néant. Je consulte mon plan compulsivement, tous les trente numéros environ – soit dit en passant l’absence de « bis », ne parlons pas des « ter », s’avère symptomatique de la platitude du trajet –, histoire de me créer de petites frayeurs enivrantes, d’envisager la possibilité d’un retour en arrière -véritable acmé en terme de restructuration rythmique-. Pourtant, je me retrouve inexplicablement sur la bonne même grande route. Je crois que j’ai trop longtemps nourri des rêves urbains hérétiques, mis sur le même plan ces deux pôles qui m’attirent magnétiquement, Suède et Argentine ; j’ai dû finir par confondre leurs capitales. S’il y avait un équivalent suédois aux dédales borgésiens, cela se saurait.

J’aimerais me sentir perdue en Suède, mais je suis juste dans une grande ville qui ne joue pas le jeu de l’euphorie citadine. Le soigneux quadrillage organisant la rencontre entre grandes avenues et petites rues, la régularité de l’écart entre deux numéros, les passages piétons respectés de part et d’autre sont autant d’éléments qui font de la pérégrination est ici acte de résistance. Je n’aurais donc pas ma petite symphonie urbaine de l’été. L’heure n’est pas à la flânerie urbaine ; me voilà bien loin, en effet, d’un écart introspectif dans le Berlin d’entre deux guerres. Je prends le temps, oh oui je le prends, j’esquive le cœur des monuments « à voir », en me préparant à pénétrer celui qui conserve des images bien plus précieuses.

D’ici, je ne vois plus les ondoiements de la mer, mes tympans allégés par l’absence de trafic ne devinent même plus les vagues. L’ocre des vieilles bâtisses du cœur flottant de la ville sont désormais dissimulées par du gris sur gris hautement résidentiel. La propreté des vitres est telle que les reflets remplacent les rideaux. Voyez l’idée : on piochera du troisième étage ce que la rue vous donne à voir mais quelle-ci n’ait pas l’impertinence de lever les yeux au ciel. 

Je tente parfois des traversées, sans tenir mon plan au courant. Mais me voilà encore en route dans la bonne direction. Moi, la fille dépourvue de sens de l’orientation, j’en viendrais presque à nommer cela ironie tragique. Une route sans fin. À aucun moment je ne cède à la tentation d’un transport en commun. D’ailleurs, c’est bien simple, tout me semble trop « commun » pour vivre quelque chose d’autre avec quelqu’un, même une ou deux stations à prix d’or. En une durée identique, j’aurais déjà eu droit à une poignée de « Hej » sur la Kungsleden lapone.

Une matinée toute entière dans la ville la plus peuplée de Suède et une prise de contact, une seule. Deux jeunes femmes radieuses s’adressent à moi, en suédois. Plaisir immense -mais éphémère, cela va de soi-. Je fais mine de comprendre la première phrase mais mon visage me trahit visiblement une fois le dernier mot tombé. Je me retrouve avec un fascicule en français (« notre dernier ! »), où figurent dix bonnes raisons de lire La Bible. « Une histoire divertissante avec de nombreux rebondissements, une nouvelle édition avec iconographie en couleurs. » Charmant duo blond, vous ne m’aurez pas ; vous êtes, comme nous toutes sans doute, des Monika et Lena Nyman en puissance.

Une heure et demie de marche sans désir de capture, ni sonore ni visuel. Durée de projection d’un long-métrage, tout juste le temps de faire revenir les images d’un inconscient cinéphile. Encore une fois, la ville s’esquive face à son propre reflet. Dans une encyclopédie sur la ville au cinéma, Stig Björkman, le ciné-homme natif de Stockholm, s’excusait presque que Stockholm ait été si mal aimée sur grand écran. Si l’âge d’or du cinéma suédois muet avait le mérite de me préserver d’énièmes déboires linguistiques, il demeure qu’il ne nous montrait la rue qu’en studio. Années 60, « sextiotalet », Stig Björkman nous dresse la liste de toute une série de films probablement à jamais invisibles, pour nous autres, humbles francophones. Pléiade de noms pour le moment désincarnés ; au hasard : Myten (1966) de Jan Haldoff, Puss och kram (1967) et Som natt och dag (1969) de Jonas Cornell, Misshandligen (1969) de Lars Lennart Forsberg, Dom Kallar oss mods (1968) de Stefan Jarl et Jan Lindqvist (1968).

À défaut de me rappeler d’une capitale en éveil ou de ses oscillations nocturnes, me reviennent deux visages de « jeunes filles » : Harriet Andersson aka Monika dans le film éponyme d’Ingmar Bergman (1953) et Lena Nyman, se (dé)jouant elle-même à quelques nuances près dans Je suis curieuse (1966) de Vilgot Sjöman. Deux jeunes filles qui n’endossent pas ce rôle avilissant et qui sont d’ailleurs peut-être plus jeunes que moi. Cela n’empêche que le désarroi voluptueux de Monika et l’appétit sans frontières de Lena leur font gagner les traits d’une certaine maturité. Toutes deux décident de quitter la ville comme condition sine qua non pour laisser aller leurs pimpants corps passagers : Monika largue les amarres sur la première île venue, Lena pédale jusqu’en Dalécarlie. Visages ancrés dans le celluloïd, poussée d’une petite lueur d’éternité sur le fil de la ville. Monika, Monika, je ne sais pas si c’est d’avoir moi aussi laissé pousser quelques poils sous mes bras, mais je prendrais bien le large avec toi.

Maintenant que des visages féminins entraînent mes derniers pas, les décennies révolues reprennent leurs droits sur les ondes de mon petit capital mémoire. Sextiotalet, alltjämt. Sortez cuivres, piano et banjos ! La voix cuivrée de Monika Zetterlund, les notes agiles de Jan Johansson, et dans un registre un peu moins noble, la pop sautillante des blonds minets et minets blonds, The Hootenanny Singers.

 

« Åh det är skönt när mitt Stockholm är grönt

sakta gå hem genom stan »

[« Oh que c’est agréable quand Stockholm est vert

Nous rentrons tranquillement à la maison en traversent la ville. »]

Monica Zetterlund, Sakta vi gå genom stan

 

L’errance ratée prend fin brutalement. Je ne pensais plus arriver. Le Svensk Filminstitutet, donc : crée en 1963 pour aider financièrement une jeune génération de cinéastes, désireux de couper court avec le monopole Bergman, il permit la réalisation de soixante-dix premiers longs-métrages en l’espace de sept ans. Le péché suédois (1963 – titre original Barnvagnen… La voiture d’enfant !) de Bo Widerberg fait partie de ces petits miracles, et la bande sonore de Jan Johansson n’y est pas pour rien ; encore faudrait-il que le film prenne place à Stockholm plutôt qu’à Malmö…

Après avoir fait tout un plat plusieurs kilomètres durant, une rambarde fait figure d’unique ascension. L’accès au septième art ne serait donc pas une simple formalité. Le lieu à atteindre semble être devenu symbole cinéphile, fort de son demi-siècle d’histoire nationale. Un bâtiment dur comme le roc, qui, après avoir soutenu de véritables bouleversements dans l’industrie cinématographique suédoise, vit désormais le cours normale d’une institution de renom, avec tout ce que cela peut comporter d’humeur froide et vaguement racoleuse. L’horizon est sans surprises. Vaste hall, propre et désert, du rouge répandu un peu partout. Flopée de portraits en noir et blanc, un brin trop souriants. Ingrid Bergman, Ingrid Thullin, Max von Sydow, Erland Josephson : vos dents n’ont plus de secret pour moi. Monika et Lena, je continue à vous chercher. Le temps d’un long-métrage pour aller jusqu’à vous ; la durée d’une vue Lumière pour visiter, et me voilà déjà repartie.

Trêve d’expérience de la ligne droite. Je serpente dans ma descente. Fika en solitaire. Le non partage de ce moment avec le premier autrui venu me donne l’impression que mon kanelbulle est plus sucré que la normale. Glycémie régulée, je reprends goût aux trottoirs. En quittant Östermalm, des recoins réapparaissent. Lyckliga gatan. On entend à nouveau les murmures marins. Je ne glisse plus ; quelques vitres sales agrippent ma vue. Des photographies jaunissantes, presque décollées, des locaux déserts : ici travaille donc ROY ANDERSSON, qui, fort de son « s » supplémentaire, nie tout lien de parenté avec Wes et Paul Thomas, et nous montre que le cinéma peut encore avoir pignon sur rue. Quelques mois plus tôt, je lui avais écrit dans un anglais protocolaire. Il m’a répondu dans un silence universel. De l’extérieur, j’épie les petits bureaux en vrac. Rien à signaler. Si ce n’est que toute son équipe travaille actuellement avec lui en studio. Encore un film qui s’échappera de Stockholm.

 

03. OCH SA VIDARE

Vue de Stockholm dans Monika (1963) d’Ingmar Bergman

 

4. Vuelvo a casa…

 

« Celui qui oublie trop longtemps de se concentrer peut fort bien descendre d’un trottoir à Stockholm et remonter de l’autre côté à Paris.

Mais qui donc voudrait que pareille chose lui arrive ?

Je possède un plan où ces points de passage sont indiqués, mais mieux vaut ne pas me l’emprunter. »

Kristoffer Leandoer, Poèmes sans domicile fixe

 

***

 

Nez contre le hublot, j’éclate bêtement en sanglot. L’avion est presque vide. Je tourne le dos aux hôtesses blondes. Je ne prendrai ni café ni sourire. Dans une heure ou deux, je serai de retour dans mon pays sans ours. Je me rendrais compte que je n’ai jamais écrit de testament. Je n’en saurai pas plus sur Hannah Svensson. Peut-être prononcerai-je un peu mieux son nom.

Quarante-deux larmes au compteur. Vuelvo. Les arpèges de banjo, la coulée de bâton de pluie, l’arrivée des basses, n’ont plus rien d’un décollage orgasmique. Je crois que je me trompe de destination. La terre que je quitte sera celle de l’éternel retour. Fragments d’âme enfouis sous rocher. Pas de supplément bagage, s’il vous plaît, je reviendrai en pièces détachées.

À l’arrivée, il faudra à nouveau parler français. Mes derniers mouchoirs ont cédé. Mes mains prennent maladroitement le relai. Je crois que je me griffe à moitié. Je jette un dernier coup d’œil, embué, aux grandes taches de bleu. J’aurais tout donné pour y jeter une ligne.

Pas de grand Boeing bleu de mer. Je me demande comment je parviendrai à préserver ce lopin d’été, ce que je ferai de mes mains, maintenant qu’il n’y a plus ni bâtons de randonnée, ni sainte trinité scies-hache-marteau, ni rênes des chevaux pour les épuiser. J’aimerais passer une journée sur un banc. À la fin de De la guerre, Mathieu Amalric, lui, prenait bien le temps de se réacclimater à la « société des hommes pressés ».

Voyez-vous, je me sens un peu écorcée.

 

 5. Pied à terre.

 

« Pendant un bref instant tout de finesse, quelque chose de doux traversa mon corps exténué. Je lui dis : ouvrez la fenêtre, depuis quelques jours je sais voler. »

Dernière phrase de Sur le chemin des glaces, Werner Herzog.

 

Paris, automne. J’ai peur d’oublier. Pire encore ; je redoute une mémoire objectivée. Je me demande jusqu’à quand je vibrerai en évoquant Tjugo-Fyra, la mousse rouge et le tipi, quand est-ce qu’ils deviendront la plate conjonction d’un mot et d’une image, sans aucun éclat dans la jointure.

À peine cueillie à mon retour par Antoine, je lui ai déversé tout ce qui me venait, jusqu’à en être essoufflée. J’avais oublié ce que c’était, parler français, dans un contexte autre que la pure frime rimbaldienne. Dépositaire immédiat de ma mémoire échevelée d’un été, à son tour de raconter…

 

Tro

plein

 

Parce qu’il est bien connu que les esprits japonais possèdent des résidences secondaires en Laponie. Parce que le sonnet est strictement prohibé dans DLR [NDLR : Denise Labouche Revue]. Et enfin parce que less is more… Cet ami, chargé de décrire l’état de Claire à son retour, a choisi l’Haïku, quitte à être cucul.

 

Cheveux ours brun

Claire(s) pupilles équinoxe

Est revenue vive

 

Son âme chatouille

Le souvenir pastoral

De troncs couchés ivres

 

Belle intramuros

Là, sous les toits pluvieux

Tu vois, tu m’émeus.

 

La foi est un plat qui se mange froid. Ou du moins, au nord du Cercle polaire Arctique. Sur prescription de l’ambassade de Suède, Claire est dispensée de messes dominicales, de pèlerinages à la Mecque, de méditations sur le Vide, de Shabbat et d’hécatombes en tous genres pendant au moins mille ans. Car elle a fait, cet été, un plein de tro. [NDLR : en Suédois dans le texte, expression signifiant « la foi »].

Anton Heralÿsson

 

6. Prise de parole (6) – Comme une parfaite harmonie

 

I. IDENTITY

 

  • INITIALES : D.Z.
  • ÂGE : 29
  • RÉGION D’ORIGINE : Värmland
  • UNE IMAGE DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : Mes plantes.
  • UN SON DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : La chanson Ack Värmeland, du sköna.   
  • UNE PHRASE EN SUÉDOIS QUI TRANSMET VOTRE ÉTAT D’ESPRIT PRÉSENT: « Lycka till med fjärde framtiden ! Kramar » (Bonne chance avec le quatrième avenir. Bises. )

 

II. QUESTIONS

 

1. 2012 aurait pu être la fin du monde. Pensez-vous que tout va mieux désormais ? Était-il important de penser à la fin pour continuer à vivre, peut-être plus consciemment, moins vainement ?

Je crois que c’était une bonne chose que les gens croient à cette histoire de changement. C’était nécessaire pour vraiment créer du changement. Mais je n’ai vu aucun changement direct pour le moment. Quand on consulte les rapports environnementaux, on apprend que de gros changements s’imposeront si nous ne faisons pas de petits changements nous-mêmes, maintenant. Alors, peut-être faut-il se contenter de ces petits changements invisibles pour le moment.

2. Cette année, en France, nous avons entendu parler des émeutes de Husby comme de violentes protestations en Suède contre l’inégalité sociale. Selon vous, était-ce un événement important ou juste un cri dans le creux du printemps suédois ?

Une amie m’a appelée des Etats-Unis où l’on parlait des événements à la télé. Elle était affolée, elle pensait que la Suède était à feu et à sang. À ce moment-là, j’étais à Stockholm. Je lui ai répondu, dans le plus grand calme : « Écoute… En fait, il ne se passe rien ici. » Je crois que ça a été très exagéré, les gens de Husby qui m’en ont parlé le disent aussi. C’était une bonne manière d’accorder des points supplémentaires au parti d’extrême droite parce que tout se passait dans une zone où ne vivent pratiquement que des « étrangers ».

3. En 1968, dans Jag är nyfiken de Vilgot Sjöman, la jeune Lena Nyman se demandait si la Suède était une démocratie et s’il était possible de fonder une démocratie quelque part dans le monde. Quarante-cinq ans après, que pensez-vous de cela ?

Je pense que la démocratie est fissurée sur de nombreux points. C’est presque devenu une excuse, un alibi, de dire « c’est la démocratie », comme si c’était quelque chose d’acquis, alors que c’est la promesse d’une éternelle construction. Le fait que les citoyens suédois ne sont pas assez sollicités pour les questions de société renforce cette idée. Et ceux qui voudraient la dépasser se sentent exclus. Donner cette parole, c’est redistribuer le pouvoir, c’est sain pour une démocratie. 

4. Pensez-vous que l’être humain a vocation à vivre en ville ?

Oh ! Comme vous devez vous en douter… Je ne pense pas vraiment que nous sommes censés vivre en ville ! Tout simplement parce qu’il n’y a aucune production première en ville.

5. Connaissez-vous le nom de votre voisin le plus proche ? 

Je vis dans un collectif. Donc je connais leurs noms, inévitablement…

6. Quel cliché au sujet de la Suède en est vraiment un ?

Je dirais que nous sommes un peu plus… Silencieux. Moins expressifs, d’une certaine manière. Un peu plus froids. Nous avons un dicton « Le silence est d’or, la parole est d’argent ». Ah, vous l’avez en France aussi ! Cela doit être un vestige de votre période de règne…

Nous sommes aussi de bons collaborateurs, nous savons travailler en équipe.

7. Notre siècle est vieux de treize ans seulement et les prochaines générations seront amenées à vivre de nombreux événements que nous ne pouvons même pas imaginer. Selon vous, quel pourrait être l’événement du vingt et unième siècle ?

Il va falloir repenser complètement le système économique, ce qui amène la possibilité d’un effondrement global et d’un renouveau complet. Certaines compagnies sont plus riches que certains pays… En termes d’investissements, il va y avoir des choses à penser, à bouleverser. Notamment dans le lieu entre économie et environnement ; comment il va falloir promouvoir notre propre cadre de vie et survie, en faire une valeur, pour attirer les consciences financières.

8. Comment imaginez-vous la Suède dans 500 ans ?

Tout aura gelé ! C’est ‘une’ possibilité. Il y en a peut-être d’autres… Comme une parfaite harmonie. Comme le prônent les Témoins de Jéhovah. Nous pourrions tous brouter de l’herbe, y compris les tigres, et vivre ensemble.

9. Quel élément ou quelle « chose » vous rappelle que vous êtes un être humain et que vous êtes vivant ?

Mon pouce.

10. Pensez-vous qu’il faut être né en Suède pour être suédois ?

Je pense que la Suède est actuellement un pays « confus » sur ce point. Notre cuisine est absolument internationale, parce que la cuisine traditionnelle suédoise n’est clairement pas assez affirmée et savoureuse et pourtant, c’est de plus en plus difficile d’obtenir la nationalité suédoise. Je ne me considère pas vraiment Suédois, depuis que j’ai dix-sept ans, je pense plutôt les choses comme un « citoyen du monde ». Il m’est difficile de répondre à la question, d’ailleurs, je n’y réponds pas. 

11. Serait-il possible pour vous de vivre ailleurs qu’en Suède ?

Oui… et non. J’aime vraiment la nature suédoise et l’énergie qu’elle procure, ainsi que l’hiver, avec un peu d’équipement. J’ai aussi aimé le Brésil et le Portugal. Mais cela impliquerait de mieux parler la langue et de connaître un peu les gens. Quand je me projette dans le futur, c’est ici, en Suède, que ça se passe. Ce qui ne m’empêche pas de danser la capoeira. 

12. J’ai reçu une lettre étrange d’une certaine Hannah Svensson. Connaissez-vous quelqu’un qui s’appelle ainsi ?

J’ai une sœur qui s’appelle Hannah. Mon autre sœur s’est mariée à un Svensson. Alors, si tu les mets ensemble… Mais je n’en connais aucune ‘entière’. Si j’en rencontre une, je lui dirais que je t’ai rencontré. Il est possible qu’elle s’exclame : « Elle ne m’a jamais répondu, la salope ! ». Il est peut-être temps de lui écrire.

13. Quelle question aimeriez-vous poser à un Suédois ?

Que s’est-il passé ? Il y avait tant de mouvements sociaux, de travailleurs, on critiquait tellement et si ouvertement les Etats-Unis, etc. Ma génération n’en a presque pas conscience. Que s’est-il passé ?

 

***

 04. OCH SA VIDARE

« C’est quand on ne s’y reconnaît plus, ô toi qui m’abordas, qu’on y est. Souviens-t ‘en. »

Aromates chasseurs – René Char

 

 

 

Remerciements : Arthur Dietrich, co-auteur des photographies, ami à toute épreuve, à D.Z. pour sa parole, à Johan Härnsten et Jack Westmore pour la précision de leur suédois, à Antoine Héraly pour lui-même tout entier.

 

 


[1] Lumière en suédois.