Maison indépendante

LAGOM – LA CINQUIÈME SAISON. [6]

 

 

Claire Allouche |

 

 

SIXIÈME CARNET : LA CINQUIÈME SAISON

 

 

« Peu auront su regarder la terre sur laquelle ils vivaient et la tutoyer en baissant les yeux. Terre d’oubli, terre prochaine, dont on s’éprend avec effroi. »

René Char, Ce bleu n’est pas le nôtre.

 

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1. Les rumeurs du lac. 

 

« Now, you can keep the lights off. »

 

La demande d’O. a forcé le silence et fait retentir la nuit. Jo., faux borsalino sur cheveux foncés, N. son « killar » (copain) en parka ruisselant encore la matinée, T. le fils d’O. imper noir menaçant, et moi, formons un « nous » condensé dans à peine deux mètres carré. Obscurité ressuscitée. Dernier mouvement en suspends. D’un saut léger, O. a rejoint sa place attitrée. Il nous fait quitter la rive d’un geste imperceptible. Cinq embarqués, tous en lac. Le moteur barbote solitaire dans l’étendue. Nul autre bruissement régulier que les lointains chantiers de castors.

Horizon éteint. Subsiste dans le ciel une fine trace de rose. Elle érafle la voûte étoilée sans raviver les reflets. Le matin même, l’itinéraire se décidait au gré des miroitements. Nous lancions les appâts, têtes-de-poisson-dans-cage-bleue-reliée-à-bouts-de-bois, sur les ondoiements des arbres. Les réverbérations étiraient les derniers soupçons de chair des terres flottantes. Et nous restions inertes quelques instants, le temps que le bleu des pièges disparaisse tout à fait, que le bois -nénuphar de circonstance- finisse de remuer, que O. hoche la tête, lèvres pincées. Reprenait alors la cantate de murmures. Les messes basses de Jo. et N. en allemand, les conseils de O. lancés en anglais comme autant d’appâts pédagogiques ; O. qui, imper jaune sur le dos, autant dire la moitié du drapeau national, ajoutait à l’intention de T. quelques mots en suédois. Puis, s’ensuivait une chorégraphie de gestes intuitifs, d’une ligne à l’autre ; torsion de dos, bras abandonné, frétillement de genou. Mélodie familière, partition harmonieuse, sans encombres. Et la barque qui suivait son cours. 

 

« It’s high time for crayfish. »

 

Il m’a fallu attendre la nuit et la découverte des terrifiants petits yeux brillants pour que le nom français de la bestiole pince enfin ma langue. E-cre-visse. L’été semble ne plus finir même si la saison présente ici-bas le creuse, l’épuise, sans dévoiler la moindre promesse d’automne. Durée suspendue et traversée sans trace, rien ne semble laisser la place à un éventuel drame.

Avant de faire remonter le premier bout de bois à la surface, O. lance les paris. Jo. et N. en verraient bien soixante (faut-il oui ou non compter double?), T., amusé, en promet quatre-vingt dix. O., après réflexion, prononce en suédois l’impossible « soixante-dix ». Je ne dis rien, je garde encore secrets mes mots de français.

 

« We thought about building something other there, a little house for the kids. But… They grow so fast. »

 

T. ne semble pas avoir entendu son père. Yeux plissés, il pointe du doigt le premier bout de bois. Arrêt. Cow-boys des doux flots, nous récupérons nos lassos de fortune à même l’eau. Au moment précis où l’on pose sa main sur le bois, on ne sait combien pèsera la cage bleue. Poignet engagé, bras mouillé, les paris reprennent. Et l’on n’en finit pas rembobiner. Certains paniers méritent qu’on s’y mette à deux bras. D’autres portent encore la tête de poisson intacte. Nos souffles éclairent nos trajectoires gestuelles. Nous butinons de bois en bois. Même aventure, bien que les poignets finissent par se détendre, les fils paraissent de plus en plus souples. Parfois, le moteur est coupé trop tôt ou trop tard, et l’un ou l’autre, nous nous contorsionnons un peu, pieds bien ancrés sur le plancher et hanches cédées au-dessus de l’eau. Dernier bois flottant. Nous retenons notre respiration, la lumière soudain s’évapore. Le cri de la victoire est un grouillement brunâtre répugnant dans un haut seau. Les carapaces s’entrechoquent, les antennes se tripotent. Les écrevisses ont plus de raisons de se cacher que d’habiter.

 

« All is relative will be the lesson of the day. »

 

Mousse phosphorescente sous les pieds, nous reprenons le chemin initial, les bras allongés par quelques kilos de chair fraiche. Après un combat à mains nues dans le lavabo, le jour suivant, ces pinces seront chair tendre et fileront de doigts en bouche au rythme heurté du dépeçage.

Il reste quelques mètres avant que nos trajectoires bifurquent. Nous avons rallumé nos lampes frontales. Il est grand temps de regarder la nuit dans les yeux.

 

2. Survivance.

 

De toutes ces nuits sans rêve, l’une grouille encore dans mon ventre. Enfouie sous la couette, j’attends d’être happée par l’obscurité. Ma montre ne bat pas assez fort. Écouteurs sur oreilles, électricité neuve, la nuit défile au gré des refrains retrouvés. Je frissonne. Je ne sais pas si je dois mettre cet état sur le compte de la température ambiante ou d’une sensation rare qui m’envahit peu à peu. Une sauterelle, que je n’avais pas identifiée comme telle au moment des faits, effectue d’irréguliers allers retours sur le lit. Changement de chanson. Vuelvo de Illapu. Arpèges de banjo, coulée de bâton de pluie,  arrivée des basses. Le décollage est imminent. Je ferme les yeux. Mon corps est suspendu. La plante de mes pieds se rapproche du Chili. J’inspire de toutes mes forces. Des larmes en guise d’expiration.

 

« Vuelvo, vida vuelvo… »

 

Une boule salvatrice joue au flipper dans mon for intérieur. Elle déchaine sur son passage une saccade d’images. Si je meurs maintenant, Dieu existe. Si je meurs maintenant, ce sera une chose de moins à faire. Mes pieds auront vu le Chili. La basse s’impose, la basse régule, je n’entends plus qu’elle. Salve d’avenir en suspends. L’atterrissage comme autre forme d’envol. Mes mains tremblantes agrippent les draps. La sauterelle – à l’identité toujours vaporeuse – vient mettre à l’épreuve mon centre de gravité. Mon visage doit être inondé. L’espace du dedans propice à de grisants vertiges. Je lévite et je serre les dents. La prise de contact avec le sol aride me fait vaciller. J’inspire à n’en plus finir. Un tête-à-tête avec un ours, même un grizzly, ne saurait altérer mon état. Continuent à ruisseler dans l’obscurité l’amoncèlement de tous les étés.

J’ai failli sortir et crier, – à qui, aux sangliers ?- , que je n’avais pas peur de vieillir, que je n’avais pas peur de m’éteindre, que ça faisait partie du jeu, parce que j’aurais au moins vécu un peu, et que rien que ça, c’était immense, et que ça valait le coup de prendre le risque ; de prendre le risque d’une suite un peu moins grandiose, parce que cet été encore inachevé pourrait sans mal illuminer des hivers sans gloire et sans désir.

J’ai failli écrire à mes parents, j’ai failli les remercier de cet « heureux accident ». J’ai tenté de visualiser l’instant exact de la promesse intra-utérine de mon existence. J’ai tressailli et j’ai mordu la paume de ma main, j’ai croqué ma ligne de vie à pleines dents, juste pour m’assurer qu’il y avait exacte conjugaison entre conscience et présence.

Mes orteils refroidissent. Robert Charlebois prend le relai. Je ne suis jamais allée à Montréal. Maintenant, c’est fait. « J’ai besoin de cette lumière… » Comme il me paraît obsolète, mon testament bien en vue sur le bureau. À coup sûr, je le jetterai par inadvertance en revenant. JE SUIS VIVANTE. Je le crie si fort sans ouvrir la bouche que je devine la forêt crépiter. Arriver et se demander, d’où venait cette idée commune de partir, maintenant qu’il va falloir se quitter. Parce que j’entretenais le doute que je ne reviendrais peut-être pas. Je m’espère désormais au pôle opposé pour décrocher définitivement mon certificat d’existence. Mais maintenant, c’est comme si les deux, Laponie et Patagonie, se valaient, comme si cet éclat nocturne provenait d’une collision des latitudes.

Même dans le noir, je le sens. La lumière me colle à la peau. Je ne cesse de m’enorgueillir de mes taches de rousseur. La Suède me va bien. Je l’ai espérée dix ans, prétextant que dans Sweden, il y a Eden. Je ne me sens plus étrangère dans le pays à la langue – abstraction musicale.

J’ai regretté de ne pas être amoureuse. J’ai regretté de ne pas avoir d’enfants. J’ai regretté de n’avoir que moi pour m’émouvoir de tout cela. Vulnérable « sismographe de sensations », va. J’ai pensé aux violons sucrés de chansons égarées sur les ondes de « Nostalgie ». J’ai pensé à ce qu’ils véhiculent de vérité, une fois le mauvais goût écarté. J’ai fredonné C’est beau la vie de Jean Ferrat, où l’on entend sa moustache se relever un peu plus à chaque couplet ; j’ai chantonné C’est extra de Léo Ferré en me concentrant sur la rencontre orgasmique entre basse et violon.

« La vie n’est pas longue, elle est ronde. » m’a dit un ami, la veille de mon départ. Je crois qu’il plaisantait. Me voilà cernée par ce jaillissement vital. Il est possible que je dorme les yeux grands ouverts. J’aimerais savoir quelle est cette chose qui sur mon ventre se pose.

 

Gå på hem, liv, gå på hem…

6.2 LA CINQUIÈME SAISON

 

3. Prise de parole (5) ; Le gangster en Volvo

 

I. IDENTITY

 

  • INITIALES : T.H.
  • ÂGE : 24
  • RÉGION D’ORIGINE : Stockholm
  • UNE IMAGE DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : Un sanglier qui parlerait de la mythologie nordique.
  • UN SON DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : Aucun
  • UNE PHRASE EN SUÉDOIS QUI TRANSMET VOTRE ÉTAT D’ESPRIT PRÉSENT:

« Älska mig när jag minst av allt förtjänar det, för det är då jag behöver det som mest. » (Aime moi quand je le mérite le moins parce que c’est quand j’en ai le plus besoin.)

 

II. QUESTIONS

 

1. 2012 aurait pu être la fin du monde. Pensez-vous que tout va mieux désormais ? Était-il important de penser à la fin pour continuer à vivre, peut-être plus consciemment, moins vainement ?

Pas d’avis sur la question.

2. Cette année, en France, nous avons entendu parler des émeutes de Husby comme de violentes protestations en Suède contre l’inégalité sociale. Selon vous, était-ce un événement important ou juste un cri dans le creux du printemps suédois ?

C’était intéressant que cela arrive parce que c’était la première protestation dans cette zone.

3. En 1968, dans Jag är nyfiken de Vilgot Sjöman, la jeune Lena Nyman se demandait si la Suède était une démocratie et s’il était possible de fonder une démocratie quelque part dans le monde. Quarante-cinq ans après, que pensez-vous de cela ?

Je pense que la Suède est un pays vraiment démocratique, avec des valeurs foncièrement antitotalitaires, surtout comparativement à d’autres pays occidentaux (USA ? Italie ? Grèce ?).

4. Pensez-vous que l’être humain a vocation à vivre en ville ?

Pour certains oui, pour certains non.

5. Connaissez-vous le nom de votre voisin le plus proche ?

Oui, et d’ailleurs, même si je ne donnerai pas son nom, je tiens à dire que ce n’est pas n’importe qui… un marquis. Le dernier de Suède. Il a même posé ses pieds sur le tapis rouge du Vatican, ce qui est peu commun ici.

6. Quel cliché au sujet de la Suède n’en est pas vraiment un ?

Que les Suédois sont un peuple de la forêt qui ne boit que de la vodka, chassent l’élan et sont effrayés par les rapports sociaux… C’est assez vrai dans certains cas mais les Français sont généralement bien pires.

7. Notre siècle est vieux de treize ans seulement et les prochaines générations seront amenées à vivre de nombreux événements que nous ne pouvons même pas imaginer. Selon vous, quel pourrait être l’événement du vingt et unième siècle ?

Les mesures socio-environnementales pour le futur de notre planète vaincront les valeurs capitalistes.

8. Comment imaginez-vous la Suède dans 500 ans ?

Ce sera un navire viking géant rempli d’individus effrayés par les rapports sociaux, buvant de la vodka à flot et chassant l’élan.

9. Quel élément ou quelle « chose » vous rappelle que vous êtes un être humain et que vous êtes vivant ?

Les autres êtres humains ou les jolis paysages naturels, particulièrement sous la neige ou en été. De manière générale, j’apprécie les paysages. Les paysages enneigés sont si purs que je ne peux pas m’empêcher de les trouver attractifs.

10. Pensez-vous qu’il faut être né en Suède pour être suédois ?

Oui et non. D’un point de vue purement culturel, vous risquez de vivre des temps difficiles si vous n’êtes pas né en Suède. La culture scandinave n’est pas vraiment la même qu’ailleurs en Europe, aux États-Unis, et bien sûr, en Afrique, en Asie, en Amérique Latine. Si vous vivez dans une ville, vous vivrez probablement dans une autre ville du monde, la question est plutôt : est-ce que vous apprécierez le temps passé ici ? Si c’est le cas, alors, vous deviendrez très vite suédois.

11. Serait-il possible pour vous de vivre ailleurs qu’en Suède ?

Oui, j’aimerais essayer d’autres pays. Pour être honnête, je ne suis pas si attaché à la culture scandinave, notamment en raison de son ethnocentricité, qui n’est pas très difficile à comprendre si l’on regarde une carte. Les Danois sont les Vikings les plus ouverts, mais ils demeurent égocentrés.

12. J’ai reçu une lettre étrange d’une certaine Hannah Svensson. Connaissez-vous quelqu’un qui s’appelle ainsi ?

Non, je connais une Hannah, mais pas Svensson. Je connais un Sven Svensson qui aime boire du lait et manger des boulettes de viande et se bourrer la gueule, ce qui l’amène à pratiquer des danses très embarrassantes. Il conduit également une Volvo en dépassant les délimitations de 10km/h, ce qui lui fait penser qu’il est un gangster. Et c’est effectivement un comportement très gangster en Suède que celui de Sven Svensson.

13. Quelle question aimeriez-vous poser à un Suédois ?

Dans quelle catégorie la Suède s’en sort le mieux, dans toutes ? Si vous répondez « dans toutes », vous considérez-vous comme nationaliste ? Avez-vous déjà vécu hors de la Suède ?

 

6.3 LA CINQUIÈME SAISON

 

4. Bêlements arborescents.

 

« Je ne vois devant moi que des étendues sans relief. Soudain, à l’approche d’une colline, j’ai pensé : ‘Tiens, un cavalier’, mais de près, c’était un arbre. Puis, j’ai vu un mouton. Pris de doute, je me suis demandé si ce ne pouvait pas être un buisson, mais c’était bien un mouton qui se mourait là. Il mourait, silencieux et pathétique. Je n’ai encore jamais vu un mouton mourir. J’ai marché à vive allure. »

Werner Herzog, Sur le chemin des glaces

 

Une fois le dix-septième arbuste abattu, je me suis quand même demandé si tout cela était bien vrai. Car tout cela était trop vrai pour être tout-à-fait honnête. À chaque occurrence de la scie, un bêlement. Pour chaque arbre tombé, un mouton découvert. Et in Arcadia ego. Comme si l’« on » avait décidé de réitérer le Truman Show avec la complicité de Nicolas Poussin. Prochain coup de hache, le décor qui s’effondre ?

Port de gants obligatoire. Le temps ne glisse pas, il râpe. De légères égratignures ornent mes poignets. Sang et sève se mêlent. Dix-huitième. Couper un arbre, couper de l’ombre. Lumière ravivée, l’été ressuscité. Seuls points mouvants à l’horizon : lumière et moutons. Le mouvement n’est jamais tout à fait le même parce que chaque tronc implique une approche spécifique. Je me courbe, je m’agenouille, je m’affaisse, je recule. Cette branche aura raison de moi. Je n’arrive pas encore à prévoir quel sera le dernier coup.

Ici, je laisserai une vague étendue de troncs embryonnaires, un cimetière arborescent. L’horizon retrouve ses lettres de noblesse. La dernière fois que T. m’a rendu visite, il m’a demandé de ne pas toucher à un bouleau sur le côté haut. « Si tout disparaît, il y aura trop d’horizontalité et on ne le distinguera plus, l’horizon. » J’ai laissé la ligne d’accroche. Le lendemain, il s’est excusé de m’avoir imposé son idée. « Je voulais juste laisser quelque chose en vie. » Je n’ai pas touché au tronc du bouleau. 

Je me dis qu’il faudrait danser entre chaque geste, faire circuler la sève, repeupler l’espace illico. Oui, mais, impossible de trouver un moment d’intimité pour mettre en œuvre ce projet. Le mouton Tjugofyra (24), regard frondeur, et son trio de progénitures, Trois Grâces du type malpoli, me poursuivent d’un bout à l’autre du terrain, laine sur dos.    

Vingt-cinq. Les mots m’en tombent. Pas de pensée qui me traverse. L’attrait de la lumière combiné à une intense concentration. Les infinies nuances de vert excitent mes pupilles. Toute tentation de cérébralité est empêchée par un surplus d’intuition. Au nom de tous ces philosophes que je n’ai pas lus, je crie FORÊT.

 

«  D’elle-même, la vérité marche à travers bois. »

Werner Herzog, Sur le chemin des glaces

 

J’ai aussi vécu des après-midi de chien. Berger allemand au bout d’une laisse, j’arpente le terrain de travail à un autre rythme, une autre hauteur. Truffe collée contre mousse, il ne relève la tête que pour fuir les moutons. Décidément, Tjugofyra fait autorité. Un tronc sur deux, la laisse s’entortille. La danse commence. Valse canine sous hauts bouleaux. Fin de journée, le chien disparaît. Je crie son nom d’un bout à l’autre, j’enjambe les troncs, j’aboie ‘au cas où’. L’immensité inerte pour seule réponse. J’approche mon nez de la mousse. Je tombe.

 

6.4 LA CINQUIÈME SAISON

 

5. Le nez au ciel.

 

« Et puis de partout, on peut voir le ciel étoilé: voilà un beau précipice. »

ALAIN, « Voyages » in Propos sur le bonheur.

 

La nouvelle est tombée en pleine lumière. Quand j’ai entendu A. crier, j’ai cru qu’elle avait été frappée par un éclair. De loin, O. paraissait encore tenir debout. Instant fracassant, intuition du drame sans connaissance des événements, la petite boule salvatrice a cloué mes talons six pieds sous terre. J’ai vu l’été, d’un bloc, s’écrouler. D’une main, A. n’en finissait plus de repositionner ses lunettes de soleil. De l’autre, elle combattait les larmes qui perlaient jusqu’à son poignet. Puis, A. a pris l’auto noire et a filé chercher son fils T. à St. . O. s’est enfermé à double tour dans la vaste maison blanche. Un ange passe, vingt-quatre heures durant. 

Hannah Svensson, ma Hannah Svensson de la fin du vingtième siècle, qui un jour m’écrivit d’une main amie, n’existe peut-être pas. Elle aura au moins la chance de ne pas en mourir. Et, à ne pas mourir pour ne pas mourir, elle n’élira pas l’âge tendre comme celui de l’évanouissement ad eternam.

Je ne connaissais pas C. et la seule chose que je sais d’elle, à l’instant précis où tombe la nouvelle, c’est que je ne la connaitrai jamais. Dorénavant, pour O., A. et surtout pour T., prononcer son nom, « C. », est motif d’incompréhension, de convulsions, de confessions. Je ne veux pas croire à sa disparition, elle dont je connais encore et rien que le nom. Je peux encore le prononcer, intact. Il s’affiche dans ma tête de la même façon. Je ne veux pas croire à l’ironie tragique : il y a tout juste une semaine, je rencontrais son homonyme, aiguilleuse professionnelle, dans un train, elle qui vient de sacrifier corps et âme aux rails de la SJ.

Je ne sais pas quoi faire de mes membres avant que la nuit à nouveau ne tombe et m’enveloppe. J’arrache la montre de mon poignet. J’aimerais être déjà demain. L’idée même de dormir m’épuise. Je sommeille yeux ouverts, pieds balbutiants, au grand air. J’erre sans répits dans le creux des hectares harmonieux. Situation tout bien considérée, aucune des langues que je connais n’est assez ergonomique. Je cours, je veux m’essouffler, je veux encore me sentir assez, assez pour ne pas parler. Le soleil, perdu entre été et automne, détone, continue à émettre ses odieux rayons. Jusqu’à quand durera cette journée insoutenable ? Je reprends mon programme d’essoufflement, bien consciencieusement. Ma respiration déraille, mes mains chutent sur mes hanches. Je toise l’herbe menue. J’arrache quelques brins, neutralise tant bien que mal un point lacrymal. Et si nous n’en finissions jamais d’être aujourd’hui ?

De loin, j’entends un moteur ronronner. P., « the girl on the caravan », est de retour. Elle seule, ici, n’est pas de la famille. Je crois que je me réjouis de retrouver une figure humaine. Jusque là, je ne lui ai adressé que de timides « hej ». Je dois maintenant réactiver ma parole en dépassant le monosyllabe. Je laisse ma langue caresser mon palais en guise d’encouragement. Il va falloir lui annoncer, tout lui expliquer, dans une langue où je n’ai émotionnellement pas été formée. La voiture de P. s’arrête devant moi. Elle ouvre la portière, immuable petit sourire doux débordant de la commissure. Hej. Elle me fait signe d’enlever un brin d’herbe au coin de l’œil. Elle me demande de l’aider à porter un énorme engin de jardinage jusqu’à sa caravane. Le chemin est long, l’outil lourd. Chaque pas est une phrase reportée. Mes bras ne supporteraient pas de lui annoncer. Nous posons l’aimable tonne sur son simili palier. Elle prépare un café. La nouvelle m’échappe des mains. P. se retourne vers moi, dans le calme. Je serais incapable de donner un âge à la « fille de la caravane ». Son calme et sa tendresse incorruptibles sonnent comme l’élan d’une survivance. Cheveux bruns frisés, petits yeux marron sereins, P. rassemble des pommes et ouvre tous les placards à la recherche d’un pot de cannelle. « They may need an apple pie ».

C. n’est plus là. Pourtant, demain, la brebis 24 réussira encore à s’échapper. Il faudra bien remplir la gamelle du chien, cueillir les dernières fraises sauvages avant qu’elles ne se gâtent. La rosée s’invitera sur nos pieds. « You know, it is an endless story ». Dans cent ans, il n’y aura peut-être ici que des moutons pour y penser.

L’apple pie est doré et robuste. Nous allons le déposer devant la porte de la vaste maison blanche. J’empeste la cannelle. Ça y est, enfin, la nuit est tombée. Je ne connaissais pas C. et j’apprendrai le jour de mon départ que avions mêmes âge et initiales. Satanée boule salvatrice, j’aurais aimé te partager. J’espère t’avoir un peu diluée, entre pomme et farine.

P. m’invite à regarder le ciel sur sa balancelle. Nous donnons nos visages aux constellations. Les étoiles partout se défilent. P. se met à parler. Elle évoque un voyage en Nouvelle-Zélande, le bonheur de se sentir vivante, l’âme à l’envers, de l’autre côté de l’hémisphère. « On the one hand, they have mountains like in Norway, on the other hand, they have dolfins in the Pacific Ocean ». Le nez rivé vers le ciel, elle ajoute : « I like living in Sweden because you can only go to the South. The world seems to be huge but you can’t feel lost. » La voûte céleste est un linceul apaisant. Elle me dit qu’elle aurait aussi aimer connaître C.. Sans tourner la tête, je flaire l’odeur discrète d’embruns salés. P. passe le doigt sur son œil. D’une voix posée, avec un débit maîtrisé, elle se demande à quoi cela tient, d’être en vie. D’être là, elle et moi, parfaites inconnue, iris noyés dans un trop plein de cosmos. S’ensuit un silence consenti. La nuit revit. Le temps bute. Nous partageons une heure mutique, peau frissonnante, paupières tombantes.

Encore une nuit sans rêves. Il faut simplement que le temps passe. Je déplace mon oreiller. Je découvre une sauterelle. Qu’elle rejoigne l’herbe menue. Le matin arrive sans crier gare. Le ciel me paraît bas. Le brouillard a encore raison de lui, il le dissout jusque dans les pores de la terre. T. frappe trois coups à la porte de mon cabanon. « Hej. I would like to cut some trees. I have to think about something else. Would you join me ? » T. et moi, de part et d’autre du terrain, enfonçons nos solitudes diurnes à même les racines. Il caresse le tronc d’un bouleau fier avec sa scie japonaise. Bouleau épargné au nom d’une aspiration à la verticalité. Se hisser en souvenir de C. que jamais je ne connaitrai. Dernier arbre tombé, je me promets que de ceux que je rencontre, nulle, désormais, ne me sera étranger.

 

6. Arthur Rimbaud prata lite svenka.

 

« Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie.

— Ô Rumeurs et Visions!
Départ dans l’affection et le bruit neufs! »

[« Départ », Arthur Rimbaud, Les Illuminations]

 

Un soir, j’avais spontanément choisi de le lire à O., A. et T., sans imaginer qu’à ce départ versifié succéderait un départ irrévocable.

Un Arthur de perdu, un autre de retrouvé. Même mèche rebelle, même relation fusionnelle avec les éléments naturels. Depuis bientôt un an, le recueil de poèmes de Rimbaud illustrés par Ernest Pignon-Ernest trônait près de la baie vitrée.

J’ai surpris T., en larmes dans son lit, des mots suédois plein les doigts. « Je ne peux pas te traduire ce poème de I.C., c’est tellement… » Il semblait tellement désolé. Pendant une fraction de seconde, cela m’a touchée. Puis, j’ai été encore plus désolée. Alors je lui ai fait signe de me suivre. Nous avons dévalé les escaliers, direction baie vitrée. J’ai ouvert le recueil. « Roman » s’est invité comme la lecture la plus appropriée. Je l’ai lu d’une traite, comme un acte de résistance, pour désarçonner la désespérance ambiante. Chaque mot chassant le précédent était vecteur de lumière, je forçais sur la voix pour que T. ne devine rien de l’affection qui me gagnait également dans ces circonstances.  J’en aurais presque oublié que je parlais si bien français.

T. parlant autant français que moi suédois, une traduction s’imposait, histoire de justifier mon choix. Mon anglais approximatif corrélé à la nécessité de dédramatiser le quotidien furent l’occasion d’une légère réécriture. Surtout, surtout, ne pas laisser s’installer la tentation du silence, l’incrustation d’un vide morbide.

 « You know, you are not so serious when you are seventeen… You do not know what you should drink : beer ? limonade ? Hopefully, there are some huge trees you can walk under. They smell nice, I guess. And then… Oh, it is so stylish. Then, the boy, who may be the poet but he will never confess it, meets a girl. This meeting is just like the bite of a star. So, the blood of the trees is the same as champagne. This is why he has not drunk anything but he is already drunk, because of the girl and the blood of the trees. So stylish again. So, there is already a kiss on his mouth but they have not kissed each other yet. Yes, it is really poetic. But, you notice, it is so alive… Then, the boys admits that he is completely in love. Maybe not for so long. « I am rented until August », he says. He writes some poems for her. They may be not so good because he loses all his friends. He might be quite ridiculous with all this tricks. However, she writes him back. Then, he wants to drink for real. Beer ? Limonade ? Ah ! He is not so serious, you know. He is only seventeen. Thanks to the trees, he can keep walking. What do you think about it ? »

T., dubitatif, lève ses yeux encore humides vers moi : « I guess it is kind of pretty. » Puis, il se risque à prononcer « Arthur Rimbaud », qui ressemble de trop près à Arthur Rambo. D’un mot l’autre, le « r » est doublé, redoublé, redondant, rugissant. J’ai l’impression d’être en plein Ådalen 31 de Bo Widerberg, avec le livre de « Rrrenoir ». J’essaie de faire éclore la joie du texte, de m’attarder sur les arbres. Pourtant, je réalise que je n’ai vraiment plus dix-sept ans, et que le charme qui s’était opérée à la première lecture s’est rompu. Je n’ai plus dix-sept ans et je ne suis pas Arthur Rimbaud pour autant. Je me demande pourquoi certains font des choses de leurs dix doigts, d’autres pas. Pourquoi des éclairs de génie, pourquoi des orages de noirceur. Est-ce qu’il l’a vraiment vécu, cet été en bonne compagnie, à l’ombre des tilleuls ?   

En contrepartie, T. m’apprend à dire que « l’été est ma saison préférée », « Sommar är min favorit årstid ». Cela ne suffit pas à comprendre dans les moindres nuances les textes des chansons de Monica Zetterlund. A. me répète chaque jour « C’est tellement dommage que tu ne parles pas suédois. » Je me contente de les écouter parler tous les trois, d’assister, impuissante, aux trajets éclairs des mots sur leurs palais.

Alors, je me promets que j’apprendrai cette satanée langue, je me promets qu’un jour je la parlerai, et même que l’on me demandera spontanément si je viens des alentours de Kiruna. N’en déplaise à Rimbaud.

 

 

Remerciements : Arthur Dietrich, co-auteur des photographies, ami à toute épreuve et à T.H. pour sa parole.