Maison indépendante

THOMAS.

 

 

| Dust Salomé |

 

 

Lorsque Thomas chantait, il y avait tout d’abord un léger tremblement dans sa voix, une voix chaude et profonde qui semblait pourtant si confiante, si pleine de l’assurance de sa portée. Et ce tout petit frissonnement, cette gracile hésitation dans la virilité de son timbre créait comme une brèche en moi, comme une fissure, à la fois douce et douloureuse.

Chaque syllabe était parfaitement placée, ciselée sur la mélodie, avec la délicatesse d’une plume portée par le vent et la force d’une vague éclatant sur un rocher, un mélange parfait de force et de douceur, d’amertume et d’espoir, il y avait tout ceci dans la voix de Thomas. Toute la maturité d’un vécu laborieux, toute l’espérance d’un humain. Thomas était un arbre dont les racines fouillaient la glaise à la recherche d’une eau pure, dont les ramures frôlaient le Ciel, splendeur et décadence.

Puis, il fermait les yeux et se laissait emporter par le rythme, en transe… Et sa voix prenait alors un aplomb, une consistance nouvelle et nous touchions là, soudain, une vérité si évidente que nous ne pouvions nous-mêmes, désarmés, que fermer les paupières afin de mobiliser pleinement notre écoute, pétrifiés. Je ne saisissais pas les paroles, ses mots étaient obscurs, mais néanmoins, dans ce flot nébuleux aux consonances abstraites, tout était dit. Ou plutôt non, il n’y avait en fait plus rien à dire.

Je sentais cette vérité résonner en moi, indéfinie et évidente, de la pointe de mes pieds jusqu’aux plus lointains recoins de mon cerveau, pulsant dans mes veines, enrobant mon esprit et je ne devais chercher à l’expliquer où je briserai la magie qui s’opérait en cet instant d’apesanteur, en cet instant disloqué dans la grâce. Puis, charriés sous ce flot émotionnel, portés par un abandon serein, nous n’étions plus. Tout en étant pleinement au Monde.

Et cette brisure dans sa voix revint, si fine, si fragile qui annonçait la fin du chant, le retour au réel. Cette légère brisure qui revenait soudain me disait combien cet homme était humain et vulnérable.

Et je compris que nous ne pouvions que frôler la grâce, sans jamais ne pouvoir la tenir dans nos mains, sans jamais ne pouvoir la retenir. C’était en cela que nous étions tous des Icare, des Anges déchus, nous ne pouvions que frôler la grâce…Puis retomber. Et cette brèche dans la voix de Thomas retentissait en moi cruellement. Telle la chute originelle.

 

 

 Crédit Photo : Stéphane Poirier