Maison indépendante

LAGOM – L’AUTOMNE DANS LE DOS. [5]

 

 

Claire Allouche |

 

 

CINQUIÈME CARNET : L’AUTOMNE DANS LE DOS

 

 

« Un ami est par conséquent une sorte de paradoxe de la nature. Moi qui seul existe, moi qui ne vois rien dans la nature dont je puisse affirmer l’existence avec autant de certitude que la mienne, je contemple à présent, dans toute sa splendeur, sa variété et son étrangeté, l’apparence de mon être réitérée dans une autre forme, de sorte qu’un ami pourrait bien se révéler être le chef d’oeuvre de la nature. »

Ralph Waldo Emerson, L’Amitié.

 

 

1. Ligne droite.

 

« Le désir et la quête, l’insatisfaction, la soif de beauté le poussaient en avant, tandis que derrière lui, loin derrière lui, sommeillaient les riches images du souvenir. Ces choses du passé trottaient dans la tête du randonneur, et l’inconnu encore à venir lui chantait comme une unique dans l’âme avide. »

« La Randonnée », Robert Walser.

 

Nos ombres nous devancent depuis dix kilomètres. Mon alter ego noirâtre entraîne mes pieds au gré du dernier sentier. Agile, elle tente de museler les cris de mon épiderme, écorce arrachée. Ni sur la plante, ni sur la pointe, mes petons exigent l’envol.

« Aujourd’hui, il fait beau », avait affirmé le garde à Arthur. « J’espère qu’il va faire beau », m’avait lancé le même garde, cinq minutes plus tard.

Mes bras ballotent, le jour promet déjà de décliner. Nous venons tout juste de déjeuner. L’autonomie alimentaire a au moins cela de réconfortant : elle garantit un allègement sur la durée. Mais la rumeur de l’automne commence à peser sur nos épaules.

Mon sac à dos vert fait tache. Notre traversée est auréolée de camaïeux ocre. Lumière de fin de journée assénée à trois heures. Je vous jure que ma montre ne s’est pas arrêtée. Ce dernier trajet s’étiole dans le silence et s’enfonce peu à peu dans le commun. Nous aurons marché toute une saison.

Compte à rebours. Il s’agit désormais de compter nos pas. Bientôt, marcher relèvera de la frasque. Compte à rebours. Il s’agit de compter tout court. Garder le rythme, jusqu’au bout. Ne pas arriver devient une idée trop tentante.

Sag mir wo die Blumen sind… Wo sind Sie geblieben ?

Déjà, l’oubli m’emplit. Les « Hej ! » prononcés dix jours durant prennent définitivement une tournure anonyme. Visages et voix effacés. Ne restent que nos comptes consciencieux.

 

16/08 : 21

17/08 : 36

18/08 : 35

19/08 : 18

20/08 : 9

21/08 [Pause]

22/08 : 12

23/08 : 32

24/08 : 41

25/08 : 97

 

Et puis, l’inventaire des points d’interrogation déchus. Que nous sera-t-il donné à voir demain ? Horizon rompu, déception repue.

En dépits des images prises pour être certains « de se souvenir », s’impose finalement la liste de celles que l’on a abandonnées, auxquelles on ne pensait même pas en les traversant, comme autant de pixels superflus. Le bruissement de tentes multicolores et inconnues, les ombres arborescentes imprimant le tissu du tarp couleur sève, ce Suédois qui avait deux oignons dans son sac pour préparer des spaghettis bolognaise. Et demain, mais nous ne le savons pas encore, le conducteur de bus sexagénaire et charismatique, parviendra à réunir une soixantaine de vifs applaudissements après un discours de sept minutes, dont l’objet demeure pour nous toujours inconnu à ce jour.

Au fil des frottements, un petit « M » s’est dessiné sur le tapis de sol. Une bonne raison d’enlacer la terre cette nuit. Nous n’en finissons plus d’arriver. Le cumul de derniers instants me fait suinter de l’intérieur. Nous arrivons pourtant trop tôt. Il n’est pas tout à fait hier, pas encore maintenant. No man’s land temporel. Nous montons le tarp sans conviction. Il n’y aura pas de nuit aujourd’hui, seulement des étreintes ombreuses.

J’en veux à l’imparable sens de l’orientation d’Arthur. Il ne me le dit pas, mais je sens bien qu’il regrette aussi que nous ne nous soyons pas perdus. Une cuillérée de lait en poudre fera peut-être passer. Sable lunaire happé par ma salive, fin du dernier sachet.

Demain, Arthur gagne une année. Il atteindra l’âge idéal, selon ma classification arbitraire des âges de la vie. Oui, il accédera au nombre ultime, celui qui assure le passage d’une saison à l’autre. Demain, nous serons des endeuillés d’été.

Arriver, arriver sans s’arrêter, arriver sans oser le souligner. Arriver et se demander, d’où venait cette idée commune de partir, maintenant qu’il va falloir se quitter.

 

2. Prise de parole (4) : Chaussures en bois et salopette

 

I. IDENTITY

 

  • INITIALES : J.N.
  • ÂGE : 25
  • RÉGION D’ORIGINE : Värmland
  • UNE IMAGE DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : Selma Lagerlöf
  • UN SON DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : « Last Song » by Looptroop
  • UNE PHRASE EN SUÉDOIS QUI TRANSMET VOTRE ÉTAT D’ESPRIT PRÉSENT: « Man blir van man äter » (On devient ce que l’on mange)

 

II. QUESTIONS

 

1. 2012 aurait pu être la fin du monde. Pensez-vous que tout va mieux désormais ? Était-il important de penser à la fin pour continuer à vivre, peut-être plus consciemment, moins vainement ?

Non, vraiment, je crois que rien n’a fondamentalement changé. Mais le monde est forcément différent. Tu sais, les choses sont toujours en train de changer…

2. Cette année, en France, nous avons entendu parler des émeutes de Husby comme de violentes protestations en Suède contre l’inégalité sociale. Selon vous, était-ce un événement important ou juste un cri dans le creux du printemps suédois ?

Oui, j’en ai entendu parler, j’ai lu à ce sujet. Notamment parce que des médias ont payé des gosses pour qu’ils foutent le feu au moment où la situation était délicate, pour être sûr que ça allait péter et qu’il pourrait le couvrir. Il s’est aussi passé des choses au Brésil. Je crois que ces trucs arrivent un peu partout un peu tout le temps depuis un certain temps. Il y a eu la France, l’Espagne… Les gens se soulèvent contre le pouvoir. Je ne suis pas les médias les plus importants en Suède, mais à part quelques exceptions, j’ai la sensation qu’ils ne sont pas encore trop corrompus, si on passe l’éponge sur l’anecdote dont je viens de parler.

3. En 1968, dans Jag är nyfiken de Vilgot Sjöman, la jeune Lena Nyman se demandait si la Suède était une démocratie et s’il était possible de fonder une démocratie quelque part dans le monde. Quarante-cinq ans après, que pensez-vous de cela ?

J’ai la sensation que la Suède est une démocratie et n’en est pas. C’est une histoire de comparaison avec d’autres pays, comme la Chine. Mais je pense que nous pourrions être encore plus démocratiques, ici, en Suède, sans avoir rien de particulier à proposer. Peut-être organiser plus de référendums, sur ce qu’ils pensent, interroger les citoyens c’est leur rappeler qu’ils sont citoyens.

4. Pensez-vous que l’être humain a vocation à vivre en ville ?

Il faut créer un équilibre, en fait, entre la campagne et la ville. Si tout le monde va à la campagne, ça redevient la ville, donc… En Suède, il y a de plus en plus de personnes qui sont à la recherche d’un mode de vie sain, et qui l’exploitent également en ville, ils plantent des choses, etc.

5. Connaissez-vous le nom de votre voisin le plus proche ? 

Le dernier endroit où je vivais, je connaissais le nom de tous mes voisins. Tous les voisins de mon couloir, du moins.

6. Quel cliché au sujet de la Suède en est vraiment un ?

J’ai entendu un Américain dire que les Suédois portent des chaussures en bois et des salopettes. Et qu’il neigeait toujours en Suède. Bon, ça, ce n’est pas vrai. J’ai aussi entendu des gens confondre la Suisse et la Suède. Et donc ils m’ont attribué des clichés qui ne marchaient pas. Je n’ai rien d’autre à raconter.

7. Notre siècle est vieux de treize ans seulement et les prochaines générations seront amenées à vivre de nombreux événements que nous ne pouvons même pas imaginer. Selon vous, quel pourrait être l’événement du vingt et unième siècle ?

Peut-être le changement de climat. Un long changement. Qui sera sans doute ponctué de beaucoup de catastrophes climatiques qui constitueront d’autres événements. Il y aura peut-être une troisième guerre mondiale, parce que cela va inévitablement provoquer des migrations massives dans l’urgence. Donc il y aura des luttes pour les matières premières, les denrées essentielles. Ça va être difficile.

8. Comment imaginez-vous la Suède dans 500 ans ?

Partie… Je ne pense pas que la Suède existera encore vraiment. Je ne l’espère pas mais… J’espère au moins que le paysage restera. Mais il n’y aura peut-être plus que de l’eau.

9. Quel élément ou quelle « chose » vous rappelle que vous êtes un être humain et que vous êtes vivant ?

Hum… Bonne question… Peut-être… Communiquer avec d’autres êtres humains, grâce à une langue commune.

10. Pensez-vous qu’il faut être né en Suède pour être suédois ?

Je ne me considère pas comme Suédois, mais comme une personne. Si tu veux rester, tu devrais pouvoir rester, parce que tu as choisi d’être ici… Mais bon, bien sûr, c’est mon opinion et ça ne pourra jamais se passer comme ça. C’est de plus en plus difficile d’obtenir une nationalité suédoise. Le gouvernement met en œuvre une fermeture des frontières. Il y a toujours de la place, on a vraiment de la place ici. Alors moi je pense qu’il serait bon de laisser les « migrants », « les étrangers », je n’aime pas ces mots, s’installer ici.

11. Serait-il possible pour vous de vivre ailleurs qu’en Suède ?

Je pourrais, oui, mais pas sûr que je le fasse. J’aime vraiment le paysage, la nature, en Suède. Et puis, grâce au Allemansrätt, on peut vraiment en profiter partout, sans distinction de qui nous sommes.

12. J’ai reçu une lettre étrange d’une certaine Hannah Svensson. Connaissez-vous quelqu’un qui s’appelle ainsi ?

Je crois que j’en connais une. Typiquement suédoise. Blonde, yeux bleus, forte poitrine. Un stéréotype. On était à l’école ensemble, mais je ne me souviens plus quand exactement. Je n’ai pas de contact avec elle. Je lui ai probablement adressé deux mots il y a dix ans…

13. Quelle question aimeriez-vous poser à un Suédois ?

Comment vous sentez-vous ?

 

3. À fleur de peau

 

– retranscription d’une bande audio enregistrée à Nikkaluokta 

[Perçage de cloques en duo] –

 

CLAIRE, souffle long et lourd : Il se passe rien…

ARTHUR : Ouais mais t’as pas, t’as pas…

CLAIRE : C’est pas une cloque ?

ARTHUR : Si, si. Faut laisser le liquide sortir.

CLAIRE : C’est pas assez profond ?

ARTHUR : Faut que tu rentres dedans quoi.

CLAIRE : Ah… Aïe.

Un hélicoptère passe dans le ciel.

ARTHUR : Petite cloque, hein.

CLAIRE : Non ! Tu l’as pas vue en entier. Ça fait hyper mal… Faut que je fasse un plus gros trou ?

ARTHUR : Non non.

CLAIRE : Trop tard.

ARTHUR : Attends…

CLAIRE : En fait, ça va de là… à là. Et de l’autre côté, pareil.

ARTHUR : Ah ouais, elle fait quatre centimètres, ta cloque.

CLAIRE : C’est minuscule ?

ARTHUR : Non, c’est long. J’ai jamais vu ça.

CLAIRE : L’autre est encore plus longue. C’est quoi comme liquide ?

ARTHUR : De la lymphe, je crois. Tu veux que j’essuie avec mon doigt ?

Arthur penche son doigt enturbanné dans des pansements en raison d’une entaille profonde faite par inadvertance le matin même.

CLAIRE : Non non non !

ARTHUR : Oh ça va, c’est pas du sang, ni rien.

L’hélicoptère n’en finit pas de passer et repasser.

CLAIRE : Si ça continue j’arrache toute la peau. Putain ça fait trop mal.

ARTHUR : En fait, les fils qu’on a vu en arrivant, ce sont des lassos pour s’entraîner à attraper les bois du renne.

CLAIRE : Huhum… Aïe. Ça pique comme pas possible. Ça va partir avec le temps ?

ARTHUR : Oui oui, bah oui.

CLAIRE : Bon, faut que le temps passe mais je vais devoir le passer aussi. Je peux prendre une compresse ?

ARTHUR : Pas la peine. Tu sais, chez les Samis, quand un type entre dans la hutte de la famille d’une fille, si la fille sort harnacher le renne, ça veut dire qu’elle est ok pour se marier.  

CLAIRE : Attends, y a du sang, là. AÏE.

ARTHUR : Ah, c’est très bien là, on commence à voir du blanc, c’est très bien. Faut enlever la peau et l’assécher là.

CLAIRE : AÏE. Si tu les perces pas, ça part quand même ?

ARTHUR : Ouais mais perce, c’est mieux. En une nuit c’est réglé. Si on ouvre… Tu peux plus marcher de la soirée.

CLAIRE : Bon, de toute manière, je ne vais pas remarcher sur des énormes cailloux avant longtemps. Ah putain, ça arrache… C’est une plaie.

ARTHUR : Mais non, y a pas de sang, c’est rien.

CLAIRE : Allez, juste pour le moral, on peut brûler l’aiguille une deuxième fois ?

ARTHUR : Bon, demain, on part à 12 :05. Direction Kiruna. C’est trop déprimant, ici. Y a même plus de vraie forêt.

 

3.6 L'AUTOMNE DANS LE DOS

 

4. Kiruna, la ville qui n’était plus là.

 

« Till slut bor var och en av oss i en egenhändigt ritad spökstad. »

(Chacun parmi nous habite une ville fantôme qu’il a dessinée.)

Poèmes sans domicile fixe – Kristoffer Leandoer

 

Sur le cadran du quai, les aiguilles ne battent plus. Si les trains de Kiruna sont à l’heure, c’est bien parce qu’il n’y en a plus.

J’ai pénétré Kiruna en la quittant.

Une nuit en forêt, à quelques pas du centre ville, à quelques kilomètres de la mine. L’automne, encore. Difficile d’envisager autre saison pour Kiruna, ville qui offre son ossature aux passagers, qui manifeste dans l’immuabilité même de son délitement ce qui devait envelopper de grâce sa chair éphémère.

« Nous cherchons la rue… Vous êtes d’ici ? » « Je ne suis pas d’ici, mais je vis ici. »

Oui, qui peut venir de Kiruna ? Les fantômes de l’Église, peut-être. La porte en bois bat seule, ne se lasse pas de s’entrouvrir pour laisser passer un filet d’âme errante. Cette église qui sera déplacée de l’autre côté de la ville, quand les rues dans lesquelles nous déambulons seront déjà six pieds sous terre, digne extension de la mine.

Au sein du Stadshus de Kiruna, qui comme tout le reste, bientôt sera détruit, on peut découvrir les projets de remplacement du Stadhus de Kiruna. Ce qui ne sera plus accueille en son sein ce qui sera peut-être à sa place. Le bâtiment est inondé de lumière. Ses entrailles se préparent à le dévorer.

En attendant, des haut-parleurs diffusent du rock’n’roll actuel dans tout le centre ville. Des petits vieux, assis sur les bancs publics, discutent en-dessous, l’air vague.

Demain est aussi jour de renouveau pour nous. Nous prendrons enfin une douche, la première depuis dix jours. Rendez-vous à la piscine municipale, sept heures du matin. Nous laisserons s’écouler ce que nous nous évertuions à couvrir. Nous laisserons notre dernière réserve de petit bois dans la jeune forêt de Kiruna.

Une fois n’est pas coutume, le retour aura le goût d’un trop court. Et les passagers qui s’arrêteront à Stockholm n’ont pas le mystère de ceux qui étaient montés à Gävle ou Umea.

 

4.6 L'AUTOMNE DANS LE DOS

 

5. Descente.

 

– retranscription d’une bande audio enregistrée en marchant, dans la rue –

 

Je suis seule dans Göteborg. Je remonte la Nordåsgatan, même si pour le moment, ça ne fait que descendre. Hier, j’ai regretté de ne pas avoir pris l’enregistreur avec moi lorsque j’ai marché, plutôt erré, trois heures dans Göteborg désert. Désert, mais non dénué de charme. J’étais très déprimée d’avoir quitté le vert. Heureusement que je suis encore en Suède. Arthur n’est plus là. Je le sens. Nous n’avons pas enregistré notre adieu qui s’est fait très sobrement, comme ça, dans la gare, comme si on se quittait juste le temps d’aller aux toilettes, le temps de préparer un fika. On s’est dit au revoir sur le quai du train le plus rapide, alors que nous avions passé notre temps à nous traîner sur les rails. Dans le train, personne à côté de moi. J’ai essayé de dormir. J’ai raté la route. Vers la fin, j’ai regardé les paysages, tout était de plus en plus plat. Tout me semblait déjà fini. C’est étrange de dormir à nouveau sur un matelas, chez quelqu’un. C’est anesthésiant.

 

***

 

À ce moment-là, je n’ai pas la patience d’observer. Je suis encore dans l’énergie de la traversée. Pieds à peine posés sur le quai, je pense déjà au prochain wagon. Je parcours les abords de Göteborg sans itinéraire, sans idée. Sans éclat d’imprévus. Pour sûr, pas d’ours, ici. Cette non-perspective m’attriste presque.

Deux micro-événements, toutefois. Un soir, un terrain de football scindé en deux : une équipe masculine semi-pro s’entraîne ; à côté, un groupe de jeunes filles vivaces, parfait ses tacles. Un matin, une école. Deux pommiers dans la cour. Les gamins grimpent jusqu’au sommet. L’institutrice les observe avec bienveillance. Et les non-événements. Un autre matin, encore plus tôt. Une enfilade de salles de fitness avec vue sur la rue. Toutes désertes. Cimetière de tapis roulants. Instant d’arrêt, nez-à-nez avec une bête noire. Vous ne m’aurez pas, tristes machines ; à quoi bon sentir mes mollets si je ne peux pas humer un peu d’air frais…

Après l’immensité nue qui emplit corps et esprit, je fais l’expérience du vide qui vide. « Je suis décapé. Je sais que ça ne se dit pas en français. » me dira plus tard, à un tout autre sujet, un ami russo-allemand. Décapé(e). À ce moment très précis, il manque ce mot à ma langue contractée. Je tourne le dos aux tapis inertes. Le cliquetis des boutons de mon imper rouge sous la pluie me tient compagnie. « Ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages. » écrit Georges Pérec, que j’aurais bien aimé avoir à mes côtés pour tenter d’épuiser un lieu suédois. Immuabilité du rythme urbain. Le tram apporte son lot de régularité. Les inconnus ont tous un air de déjà vu. Contacts de courte durée. Souvenir des Passagers de Jean-Claude Guiguet. L’humain, où est-il ?

Je suis logée chez un jeune couple. G. est allemand, A. ukrainienne. Elle travaille chez Volvo, lui étudie encore. Il ressemble comme deux gouttes d’eau à Mia Hansen-Love, version masculine. C’en est si troublant qu’une familiarité purement unilatérale s’est instaurée d’emblée. Ils se sont connus ici même, il y a plusieurs années. Ils ont à nouveau vécu dans leurs pays respectifs. Puis, ils ont décidé de tenter leur chance ensemble, dans la ville qui les avait unis. Ils parlent tous les deux suédois. G. se vante de la facilité de l’apprentissage du suédois. Il exècre ces étudiants arrivant en masse qui ne connaîtront rien d’autre que l’anglais, une année durant. Le quartier où ils habitent ressemble à l’idée que je me fais de la Suède à l’âge d’or de la sociale démocratie. Cela peut donc être cela, un immeuble suédois. Un calendrier commun pour les machines à laver, une unique poubelle à partager.

Une exposition du photographe Jens S. Jensen au Hasselblad Center (« Hammarkullen, 40 år senare ») met justement en regard une ville de la banlieue de Göteborg à quarante ans d’intervalle, de l’ère sociale-démocrate révolue à maintenant, entre noir et blanc argentique granuleux et couleurs numériques « normatives ». Mêmes personnages, mêmes cadrages, le temps qui passe a intensifié les noirs. Sur les visages, les rides, naissantes ou enracinées, sont compensées par le papier brillant. L’époque bloque.

« En bas », Arthur a dû déposer nos pellicules. Reste à savoir si les déclics seront probants. On n’est jamais à l’abri d’un tirage blanc comme neige. Reviendrons-nous dans quarante ans ?

 

5.6 L'AUTOMNE DANS LE DOS

 

6. Léger retard.

 

« Le train est entré en gare. Il aligne ici toutes ses voitures,

mais pas une porte ne s’ouvre, personne ne monte ni ne descend. D’ailleurs, y a-t-il des portes ? Dedans, le grouillement de gens séquestrés qui vont et puis qui viennent.

Ils regardent hagards par les fenêtres bloquées.

Et dehors, un homme longe le train, avec une masse.

Il cogne sur les roues, un tintement léger. Si ce n’est ici !

Ici le son grossit de façon incroyable : un coup de tonnerre,

Le son des cloches d’une cathédrale ou d’un transsatlantique

Qui soulève tout le train et les pierres mouillées de la contrée.
Tout chante. Vous vous en souviendrez. Poursuivez le voyage ! 
»

« La gare », Tomas Tranströmer.

 

Quand C. est venue s’asseoir à côté de moi dans le train en direction de Kat., j’ai d’abord cru que je ne connaitrais jamais son prénom. À ce moment-là, elle pouvait encore être Hannah Svensson. C. a fermé les yeux et a pressé majeur et index sur ses sinus. « Elle a l’air toute ankylosée ». C’est la première chose que j’ai pensé à son sujet. Premier arrêt. J’ose annoncer à C., dans un anglais auréolé d’un accent indéterminé, que je descendrai à Kat. « Moi aussi ». Et la discussion est lancée. Elle me parle sans s’arrêter, sans ne jamais me regarder. C. est actuellement étudiante, la cinquantaine bien amorcée. Elle se forme dans l’inspection de mécanismes : aiguillages de train, fonctionnement d’ascenseurs, j’en passe et des meilleurs. « Il y a beaucoup de travail, c’est très précis. »

Le train s’arrête. La nuit est devant nous. Une information en suédois, signée ‘Lennart’. De légers soupirs environnants. Récidive de la voix dans les hauts parleurs. C. se tourne vers moi pour la première fois. « Un problème technique. Le train redémarrera dans un certain temps. » C. s’endort. Autour de nous, le calme. Pas une plainte, pas un cri. Juste le son de défilement de pages qui s’intensifie.

 Le sommeil ne me vient pas. Je jette un regard à l’horizon. Et si Hannah Svensson était dans le wagon ? Lennart osera-t-il poser la question ? Je pourrais profiter de ce temps mort pour t’écrire, Hannah. Je ne le fais pas. Une autre urgence m’anime. Écrire à Arthur. Papier et stylo ne sont pas à portée de mains. Il faudrait envisager un numéro contorsionniste pour ne pas réveiller C. et les extirper de mon sac.

 

***

 

Alors, Arthur, je t’écris dans ma tête. Nous verrons bien ce qui subsistera de cette carte mentale. Prenons le risque d’émietter les pensées.  

Un peu avant, tu me diras que, pour engager la conversation, au retour seul dans l’avion, tu as feint une rupture avec ta fiancée, que tu as esquivé le mariage de près. J’en rirai.

La joue collée contre la vitre, un peu plus rose que d’habitude, j’en pleure presque. Tu n’es plus là pour m’asséner un « T’inquiète, t’inquiète » qui m’agaçait tant. Je crois que je réalise que tout cela ne tenait pas à grand chose. Cette flopée d’essentiel que nous avons partagé ensemble aurait pu demeurer à l’état de potentiel.

Au cours de l’entretien que j’ai mené avec J.W., elle m’a dit qu’on ne pouvait pas « connaître » plus de soixante personnes dans sa vie. À la vue des aléas qui ont composé mon existence et la devancent sans doute, je ne peux être certaine de réaliser cinquante-neuf autres marches de cent kilomètres en si bonne compagnie. 

Il y a des choses que la grammaire suédoise m’apprendra bientôt.

« Nous » se dit « vi », ce qui, à un « e » près, est plutôt joli.

« Har tur », avoir de la chance.

Har tur, Arthur, ami pour mémoire.

Nous nous retrouverons à la toute fin de l’été. Nous rendrons visite à des arbres photographiés à la fin du dix-neuvième siècle, saules, chênes, hêtres, placardés en format bonzaï, tout au long de l’avenue Claude Bernard. Nos pas seront, à un passage piéton près, synchronisés.

« Faut que tu lises L’Amitié de Ralph Waldo Emerson. Ralph Waldo, c’est classe, hein ? »

Je n’ai pas l’ouvrage sous la main. Je me demande si ce qui me passe par la tête s’y trouvera, noir sur blanc.

Au nom des jeunes hommes à qui je n’aurais pas fait don d’une étreinte ardente, au nom des désirs suspendus, d’historiettes avortées ou mal esquissées, au nom des déceptions et du « qu’en dira-t-on », notre amitié apparaît comme une « vi-ctoire ». Incorruptible complicité dénuée de désir, notre relation ravivée me bouleverse, déni anticipé d’une rupture possible. C’est un cri d’éternité, un cri longue durée, j’en ai déjà la voix enrouée.

De tous ces mots que je n’ai pas consignés, de toutes ces phrases que je ne porterai pas, je fais le deuil, paisible. Ton corps, support à réminiscences discrètes, charriera pour deux les instants enfouis, sur une ligne parallèle.

 

***

 

Nous n’avons pas avancé. La nuit emmitoufle le wagon. Lennart nous donne des nouvelles. C. se réveille le temps de la traduction. « La situation ne va pas mieux, ils nous offrent un thé au bar. Je dors encore un peu et on y va ? » Hochement de tête. Les passagers sont si civilisés que cela en devient inquiétant. Rares sont ceux qui quittent leurs sièges après l’annonce.

Arrivée au bar, radio à plein pot, florilège de discussions décomplexées et amplifiées. La vie était donc ici. Face à mon étonnement, C. me répond, flegmatique, deux sucres dans le thé : « Ça, c’est vendredi soir, c’est l’alcool… J’ai une cannette dans mon sac si vous voulez ». Au moment où je plonge le sachet dans l’eau chaude, le train repart. Lennart s’excuse pour les désagréments occasionnés. Ou du moins, je le devine. C. boit et ne me traduit pas.

O. m’attend sur le quai de la gare. Je n’ai pas le temps de m’excuser pour mon retard, l’épatant roseau pensant me prend dans ses bras. J’adresse un signe d’adieu à C., elle se dirige vers moi et m’étreint également. Pleins feux sur un retour qui ne dit pas son nom. La route silencieuse s’avance à travers le pare-brises. O. coupe la radio. « These trains… Always late. You know, Sweden is going down. »