Maison indépendante

LAGOM – LAPAGONIE. [4]

 

 

Claire Allouche |

 

 

QUATRIÈME CARNET : LAPAGONIE.

 

« Chaque pas élargit l’horizon. »

Peter Handke, Kaspar. 

 

 

1. Att basta.

[Verbe suédois désignant l’acte d’aller au sauna.]

 

Paroles retrouvées sur un dictaphone…

 

Bastu, 300 mètres. Aujourd’hui, journée entre parenthèses, une journée qui n’existe pas. Nous marchons sur un pont fantôme, au-dessus d’une eau à la couleur invraisemblable, turquoise tahitien. En une heure top chrono, nous avons descendu deux plaques de chocolat. Nous avons mangé un couscous lyophilisé à mille kilomètres de Stockholm. Drôle de journée, oui. Bastu 200 mètres, « à vol d’oiseau ». Est-ce qu’il y aura beaucoup de monde ? Il fait bientôt nuit, c’est à double tranchant. C’est l’occasion d’aller au sauna, ou alors, surtout pas. Mais pour nous, c’est juste idéal. Il est assez tard pour camoufler son corps nu dans la nuit, il est trop tôt pour avoir chaud le nez dehors. En attendant l’heure dite de la mixité, nous observons l’autre rive. Nous avons du mal à repérer le tarp. « Nous sommes vraiment bien camouflés, vraiment bien protégés » s’enorgueillit Arthur.

 

***

 

ARTHUR : Là, on vient de sortir du sauna. C’était extra.

CLAIRE : Mon corps est un sac de couchage.

ARTHUR : Les gens sont à poil, te posent des questions très formelles en te regardant droit dans les yeux. 

 

Sauna. Activité la moins coûteuse de tout refuge. Prix d’une plaque de chocolat pour une durée a priori plus vaste. Peut-être aussi l(activité la plus démocratique. « Undress people and they all look like the same » clamait un inconnu dans le micro de la nyfiken Lena Nyman (Je suis curieuse (1968) de Vilgot Sjöman).

Il y a foule dans le lopin de bois. Étalés sur trois niveaux et tous dans la même galère. Partage de la sueur jusqu’au moment où vous êtes trop sec pour donner encore. On serre les cuisses, on offre sa main aux compatriotes de fournée qui ont du mal à monter. Tous nus ou presque. Il y a les pudiques, serviette sagement positionnée. Et il y a les autres qui pensent en avoir déjà trop de leur peau. « Water, please ! ». On ajoute une louche sur les pierres brûlantes. On en suinte de soulagement.

On entre, on sort, on parle, allemand surtout. On engage une conversation avec sa voisine de droite, sans encore savoir que son fiancé est à votre gauche. Rebelote un étage plus haut. En l’occurrence, ma voisine de droite, blonde à poitrine généreuse, me pose des questions. Elle a deviné ma nationalité avant même que j’ouvre la bouche.

Suédoise de Malmö, en Laponie pour la troisième fois avec Patrick, son fiancé, robuste gaillard, bronzé, trop bronzé, aimable en toute discrétion. Puis, une troupe de jeunes lycéens de Hambourg arrive et engage la conversation. Un jeune homme très amusant au regard vif comme des coups de revolvers parle à Arthur de logiciels d’architecture. Mise à nu.  

Du chaud au froid, toutes les serviettes sont tombées, nudité collective, puis rivière glaciale, salvation en solitaire. Dévaler les escaliers les pieds dans la boue, glisser et chuter à un mètre de la rivière. Faire peau neuve en invitant la promesse de l’hiver à se calquer sur de lointaines insolations.

Il n’y a de corps heureux que ceux qui se déploient pleinement. J’agite mes mains dans l’eau glaciale. Arrive le moment où je pose mon visage sur le versant de l’eau. Il est trop tard pour que mon reflet apparaisse. À cet instant précis, j’oublie à quoi je ressemble et je me sens terriblement proche de moi-même.

En Suède, on vous regarde rarement de la tête aux pieds, et au sauna, on fait connaissance droit dans les yeux.

 

4.2 LAPAGONIE

 

2. Prise de parole (3) ; De l’or dans la bouche.

 

I. IDENTITY

 

  • INITIALES : J.W.
  • ÂGE : 20
  • RÉGION D’ORIGINE : Småland
  • UNE IMAGE DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : Les montagnes de Laponie.
  • UN SON DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : Le son du Trana (grue cendrée)
  • UNE PHRASE EN SUÉDOIS QUI TRANSMET VOTRE ÉTAT D’ESPRIT PRÉSENT: « Jag älskar livet ! I Morgon stund har guld in mun. » (J’aime la vie ! Demain le temps aura de l’or dans sa bouche).

 

II. QUESTIONS

 

1. 2012 aurait pu être la fin du monde. Pensez-vous que tout va mieux désormais ? Était-il important de penser à la fin pour continuer à vivre, peut-être plus consciemment, moins vainement ?

Oh, man ! Je ne pense pas que ça aille mieux ou pire… Je pense juste que ça a changé, quelque part. Selon la tradition Maïa, il s’agit d’un renouvellement solaire. Cela a un rapport avec quelque chose qui vient, pas seulement quelque chose qui part. Peut-être que nous absorbons enfin les rayons d’un vrai soleil, maintenant. Nous sommes dans une quatrième ère. Je crois que « quatre » est un chiffre sécurisant. Mais le temps reste quelque chose de bien plus complexe que le passage des ères et des heures. C’est de la qualité et de la quantité. Ça complique tout. Car on réfléchit trop souvent à la quantité. Peut-être que ce nouveau soleil nous ramène à la qualité, à la vanité d’un surplus d’activités.

2. Cette année, en France, nous avons entendu parler des émeutes de Husby comme de violentes protestations en Suède contre l’inégalité sociale. Selon vous, était-ce un événement important ou juste un cri dans le creux du printemps suédois ?

Husby… Husby… Husby ? Husby ? Oh… Non, je n’en ai pas entendu parler. Mais je prends quand même la question, à partir de ce que tu m’en dis. Ah mais attends… Husby, avec les voitures en feu ! Oui oui, je vois. Je pense que c’était plus de la colère que de la contestation. Manque d’éducation, manque de travail… L’ultra violence est une manière de montrer que finalement on peut faire quelque chose, qu’on dépasse un état malade, parce que c’est un surplus d’activité. C’est dépasser un état d’handicap que la société assigne. Mais il y a aussi une paranoïa basée sur un paradoxe : dans des zones comme Husby, les gens sont persuadés d’être à l’écart, qu’on ne les aime pas, alors qu’en fait, il n’y a pas eu de rencontre avec les gens qui le ne les considèrent pas. C’est là le problème. Je crois qu’un journaliste est venu intervenir dans une école de Husby et leur a dit « vous pouvez bouger, faire des choses », mais bon, il n’entendait pas mettre le feu… Mais moi, je n’ai jamais été à Husby.

3. En 1968, dans Jag är nyfiken de Vilgot Sjöman, la jeune Lena Nyman se demandait si la Suède était une démocratie et s’il était possible de fonder une démocratie quelque part dans le monde. Quarante-cinq ans après, que pensez-vous de cela ?

J’ai tout juste vingt ans et je n’ai jamais voté… Alors je ne sais pas si je suis légitime pour parler de démocratie. Mais je me demande comment on en arrive à devoir choisir, de manière générale, entre la peste et le choléra. Comme si on ne se posait pas les bonnes questions, qu’on ne réfléchissait plus à des enjeux de société, mais juste à un « entre deux choix ». Quoi qu’il en soit, il s’agit d’être éveillé. Certaines personnes croient qu’il suffit de choisir une fois de temps en temps, de déposer un bulletin de vote dans une urne. L’urne est là tous les jours, même si on ne la voit pas. Je dirais que c’est ça, la démocratie.

4. Pensez-vous que l’être humain a vocation à vivre en ville ?

Non ! Pas du tout. Nos yeux ne peuvent pas garder ce qu’ils voient s’ils voient trop de choses. Dans la rue, on ne voit plus les gens, les choses, parce que l’organisation des villes fait qu’on est surmenés de toutes parts. J’ai lu qu’à l’époque préhistorique, les hommes ne rencontraient pas plus de cinquante personnes par an. Cela est juste une anecdote mais dit quelque chose sur le fonctionnement humain. Un être humain ne peut vraiment apprendre à connaître que soixante personne dans sa vie. Notre capacité cérébrale ne va pas au-delà. Alors oui, hors de la ville, forcément, l’air aidant… Tout est plus sain. Il faut trouver, construire des structures adaptées, des petites fermes partout.

5. Connaissez-vous le nom de votre voisin le plus proche ?

Disons, chez ma mère. Il y a vingt-huit personnes dans son village, je connais leurs noms.

6. Quel cliché au sujet de la Suède n’en est pas vraiment un ?

Les Suédois sont tellement timides ! Il a fallu que j’aille en Italie et que j’en rencontre là-bas pour le réaliser. Mais, paradoxalement, je crois que cela aide à faire émerger la personnalité, parce que cette timidité est propre à tous les âges, à tous les sexes, donc finalement, elle n’est pas propre à une catégorie en particulier. C’est aussi une forme de paresse et d’angoisse, mais ça, je pense que c’est propre à la population occidentale en général.

7. Notre siècle est vieux de treize ans seulement et les prochaines générations seront amenées à vivre de nombreux événements que nous ne pouvons même pas imaginer. Selon vous, quel pourrait être l’événement du vingt et unième siècle ?

Les gens prendront conscience qu’il faut se mettre à la permaculture. Mais le printemps arabe en est déjà un, d’événement.

8. Comment imaginez-vous la Suède dans 500 ans ?

En raison du réchauffement climatique, je pense qu’il fera très chaud ici. D’une certaine manière, ce sera pas mal.

9. Quel élément ou quelle « chose » vous rappelle que vous êtes un être humain et que vous êtes vivant ?

Le feu. Je me sens comme une montagne à son contact.

10. Pensez-vous qu’il faut être né en Suède pour être suédois ?

Tu n’es pas Suédois quand tu nais ! Idem quand tu nais en France ! Il faut grandir au contact de personnes qui t’inculquent des choses. On ne naît pas avec une nationalité.

11. Serait-il possible pour vous de vivre ailleurs qu’en Suède ?

Oui. Je ne sais pas où, mais oui.

12. J’ai reçu une lettre étrange d’une certaine Hannah Svensson. Connaissez-vous quelqu’un qui s’appelle ainsi ?

Nej.

13. Quelle question aimeriez-vous poser à un Suédois ?

Que pensez-vous de Medborgarlön ? (salaire du citoyen)

 

3. As I was walking.

 

« Il y a une société secrète de marcheurs incapables de s’arrêter de marcher : ils sont incapables de changer de route pour entrer quelque part et même pour s’asseoir. Trottoirs, quais et sentiers dans les parcs, tout les incite  à tourner encore et encore autour de l’eau.

Les membres de cette société se reconnaissent à ceci : ils évitent toujours de saluer. »

Kristoffer Leandoer, Poèmes sans domicile fixe

 

Je me demande à quoi ils pensent, ces gens qui marchent. S’ils pensent encore, à cette étape-là du parcours. S’ils penseront à maintenant, quand ils rentreront chez eux. Et si chez eux, ils parviendront à préserver leur coin de Laponie. Je pense à eux parce que je n’ose pas penser à moi, quand je ne serai plus là ; moi, petit bout de chair qui lape l’eau des fleuves, qui ne saura peut-être plus ouvrir un robinet en revenant. Moi qui ne connais plus mon visage depuis que la lumière s’affaisse trop pour laisser les reflets émerger.

Depuis deux étapes, il n’y a plus de marcheurs dans notre dos, que des visages qui s’avancent vers nous. Je les oublie de plus en plus vite. Je continue toutefois à les compter. Il y a parfois des exceptions qui marquent durablement. Un homme-guépard, intégralement vêtu de blanc, chaussures de course et petit sac à dos, a décidé de marcher vingt-quatre sans s’arrêter. Un garçon âgé d’une dizaine d’années marchait seul sur la Kungsleden ; à moins que le duo d’adultes semés trois kilomètres plus loin ait été ses parents.

Déjà soixante kilomètres dans la plante des pieds et la colonne. L’autonomie alimentaire a cela de réconfortant qu’elle garantit un allègement sur la durée. Depuis deux jours, mon corps me transporte. Je ne sais si je gagne en hauteur ou si ce sont les montagnes qui s’affaissent. L’immensité du territoire me creuse et m’emplit. Je peux marcher en apnée. Arthur et moi nous arrêtons rarement. Nous avons toujours des choses à nous dire après trois semaines de vie commune sans aucun espace de repli. Et quand nous nous taisons, il s’agit d’une forme suprême de concertation. Il faut dire que le vent prend aimablement le relai ; et je me réjouis que Le vent de Victor Sjöström soit resté muet, l’incessant sifflement aurait été oppressant sur la durée. Parfois, c’est moi qui siffle, histoire de me réchauffer les joues ; et de dissuader les ours de s’ajouter à l’inventaire de nos rencontres. À l’heure qu’il est, nous n’en avons pas encore rencontré.

Le bruit des bâtons est notre seule marque apposée sur les sentiers. Le creux entre le gauche et le droit fait office de reposoir pour le souffle. Au fil des kilomètres, je m’habitue à ce son « du dedans » comme partie intégrante de moi. Gauche, droite, gauche, droite, gauche, droite. Le cap des pieds maintenu grâce à l’écoute des mains, je peux tourner la tête. Aujourd’hui, pourtant, je ne regarde que mes pieds, je me concentre futilement sur le teint poussiéreux de mes lacets. Nous enfilons des kilomètres de chemins où la terre boueuse s’est muée en grosses roches mobiles, en micro-cascades de circonstances. En route, nous avons trouvé une chaussure de randonnée, abandonnée par la Providence, étrange présage. Je pose mon regard sur mes pieds, de peur qu’ils se dérobent de mon corps pour un moment d’inattention. J’en oublie le « petit lac bleu insolent » (expression d’Arthur) à notre gauche. J’en oublie le spectre du refuge, loin devant. J’ose à peine lever les yeux vers la mousse rédemptrice, rouge flamboyante accueillant des bribes de vert déchu, qui attend d’adoucir la plante de mes pieds, un kilomètre plus loin. Parfois, je n’ai pas les épaules pour porter le paysage.

 

C’était l’été

Pas plus de 15 degrés

De rochers en rochers

Parterre de pissenlits polaires

[refrain improvisé pour réchauffer l’intérieur de mes joues]

 

Plus rien ne me passe par la tête. Seule l’intense perception de l’instant traverse mon esprit en ricochant d’un hémisphère à l’autre. Je me demande si nous ne nous approchons pas dangereusement de l’idéale « heure pleine » dont parle Gaston Bachelard dans son Intuition de l’instant. L’heure qui s’écoule dans vos veines, l’heure dont vous ne perdez pas une miette, parce que rien ni personne ne peut venir la corrompre. Alors, d’ici, il faudrait peut-être réformer le régime des cadrans, il faudrait peut-être se déclarer en perpétuel décalage horaire. En cours de route, ma montre a élu domicile sur le poignet d’Arthur. À chaque fois qu’il me demandait l’heure, il me maudissait, parce qu’il était toujours plus tard que dans ses espoirs. Je lui ai dit que je ne faisais pas danser les aiguilles et que je ne porterai plus la responsabilité du cadran. Aujourd’hui, il repose dans sa poche. L’instant pour mémoire. L’immédiat perpétuel. Un souffle de légèreté nous accompagne.

Nulle autre balise que l’intuition et une longue exposition de cairns. Depuis sept jours que nous sommes enfoncés dans les vallées, l’incommensurable fait figure d’unique échelle de mesure viable. Mirage flottant à l’horizon ; l’arrivée est sans cesse ajournée. Réjouissons-en nous : désormais, nous ne sommes plus que de petits points mouvants, nous cherchons à épouser les lignes parallèles des cours d’eau pour nous jeter en avant, mais nous restons l’infime partie d’un tout qui se passerait bien de nous, nous qui redécouvrons notre centre de gravité à chaque pas de l’avancée, nous qui savons bien que les terres lapones nous ont préexistés et nous survivront.

À présent, je ne pense plus aux marcheurs. Je pense aux Lapons ancestraux, aux Samis, que nous ne rencontrerons pas, mais pour qui notre aventure d’un été fut l’épreuve du quotidien, transmise de génération en génération. Des Samis, nous aurons vu des villages déserts, nous aurons vu des photographies de la seconde moitié du dix-neuvième siècle par Lotten von Düben, nous nous serons familiarisés avec des rites, nous aurons appris à vénérer la flamme écorcée qui nous nourrit trois fois par jour. Des Samis, nous n’aurons vu aucun visage du présent, juste un drapeau flottant plus haut que celui de la Suède, une fois arrivés à Nikkaluokta. J’aurais aimé qu’ils soient dans notre dos et nous dépassent par surprise ; j’aurais aimé une rencontre plutôt que cette pesante auréole de passé.

 

« Nous devrions entreprendre chaque balade, sans doute, dans un esprit d’aventure éternelle, sans retour ; prêt à ne renvoyer que nos cœurs embaumés, comme des reliques de nos royaumes désolés. Si vous êtes prêts à abandonner père et mère, frère et sœur, femme, enfants et amis et à ne jamais les revoir ; si vous avez payé toutes vos dettes, rédigé votre testament, réglé toutes vos affaires et êtes un homme libre : alors vous êtes prêt pour aller marcher. »

Henry David Thoreau, De la marche.

 

4. En attendant Arthur.

 

– retranscription d’une bande audio enregistrée près du mont Kebnekaise –

 

Nous sommes samedi 24 août 2013, je suis allongée sur un simili banc, pendant qu’Arthur va chercher de l’eau dans un courant hypothétique. On ne sait pas où est l’eau exactement. Pas très loin, sans doute, mais c’est la première fois que l’on campe à plus de cent mètres d’une source d’eau. Je suis à un peu moins d’un kilomètre du refuge du Kebnekaise, qui est une sorte de petit village assez détestable de haute montagne, où tout est monnayé. C’est le seul lieu pour le moment que l’on ait vu avec un peu d’électricité, les intérieurs y sont chauffés à bloc, bien loin de toutes les préoccupations écologiques et financières des autres refuges de la STF.

Je me sens complètement délectée de tous les kilomètres passés, et l’idée de n’en avoir plus que 21 à parcourir me fait du bien. C’est très étrange, j’ai l’impression que mon corps se fait enfin complètement à tout ce qui lui arrive. J’avais la sensation que la pluie était un peu la base météorologique de l’été lapon, et aujourd’hui journée radieuse, du soleil, au point que mes yeux n’étaient plus habitués et étaient obligés de se plisser à chaque petit coup de vent. Du point de vue des paysages, ce fut extraordinaire. Nous avons commencé avec, oserais- je dire, un petit dénivelé classique en altitude avec flopée de rennes sur coté gauche. Puis, nous sommes descendus. Il y avait des petites touches de bleu un peu partout, des cours d’eau, des lacs. On est arrivés dans une vallée infinie, dont on ne voit toujours pas le fond, tout en ayant fait dix kilomètres depuis, avec plus de hauteur et de visibilité. J’ai un peu l’impression que ça ressemble à notre journée difficile d’avant Salka, où l’on marchait sur des roches sans voir le bout, seulement aujourd’hui, le sol n’était pas aussi accidenté, c’était soit de la mousse soit des petites herbes avec quelques cailloux, mais des cailloux tout doux. Il y avait tout un bloc de pierre qui se détachait complètement du fond de la vallée, et on s’est retrouvé à toiser toute la vallée après une ascension toute douce, sans pierres qui transpercent la semelle à chaque pas. De ce que j’ai pu voir d’images des déserts chiliens, c’est ça, des étendues superbes de pierres à n’en plus finir, et l’immense bonheur de se sentir dissous dans un espace énorme. Un espace qui nous engloutit, mais qui est suffisamment sec pour qu’on puisse garder la tête hors de l’eau et les pieds sur terre. J’avais la sensation qu’on pouvait très facilement tomber des roches si l’on décidait de se laisser porter par le vent. Un moment d’ivresse, un moment d’éclat, où l’on ne sait plus quoi regarder, envie de s’arrêter, envie d’avancer, voir autre chose, voir mieux. Et puis arrive le moment où même au bord de la falaise on se rend compte que l’on ne pourra jamais tout voir. Et depuis le début, cet énorme paradoxe quand, au fond des vallées, entourés de montagnes, cette envie de grimper à toutes les montagnes, qui semblent être à porté de main à porté de pieds, là juste là. Et puis on se dit qu’en fait, une fois en haut, on ne va faire qu’une chose, c’est qu’on va voir les montagnes d’en face, qui nous donneront à nouveau envie d’être en face.

Il a fait plutôt chaud : je ne porte que mon Tshirt, ma polaire et mon k-way c’est à dire presque rien, j’ai même osé enlevé mon collant sous mon pantalon. Cette lumière indescriptible, dont à mon avis aucun appareil autre qu’humain, autre que le prisme de la mémoire et surtout le vibrateur instantané qu’il y a l’intérieur de nous, rien d’autre que ça ne peut restituer cette lumière. C’est une lumière pure, sans éclat, qui arrive comme ça, brute, mais qui rase tout sur son passage. Il y a toujours cette chose très apaisante en Suède. Autant en Laponie que dans la mentalité générale, c’est que le respect de la nature ce n’est jamais l’homme à la hauteur de la nature. J’ai la sensation que certains partis écologiques sont traversés par ce paradoxe que quelque part pour préserver la nature, il faut un peu la dompter. Ici il faut savoir prendre sa part de bon, et ne rien attendre de plus. Je me sens grande de me savoir si petite. C’est une lumière indescriptible, et ça m’arrange bien. Le ciel est immensément bleu, il n’y a pas un seul nuage à l’horizon. Et si je faisais un 360°, on aurait la sensation que je suis encerclée, alors qu’en fait il reste plein de petites failles dans tous ces mamelons rocailleux que l’on ne voit pas, et qui permettent d’avoir de l’infini à 360°. J’ai dit à Arthur que ça me faisait un peu penser aux Corbières, avec les vignes en moins, la garrigue en moins, les cigales en moins, la mer en moins, les roches blanches en moins, donc bref la garrigue sans la garrigue, mais toujours cette lumière, douce et tellement puissante. Et là je suis seule, Arthur n’est toujours pas revenu. Je ne sais pas ce qu’il fait avec l’eau, peut être que l’eau est très loin, qu’il va mettre une heure à revenir. Mais là je suis seule, au-dessus du Cercle Polaire Arctique.

 

4.5 LAPAGONIE

 

5. Les déserts du Chili.

 

Le vent souffle à en perdre haleine. Arthur est loin devant. Il s’avance sur un éperon rocheux, prêt à s’envoler. « C’est à en tomber ! Mais pas trop, tout de même… » Chaque pas posé semble se soustraire aux lois de la gravitation. J’ai le mal d’un pays que je ne connais pas. Oui, je me souviens soudain des déserts chiliens où je n’ai jamais été. Les dernières images vues en salle obscure étaient celles de Nostalgie de la lumière, Patricio Guzman.

Il y a quelques jours, nous avons partagé notre maté avec Peter, publiciste, la cinquantaine. Sa prochaine marche, il la fera sous la latitude inverse, probablement en Argentine. Ce matin, nous avons laissé le maté trop infuser. Nous n’avons pas bu plus d’une gorgée. Le demi litre restant a nourri un arbre naissant.

Je rejoins enfin Arthur. Seuls face au vide, nous dominons la vallée. Nous sommes à quelques kilomètres de la fin du périple mais cette vue offre encore une alternative, un sentier vers l’infini. Nous pourrions passer notre vie à nous perdre en Laponie. Peut-être finirions-nous par nous retrouver au Chili, côté Patagonie ?

Grande inspiration à l’extrémité du promontoire. La sensation physique que la terre est bel et bien ronde me traverse verticalement. L’attraction des pôles, c’est nous deux, là, maintenant, épaule contre épaule, pour ne pas succomber à la tentation de l’envol. Après le climat lunatique, ultime récompense, paysage lunaire. Ciel à bras ouvert, je fais tout mon possible pour ne pas laisser les paupières retomber lors de mes battements de cil.

Mes mollets sont durs comme des rocs. Le poids descend dans mes talons inertes. Mes lunettes de soleil sont brisées depuis longtemps. Je ferme les yeux. J’imagine cette vallée à laquelle je me donne entière. Je suis persuadée d’avoir trouvé ce que je n’étais pas sûre d’oser chercher. Ces choses-là ne s’expriment pas. Maintenant, je suis prête à me laisser étreindre par les ombres de Patagonie. Mais avant, j’aimerais ne pas bouger jusqu’aux premières neiges.

 

4.6 LAPAGONIE

 

6. Petit, noir, deux marques brunes, poche gauche.

 

[Fragments du journal d’Arthur Dietrich tenu au jour le jour]

 

18 août – 7h45

Je me réveille. Impossible de dormir plus. Une souche au niveau du bassin et de grosses racines sous mes cuisses. Claire dort encore. Hier soir nous avions monté l’appentis. Il n’a pas plu. Le poncho et le tarp sont magnifiquement tendus.

Grand soleil. A nice day for hiking. J’espere que nous partirons pour 9h. Dans 2 jours sûrement nous serons à l’entrée de la vallée de Vista, au NE du Kebnekaise. Je porte de mieux en mieux mon sac. Claire est toute de vert kaki. Hier au lac Claire a compris l’utilité de la lame fixe. Je lui prête mon pliant pour qu’elle l’ait toujours sur elle. (…) Cette journée Claire est devenue très joyeuse. Elle chante et rit très souvent. C’est agréable.

21 août – 8h

L’étape du 20 fut l’entrée dans la vallée de Vista. La journée commençait bien. Pluie fine et persistante. Végétation dense. Piste difficile. Peu de visibilité, de la boue partout. Nous sautons un ruisseau tous les 500m. La piste fait mal aux pieds, beaucoup de gros cailloux glissants. Nous devons traverser un ruisseau de 3 m de large. Pieds trempés, froids. Le refuge semble inatteignable. Claire est de mauvaise humeur. Nous croisons un élan. Tension un peu quand même. Il est 21h quand nous montons le camp. Tout est humide. J’ai du mal à allumer le feu. Je m’aide de deux buchettes de bois gras. On tombe comme des masses. Ce matin mes chaussures sont encore humides.

24 août 9h30

Hier soir trop belle soirée pour écrire. Ciel dégagé, soleil, puis pleine lune. Nous avons dormi à Singi. Hôte très sympa, vieil officier de l’armée. Pas de ravitaillement.

24 août 16h30

Nous sommes arrivés à Kebnekaise 2104m. La vallée de Laddjubakta est incroyable. On se croirait en Patagonie. Long massage de tête. Le soleil est avec nous toute la journée. Il nous pousse.

Plus tard

Agréable. Massage de tête vers le ciel. Ciel bleu. Il s’imprime dans ma rétine et me fait mal. Le dimanche 21km jusqu’au terme de notre marche, Nikkaluokta. Claire se plaint du talon, de ses tendons, de ses orteils. Nous marchons lentement. Village étrange.

26 août

Village de transition. D’attente de bus pour Kiruna ou d’hélicoptère pour le Kebnekaise. Claire a mis le réveil à 10h. Elle dort encore. Je me lève à 8h. Je marche. Je suis assis près du ruisseau. J’espère qu’elle est debout. C’est le jour de mes 21 ans. Claire me le chante en espagnol. Départ de Nikkaluokta à 12h05. Arrivée à 14h à Kiruna. Il pleut. Ville triste mais enjouée. On campe au Nord, près d’un lycée. Super spot. Claire m’offre un gâteau d’anniversaire, un pain  brioché a la cannelle. Très bon. Après, on se fait des chamallows grillés. C’est vite écœurant. Réveil à 5h. On part pour la sauna municipal. On y est a 7h. C’est dingue comme c’est bon. (…)

28 août

YL4AGJ AB8099.W 28.08.13 14:50 T2ARL. On se quitte dans la galerie marchande de Stockholm central. Arlanda express. Larmes. Un russe, sa femme. Un californien. Sa femme est folle. Ils dormiront rue de Rivoli ce soir. Une musique conne. Une petite fille, son père, bronzage, ipod cassé. Je pique la ceinture de l’avion.

 

 

Remerciements : Arthur Dietrich, co-auteur des photographies, ami à toute épreuve et à J.W. pour sa parole.