Maison indépendante

UN HOMME ET SON CHAT.

 

 

David Ajchenbaum |

 

 

Je vivais seul avec mon chat de un an et demi depuis bientôt un an. Ce chat, mon ex me l’avait offert quelques jours avant de disparaître brusquement. Un peu comme un lot de consolation. Un corps de remplacement dans mon lit, en moins sensuel mais plus câlin. Fred, c’est le nom du chat. Un chat tricolore mâle. Selon ce qu’elle m’avait dit (mon ex) en me l’offrant, c’était l’unique chat tricolore mâle au monde. Normalement, seules les femelles le sont. Une histoire de chromosome X qui ne pourrait contenir que deux couleurs à la fois et que le mâle ne possède, comme chez les humains, qu’en un seul exemplaire. Fred, hormis cette bizarrerie génétique, était un chat tout à fait normal, mangeant cinq fois par jour, buvant peu, et ne supportant pas la solitude. Ça, je l’ai découvert avec lui. Avant de rencontrer Fred, je ne savais rien des chats, juste les classiques clichés, un animal indépendant pouvant s’amuser seul et ne connaissant pas de propriétaire. Un anarchiste. Avec Fred, j’ai connu une réalité toute autre. Un chat plus fidèle qu’un chien, ne supportant pas de rester isolé dans une pièce plus de quelques minutes, détestant que je m’enferme dans un endroit où il n’était pas admis (évidemment la salle de bain, qui contenait chez moi les toilettes, et dont, vivant désormais sans autre être humain, je pris l’habitude de ne plus jamais fermer la porte).

Comme j’avais perdu mon travail (une obscure tâche d’opérateur téléphonique chez un assureur) quelques jours avant de perdre ma copine, j’ai passé les huit premiers mois de ma vie avec Fred dans mon lit, le chat allongé sur ma poitrine, suivant une routine tout autant rassurante pour moi que déprimante pour les observateurs. Je me levais cinq fois dans la journée :

A 10 h, dès mon réveil, pour boire un café, me laver (sommairement), nourrir Fred.

A 12 h, pour nourrir Fred.

A 14 h, pour nourrir Fred, manger, aller aux toilettes, et enlever les crottes de la litière de Fred.

A 17 h, pour une promenade de 10 min se terminant par une visite du Monoprix situé au coin de ma rue, et pour nourrir Fred.

A 20 h, pour manger et nourrir Fred.

A 22 h, pour aller aux toilettes et nourrir Fred.

L’emploi du temps de Fred suivait de façon plus ou moins régulière le mien, il se levait pour manger, aller à la litière, et tenter mollement de sortir de l’appartement quand, à 17 h, j’en ouvrais la porte.

Le reste de la journée, nous restions blottis l’un contre l’autre, dormant, regardant des vidéos sur l’ordinateur posé en permanence à côté de moi, ou jouant (Fred chassait ma main. Il ne s’en lassait pas). Je lui faisais de temps en temps la lecture, toujours le même livre — « Factotum », de Chinaski —, la librairie ne se trouvant pas sur le parcours de ma promenade quotidienne. Fred n’aimait pas ce livre, je crois, il baillait dès que je l’ouvrais, mais se résignait, sachant pertinemment que moi, je ne m’ennuyais pas.

Au bout de huit mois de cette vie, alors que les paiements mensuels de mon Pôle Emploi étaient sur le point de prendre fin et que je m’inquiétais paresseusement de mon avenir, je reçus un mail d’un ancien collègue me proposant de prendre sa suite comme caissier dans une petite salle de cinéma. Il m’avait chaudement recommandé, l’affaire était entendue. Sentant le besoin de retourner dehors, j’acceptais, et laissais mon chat, toutes les journées, toutes les semaines, seul dans l’appartement, plus quelques soirées où je sortais, maintenant que je m’étais rendu à la vie.

Le premier jour, Fred m’avait surtout semblé inquiet. Le matin, en me voyant debout à 7 h, il m’avait regardé bizarrement. Sans doute se demandait-il si j’étais malade. Puis, dès que j’eus franchi la porte à 8 h, il se mit à violemment miauler. Je le retrouvai dans la même position, exactement, en rentrant chez moi, mon chat prostré devant la porte et criant, persuadé d’avoir été abandonné. Mon retour sembla le rassurer un peu, mais il fut surpris cependant de me voir assis sur une chaise devant la table pour manger, alors que lui restait à sa place rituelle sur le lit, à l’endroit précis où aurait dû se situer ma poitrine. Le premier mois se déroula entièrement ainsi, Fred miaulant, moi m’épanouissant dans mon nouveau travail, et mes voisins maudissant en moi le tortionnaire d’un félin qui refusait de leur donner un moment de silence.

Après quelques jours, Fred, constatant l’inutilité de sa stratégie du miaulement, en inventa diverses autres pour me faire reprendre ma place sous lui, dans mon lit. Il essaya d’abord de m’immobiliser tous les matins, en refusant de quitter mon corps, ses pattes sur mon visage, ses griffes menaçant mes yeux, me forçant à le bousculer violemment pour pouvoir sortir. Il tenta l’indifférence, abandonnant le lit pendant plusieurs jours, ne me parlant plus, refusant mes caresses. Il essaya de me faire peur, en se cachant pour faire croire à sa disparition. Mais malgré ses efforts, je continuais de laisser mon appartement et d’abandonner Fred à l’intérieur cinq jours par semaine et huit heures minimum par jour pour m’installer à mon guichet derrière lequel, très sincèrement, je m’ennuyais de mon chat. Donc, un ou deux mois après que j’eus repris le travail, Fred, désespéré, laissa tout tomber. Il arrêta de s’alimenter, restait prostré dans un même coin de ma cuisine, près de sa litière, n’émettant aucun son, si ce n’est pour protester mollement quand je tentais de le prendre dans mes bras. Il avait maigri de manière alarmante, et mon vétérinaire ne m’était d’aucune aide, lui qui répondait à toutes mes questions en essayant de me vendre des produits à l’efficacité douteuse. J’étais impuissant, regardant mon meilleur ami se laissant mourir de faim et de tristesse au milieu de mon appartement.

Fred se remit finalement à manger. Enormément, et sans raison apparente. Il ne semblait plus triste, mais furieux. Je ne pouvais plus l’approcher sans qu’il tente de m’écorcher les mains. Il crachait dès qu’il m’entendait rentrer, et seule sa conscience de ma supériorité physique l’empêchait de m’attaquer directement. Mais il mangeait à nouveau, j’étais soulagé, et pensais que sa mauvaise humeur passerait, qu’il s’habituerait à mon nouveau rythme de vie et reviendrait vers moi. Fred mangeait à nouveau. Enormément. Il mangeait à nouveau, mais ne chiait plus. Pendant au moins trois jours il ne chia pas, et, puisqu’il m’avait habitué durant sa période de jeûne à une litière vide, je ne m’en inquiétais pas. Ce n’était pas de la constipation, je le sus plus tard, c’était sciemment que Fred se retenait de déféquer. Il préparait ses armes pour la guerre qu’il comptait me livrer. Et c’est ainsi qu’un jour, en rentrant, je découvris trois énormes merdes déposées juste devant la porte de sa litière. Et le lendemain. Et le lendemain. Tous les jours, trois grosses crottes m’attendaient, toujours disposées de la même façon, empuantissant durablement l’appartement.

Je vous fais grâce du récit de toutes les méthodes que je mis en œuvre pour tenter de raisonner Fred. Tout ce que vous avez besoin de savoir est que ce fut un échec total. Je m’habituais pour un temps à vivre dans cette odeur, puis, poussé à bout, je décidais de rentre dans son jeu. Un matin, après mon café, sentant comme d’habitude une énorme envie de faire caca, au lieu de me rendre aux toilettes, j’allais dans la cuisine, ôtait le couvercle de la litière du chat, et fis à l’intérieur, sous le regard médusé de mon ennemi. Et ce fut ainsi désormais, pendant quelques semaines, Fred faisant le soir devant sa litière, et moi le matin dedans. Je ne nettoyais plus mon appartement, pensant qu’il se lasserait avant moi, les chats ayant la réputation d’être des animaux propres. Ma cuisine était impraticable et écœurante, je ne mangeais plus chez moi, avais le plus grand mal à m’endormir et, bien que je me lavais avec soin, étais imprégné d’une vague odeur désagréable que mon employeur commençait à me reprocher.

Fred ne s’est pas lassé. La propreté des chats doit être un mythe à ranger à côté de leur prétendu goût de la solitude. Comment peut-on croire qu’un animal capable de manger son vomi, puis immédiatement après de lécher son trou du cul, soi-disant pour se laver, est propre ? Le chat est un animal fondamentalement sale, et il a pour but de faire vivre ceux qui vivent à ses côtés dans leur domaine de crasse. Fred ne s’est pas lassé, loin de là, il est sorti des tranchées pour m’attaquer frontalement. Alors que je m’étais habitué à mon rituel cadeau de la cuisine, il a décidé de changer ses habitudes pour me piéger, déposant un lundi sa fiente devant la porte de l’entrée, sachant que je glisserais dessus, tomberais, et peut-être me briserais le crâne. Mon crâne ne s’est pas brisé, mais mon bras s’est cassé, et j’ai été immobilisé, obligé de rester chez moi pendant une pleine semaine, en tête à tête avec le félin. J’avais espoir que mon séjour à la maison adoucirait Fred, et, pour l’occasion, nettoyé enfin la cuisine à la javel, parfumé tout l’appartement pour lui redonner une apparence convenable et surtout, lui achetait une nouvelle litière.

C’était sans compter la haine qu’il avait conçu pour moi. Mon premier jour de convalescence s’est parfaitement déroulé, Fred plus gentil que jamais, le fielleux voulant endormir ma méfiance, il avait même utilisé sa litière pour la première fois depuis une éternité, et faisait la sieste sur ma poitrine, comme à notre grande époque. J’ai dormi, bien dormi, profondément, longtemps, avec bonheur, pour me réveiller littéralement couvert de merde, sur mon visage, mon corps, Fred s’étant glissé sur les couvertures, jusque dans le plâtre recouvrant mon bras la merde s’était glissée, une sculpture vivante de fiente de chat, ce qui explique que, perdant tout contrôle, j’attrapais Fred de mon bras valide pour le maintenir violemment au sol et lui faire subir le même sort, le recouvrir de ma merde, que Fred puant soit parvenu à s’échapper pour aller se réfugier dans ce qui était désormais sa base, dans la cuisine à côté de sa litière, et que chacun de nous soit resté plusieurs heures en méfiances, attendant la prochaine attaque de l’autre.

Dix jours plus tard. Je ne suis pas retourné au cinéma. Je n’ai pas bougé de chez moi, n’ai rien mangé et n’ai pas pu me laver, Fred tient désormais non seulement la cuisine mais également la salle de bain, alors que je résiste difficilement pour tenir le salon /chambre. Mon intelligence humaine me permet d’utiliser des armes qu’il ne connaît pas, comme des petites bombes à merdes, mais Fred, qui a accès à ses croquettes et continue donc à manger, peut chier et vomir quand il veut. Affamé, n’allant plus à la selle depuis trois jours, j’en suis maintenant réduit à utiliser les projectiles perdus de mon ennemi. Je n’ai plus accès à la porte de mon appartement. Une mauvaise toux me fait penser que je ne tiendrais plus longtemps. Je perds mes cheveux. Il me reste à choisir entre la capitulation et la mort. La cruauté de mon ennemi me laisse penser que la capitulation peut également signifier la mort. Fred va gagner.

J’en étais là dans mes réflexions quand je vis , par l’entrebâillement de la porte de la cuisine, passer un torchon attaché au bout d’un balai. Un torchon blanc : une proposition de trêve ! Extenué, diminué intellectuellement, je ne me posais pas tout de suite la question essentielle : comment un chat pourrait-il brandir un drapeau ?

« Fred ? Sors de là, Fred, discutons ! »

Mes mots décidèrent Fred, qui passa une patte par la porte, une patte de chat. Mais c’est bien une main humaine qui tenait le drapeau. Relié à un corps humain. Devant moi se tenait mon ex, entièrement humaine, hormis, donc sa main droite, et les poils qui recouvraient son corps mais cette petite particularité ne faisait qu’ajouter à son charme. Elle m’expliqua tout : elle n’avait pas disparu, mais s’était juste changée en chat pour s’offrir à moi, faire un don total de soi. Elle ne m’avait jamais quitté, mais s’était au contraire rapprochée de moi autant qu’elle le pouvait. C’est pour cette raison qu’elle avait aussi mal supporté mon départ de l’appartement. Nous avons mangé ensemble, enfin mangé, j’avais tellement faim, nous avons ri, et j’ai arraché tout ses poils.

Sous ses poils de chat, elle portait une robe jaune, alors je l’ai déshabillée. Elle était tout ce qu’elle était avant sa transformation en mieux, en plus douce, mais son temps passé en chat mâle l’avait modifiée, et le seul orifice lui restant était son anus. Nous avons fait l’amour quand même, au moment de l’orgasme elle a miaulé, encore un reste de son temps passé à être Fred. Nous sommes restés côté à côté un moment, et j’ai pu voir son ventre s’arrondir : elle était tombé enceinte. Je n’eus pas à attendre neuf mois, mais seulement neuf minutes pour connaître la joie d’être père. Toutes les émotions en accéléré. Le premier coup de pied. Le hoquet du bébé. La voie du père qui tente de percer, d’annuler la peau de la mère pour atteindre son enfant. De multiples cœurs qui battent, et l’accouchement. Il s’agissait de jumeaux, un mâle une femelle, des humains tricolores, très rares génétiquement. Nous nous sommes couchés satisfaits et très amoureux.

Je me réveillais le lendemain, allongé dans mon lit, près du cadavre de mon chat et de deux petites crottes dont je ne pus déterminer si elles étaient humaines ou félines.