Maison indépendante

SPLENDEUR ET MISÈRE DE FRANCKY VINCENT.

 

 

François Michel |

 

 

Ce matin, Francky, tu pensais te lever avec la banane. La même banane que quand tu avais 18 ans. Autant dire qu’elle est énorme : quand on la voit de près, elle a la forme du pain de sucre de Rio de Janeiro, avec le Christ en majesté. Pourtant, se contenter de n’y voir que du bonheur serait une erreur. Une erreur tragique : il faut voir Francky malheureux. Il est peu de choses plus dérangeantes et plus graves dans la France de 2014, que d’imaginer la tristesse de l’existence assumée et chaque jour répétée d’un homme qui chanta, chante et chantera Tu veux mon zizi. S’il y a du Céline chez Booba, il y a du Sisyphe chez Francky.

C’est le matin le plus difficile. Dans sa tête résonne inlassablement la basse de She’s Lost Control, ça bourdonne dans sa poitrine. Il voudrait n’avoir plus jamais à sortir du sommeil, le froid au dehors le nargue, comme pour lui dire « je t’attends ». Soudain, dans un geste de panique, il se tâte frénétiquement l’entrejambe. Avant de boire son café, il faut qu’il lui parle. C’est un rituel. Alors il enlève son caleçon, et regarde son sexe avec tendresse, chaque jour rassuré de le trouver à ses côtés. Il le prend dans sa main gauche comme certains caresseraient un chaton. On trouve les plus extraordinaires accomplissements de l’existence dans la répétition des gestes du quotidien, ce n’est pas neuf. Il le réveille en douceur. « Comment tu vas, ce matin ? C’est encore une dure journée qui commence pour toi. Tu es la plus belle. La plus forte. La plus longue. Tu es une légende pour toutes les femmes que j’ai connues. » Puis il soupire, se prend la tête entre les mains et pleure. Des larmes coulent sur son torse et jusque sur son sexe adoré. Son totem est aussi un fardeau. « Comment puis-je avancer, comment puis-je me retrouver ? Tu m’as tout pris. Les gens ne me regardent même plus dans les yeux quand ils me parlent, tu m’as volé jusqu’au regard de celle que j’aimais. »

Le désespoir t’empêche parfois même d’avancer, Francky. Tu promènes tristement ton regard sur les pantalons léopard et les centaines de boites de préservatifs que tu conserves chez toi, comme des trophés de chasse. Sur les murs, tu as écris à la main des citations de tes chansons, au dessus de ta porte d’entrée, en rouge, il y a marqué « Alice, ça glisse ». Dans la cuisine, c’est ta préférée, celle qui dit « C’est avec émotion que je touche aux fruits de la passion ». Tu souris, mais rien ici ne laisse deviner l’existence d’un avenir.

Tu retrouves parfois chez toi, heureusement, des instants de grâce, où tu te dis que le bonheur n’est pas qu’une question de centimètres. Il n’est jamais trop tard pour apprécier les belles choses, l’analyse textuelle du Franky Vincent en est une. Tu reprends tes textes, fredonnes tes chansons, et très vite, tu retrouves la banane. « Quand je suis chez moi, je bouffe que des choses saines, en regardant avec Hélene, quelques films obscènes. Elle me dit que l’ambiance ce soir, elle est malsaine. Je lui dit ferme ta grande gueule, Hélène. » Tu retrouves dans tes rimes la chaleur qui manque à ton cœur, et peux à nouveau regarder par la fenêtre, à la recherche du jour qui s’échappe. C’est intéressant, c’est vital, de pousser jusqu’à l’absurde. Tu l’as bien compris, Francky, et que crèvent les pleutres et les pisse-froids dans leur indifférence dédaigneuse ! Tu as compris les choses bien avant les autres, un peu à la manière de certains de tes contemporains. Tu reprends alors contrôle de tes sentiments. Après tout, c’est toi papa, c’est toi le Zoukeur X ! Aujourd’hui tu vas oublier tous les tocards qui n’ont pas assuré. Quand tu sors de chez toi, tu tombes sur Patrick Sébastien. Tu lui dis « salut mon vieux, comment tu vas », lui te répond « au poil mon vieux, au poil, tu vois les poils c’est GÉNIAL », puis vous vous dites que vous n’allez pas en rester là, non mais sans blague, alors vous allez prendre un café, en terrasse, et vous parlez poésie en regardant passer les culs, vous échangez vos impressions et vos souvenirs, en vous persuadant qu’ils vous en restait un paquet à connaître. C’est quelque chose que vous faisiez si bien, de coller les culs, quand vous vous retrouviez, il n’y a pas si longtemps. La dernière fois c’était à Paris, toujours, en 96 ou par là, et vous aviez écumé toute la rue Saint-Denis en défouraillant comme des princes barbares, la nuit parisienne s’en souvient encore.

« – Une fois j’ai dû baiser une fille qui voulait à tout prix raconter qu’elle m’avait crié « vas-y Francky c’est bon », j’ai joui en cinq minutes, après j’étais heureux, j’ai toujours essayé de retrouver cet état depuis : c’était en 99 dans un hôtel Formule 1. Elle s’était juchée sur ma bite comme une tigresse, elle gueulait en continu, un moment j’ai cru qu’elle s’était fait mal. Elle m’a retourné dans tous les sens en disant que j’étais son étalon. J’ai jamais retrouvé ça.

– Une fois j’ai voulu fourrer en chantant le petit bonhomme en mousse, mais elle était comme ces enculés de gauchistes bien-pensants, elle n’a pas aimé, elle n’a même pas voulu me la sucer, tu imagines la connasse ? »

Et vous vous quittez bons amis, vous signez des autographes communs, où Patrick a dessiné une bite en dessous de ton nom. Ca t’a fait rire. A mesure que tu t’éloignes de lui, tes pensées voguent négligemment vers Pointe-à-Pitre, où tu es né en 1956, il y a déjà 57 ans, putain, et tu te dis que tous comptes faits, tu étais plus heureux là-bas.

Mais ta tristesse n’excuse pas tout, Francky. On peut tout prendre en pitié, même les bourreaux, mais seulement après le procès. Les chefs d’accusation sont nombreux, Francky, ne fais pas semblant de le nier. La cause de l’antiracisme, avant qu’elle ne soit prise comme prétexte par les excités de la procédure du MRAP, du CRIJF et du ZGEG, avait, qu’on le veuille ou non une certaine tenue idéologique. On parle quand même de mouvements qui ont accueilli des hommes aussi intègres que Julien Dray et Bernard Tapie. La cause de l’antiracisme, Francky mon vieux, tu lui a cassé les jambes. Elle a pris des tonnes de plomb dans l’aile à cause de toi, c’est pour ça qu’elle ressemble aujourd’hui plus à un pigeon atrophié qu’à une colombe. C’est automatique, presque pathologique, tu le sais mieux que personne : dès qu’on entend « Vas-y Franky c’est bon », on se laisse aller à attraper un accent de type Tintin au Congo, quelque part entre Michel Leeb et « Y a bon Banania ». Et on dérape, inconsciemment, jusqu’à l’AEF, les casques en forme de gros nichon, les descentes de lit en couille de rhinocéros, les domestiques et les sinsitres colons à grosses moustaches, Savorgnan de Brazza, Fachoda, les Anglais, le fardeau de l’homme blanc, Aimé Césaire, et puis allons-y franchement, les heures les plus sombres de notre histoire. On s’en sort jamais, Francky, et que tu le veuilles ou non, tout ça c’est un peu de ta faute. Ton grand sourire n’y changera rien. Et le bon goût, Francky ? Et la poésie, bordel ? Je sais que quand tu arpentes les rues, des regards amusés se portent sur ton entrejambe. Tu vois alors dans les regards des hommes la jalousie. « Oh ! prenez garde, monseigneur, à la jalousie, comme le dit Iago dans Othello. C’est le monstre aux yeux verts qui produit l’aliment dont il se nourrit ! » Tu te surprends alors à avoir envie de lire Shakespeare, mais tu te finis toujours par te dire que tu n’en as pas vraiment besoin, pour tout dire, tu t’en tapes. Tu ne t’en tireras pas indéfiniment comme ça, Francky. Regarde-moi, regarde-toi. Un jour, que tu le veuilles ou non, dans ta cabane, toi aussi tu connaîtras la panne. Et plus personne ne sera là pour te consoler. Alors tu seras seul, seul, atrocement seul, à te la tenir dans la main gauche, à maudire tes aïeux, les Antilles et François Mitterrand, seul sous des étoiles dont tu comprendras enfin qu’elles sont déjà mortes.

Ce soir, Franky, tu as toujours la banane, mais tu es toujours triste. Tu es la dualité de l’homme, tu es Carl Gustav Jung, tu as même dépassé le maître. Après tout, tu portes le patronyme de l’homme le plus triste de tous : ton deuxième prénom, mon vieux, c’est Joseph. Et Joseph, c’est qui, à part le mec que Dieu a fait cocu ? Il a vu sa belle engrossée sans même savoir comment. Tu peux être sûr qu’il a du lui passer une belle torgnole quand elle est revenue avec un polichinelle dans le tiroir et comme seule excuse la visite divine. Mais le mal était déjà fait. L’ange Gabriel, c’est du vaudeville avant l’heure, sauf que Joseph n’avait pas eu la présence d’esprit de se planquer dans le placard. Il était sans doute trop occupé à fabriquer une table, un cercueil, naïf et confiant comme le sont trop souvent les hommes. Tu penses à Joseph, et surtout à l’âne de la crèche, celui qui réchauffa le divin enfant avec son souffle fétide, tu penses à lui parce que tu as toujours été persuadé que la réincarnation te changerait en âne : ils ont un sexe encore plus gros que le tien. Tu penses à Joseph et tu manges une banane ; tu sais à cet instant précis que tu touches à la transcendance. Tu manges une banane comme d’autres jetèrent les pavés ou tombèrent en pâmoison dans les églises de Jérusalem. A la différence prêt que tu ne revendiques rien, tu ne crois plus aux dieux ni aux hommes, tu te contentes d’être. A sa fenêtre, tu regardes la Seine et buvant un Ti-punch, et tu imagines dans ton reflet la caresse d’une femme toute enturbannée de froufrous roses, aussi belle que Marie-Madeleine ou les filles de Babylone.

Le plus beau dans tout ça, c’est qu’au-delà du rêve, lorsque tu te retournes, tu contemples sur ton lit la magnifique et bien réelle créature qui vient de retirer son chemisier. Ces nibards, putain, que tu penses, tu peux bien mourir après avoir vu des nibards pareils. Il est 23h36 et la journée peut commencer. Tu ne crois plus en rien, Francky, tu es fauché et saoul comme un cochon. Mais y a pas que l’argent dans la vie ; y a le sexe, aussi.