Maison indépendante

LAGOM – ORSA OCH MOSA. [2]

 

 

Claire Allouche |

 

 

DEUXIÈME CARNET : ORSA OCH MOSA [1].

 

 

« Ne sois pas vexé. La vie a beaucoup plus d’expérience que toi. »

Fernand Deligny, Graine de crapule.

 

 

1. Jours en mains.

 

Ici, la vie est simple. Un trou dans la terre fait office de frigo. Ni eau courante, ni électricité, ni montre au poignet. Le coup des haches qui embrassent les épais rondins de la maison écologique, le temps d’éprouver leur gravité, est le seul son qui pourrait s’apparenter à celui des aiguilles. Quand il devient trop irrégulier, quand on observe de loin ou de près une armée de bras tomber, c’est qu’il est l’heure de rejoindre la rivière, ou d’arpenter la forêt. C’est qu’il est l’heure de se remettre sur pieds.

Les repas dictent les journées. Les estomacs se nouent à l’unisson. Nous ne savons jamais à quelle heure nous nous attablons, mais il s’agit toujours de l’heure juste. Celle qui succède à la cueillette de baies dans la forêt, celle qui succède au chopage de bois pour alimenter le four, celle qui succède à la vaisselle « faite mains », au sens le plus littéral du terme. Je crois que je connais mieux leurs mains que leurs visages. Seuls celles de T. et D., qui travaillent un peu plus secrètement, m’échappent. Les miennes apparaissent sans cesse en transparence, à quelques nuances près. Même après deux heures de vaisselle, l’extrémité de mes doigts demeure légèrement violacée. Le pigment des myrtilles est une essence tenace. Les cueillettes sont l’occasion de laisser les mains filer, les doigts s’étioler à hauteur des baies, de ne penser à rien d’autre qu’aux miracles de la préhension, à l’indépendance des mouvements. Les avaler l’une derrière l’autre ne m’intéresse plus ; je veux juste les sentir rouler dans ma paume, se lover sur contre mes lignes de vie, percevoir ce moment limite où elles pourraient sur ma peau saigner.

Ici, la vie est simple. Entre la serre et le tipi, il n’y a pas de portes. La traversée des espaces se réalise sans encombres, sans manipulation asservissante, sans poignées à tourner, sans fenêtres à ouvrir. Pas de vitre, pas d’échappatoire, ici, vous vous laissez respirer vingt-quatre heures par jour. Mes Doc Martens vert bouteille se sont éclaircies et couinent de plaisir dès que je m’enfonce dans la mousse. J’ai promis à J, de lui laisser mes chaussures, en espérant qu’elle consignera précisément ses dix premiers trajets en terre suédoise. Elle était embarrassée que la paire soit en cuir ; et soulagée, d’une certaine manière, que le vestige animal ne soit pas englouti par l’oubli. Dix ans que je les portais, que la semelle ne cessait de s’affaisser ; seule la perspective d’une longue randonnée pouvait me permettre de m’en détacher.

Ici, à défaut de toujours trouver le mot juste, on sourit. Il a suffit d’une journée pour que l’intérêt à l’égard de J…, J°, A., D., T., M., A. et J,.  se mue en amitié. Ils ont en commun une bonté active, une curiosité lumineuse. La liberté a également déposé son sceau sur les espaces collectifs de Sk., village le plus proche, à quelques kilomètres d’Orsa. Friskola, école agricole à enseignement «alternatif» et très concerné par les questions bio- écologiques, free-shop où chacun est libre de déposer et de prendre ce qu’il souhaite… Seul le mât de la Saint-Jean semble opprimé ; début août, l’automne commence déjà à reprendre ses droits, l’été se fane ostensiblement sur le grand bout de bois.

TRÄT. Bois. Le traîner, le couper, le brûler. Les genoux écartés, je laisse la hache tomber. Je gagne progressivement en régularité. Entrée en matière littérale, le mouvement devance le regard. Hache – scie – marteau, sainte trinité. « L’outil est le prolongement de ta main, c’est lui qui te donne accès au bois avec précision, c’est crucial. » me répète sans cesse Arthur, qui a élu depuis longtemps son manche favori. Depuis notre arrivée, la maison a gagné trois rondins, intégralement taillés à la main. Table sous auvent, four à bois comme nerf de la cuisine, toilettes sèches pour grosses commissions seulement ; chaque parcelle de construction « éphémère », chaque espace d’appoint, promet de durer encore quelques années. Seule pièce « fermée », le tipi. D’ici, on en devine le pic, ou la fumée, s’il est occupé. Après-midis de pluie, nous y avons passé de longs moments à nous remémorer de plus lointaines journées, à décrypter des dialogues en suédois, à vaguement planifier ce à quoi pourrait ressembler demain, ou à nous masser mutuellement, troquant ainsi bois contre colonne vertébrale. Nous nous y racontons nos rêves. Arthur se distingue par les siens ; une course-poursuite derrière une maquette de l’Everest, ou au sein du Jardin des Tuileries ; ses pré-requis architecturaux l’aident toujours à s’en tirer sain et sauf.

Une nuit de concert, ce huis clos à ciel ouvert se télétransporte un kilomètre plus loin.  Tree, Américain énigmatique, y possède une stuga réaménagée en loft dénudé. Tree, ou la rencontre fortuite entre un pâtre grec et Mick Jagger. Gatsby forestier, il lui suffit d’inviter un groupe de ska belge pour faire tomber sur la route déserte de Sk. les lumières d’une grande ville. Nous sommes plus de trente à laisser notre pesant d’âme errer dans l’intervalle cuivres – percussions. Vêtu d’une veste de berger, la trentaine bien endossée, Tree possède une élégance indéfinissable, instaure avec tact les prémisses d’une mondanité bon enfant. Il glisse d’un coin à l’autre de la pièce sans que l’on puisse déceler les étapes de son trajet. Je me doute bien que Tree n’est pas son vrai nom. Oui mais tout le monde s’applique à le prononcer, quelque part entre le « tree » anglophone et le « tre » suédois, ce qui lui assure une notoriété immédiate. Dans le même élan où il m’échappe, il s’enracine avec grâce dans la communauté. Je me dis que Tree fait partie de cette infime catégorie d’individus dont les pas dans la neige ne sont pas perceptibles mais dont le silence à peine engendré retentit instantanément.

 

2. Le dos d’un homme.

 

Ils étaient déjà sur l’autre rive et je n’avais pas encore enlevé mon haut jaune. Ils étaient nus, suspendus chacun leur tour à la branche d’un grand arbre, légèrement pleureur. À mon tour, torse nu ; je porte l’étreinte de la lumière. Tandis que les rayons déversent leur encre au sein de mes pores ahuris, des poils naissants effectuent de micromouvements, au gré du vent.

Toujours de l’autre côté, ils laissent tomber dans l’eau ce qu’ils portent de gravité. Le rite se répète jusqu’à devenir rythme. Pulsation de chaque clignement d’œil, comme mon index qui passerait d’une vertèbre à la suivante. Buste hors de l’eau, rétine démasquée, déjà la fin du dos.

Depuis quelques jours, seul un bout de tissu vert nous sépare des étoiles la nuit. Parcelle de mousse isolante, dos contre terre, rêver ne veut plus dire léviter, rêver, c’est s’enraciner. Paupières closes et porte-moustiquaire en-dedans, notre voisinage se donne à voir dès le lever du jour. Il frappe trois coups de rosée sur le textile fébrile.

Ils n’en finissent plus de tomber. Lignes verticales, silhouettes de chair tendre, en une chute, ils se donnent entiers aux flots placides. Maintenant yeux mi-clos, de loin, je n’aperçois que leur colonne. Comme si elle descendait jusqu’à la plante des pieds, comme si, transparente, elle assurait la descente jusqu’au plancher. Colonne-échelle, un arbre dans la peau, avant de réitérer le saut.

Je glisse mes pieds sous l’eau. J’ignore l’autre rive. Elle vient à ma rencontre ; le tempo des vaguelettes ravive mon attention. D’un trait d’union, les vertèbres continuent à voltiger. Je me rappelle les dos-frettes de Ralph Gibson. Un peu plus tard, Poppi, apparition d’une nuit, apportera des squelettes-maracas. Et tous ensemble dans le tipi, pull épais sur épaules, nous secouerons, poings serrés, ces simili-vertèbres, immuables alliés de rythmicité.

Le cadran arborescent s’est fait entendre. Encore ruisselants, ils se remettent en terre. Et pour équarrir les rondins sommeillant, ils troqueront haut contre grain de peau. Fin de journée, l’épiderme parsemé de copeaux.

Lors du concert chez Tree, un fou dansant bougeait si vite, que chaque mouvement égrainait les traits de son visage. Silhouette floue, seule sa colonne flexible subsiste désormais.

Immensité dorsale, sensualité élective. Le dos d’un homme apparaît comme espace privilégié, arpenté les yeux rivés vers les cimes. Je désire ce que jamais je ne verrai de moi.

Les reflets de la rivière demeurent parcimonieux. Le jet des douches municipales de Sk. offrira davantage de perspectives. Le pommeau sur la nuque, j’observe de près le dos d’Arthur. Il n’est pas encore recouvert d’un sac à dos de quinze kilos. De toutes parts, il est émaillé de grains de beauté. Constellation inerme. Nous remettons en place la moustiquaire. Ce soir nous dormons colonne contre colonne.

 

3.6 ORSA OCH MOSA

 

3. Ma salive s’émiette.

 

Ce matin, j’ai salué J… dans sa langue natale. Un hochement de tête fut sa seule réponse. C’était prévisible : son bol de porridge l’attendait depuis déjà deux heures. C’est à cela que je reconnais désormais ses jours de silence. Un deuxième bol patiente encore. J° l’accompagnera peut-être pour la première fois. Les mauvaises langues diront que le jeune couple J…- J° rompt son vœu de silence lorsqu’il s’éloigne de la communauté.

Je ne sais pas si j’aurais le temps de tenter l’expérience. Est-ce chronophage, le silence ? Et si je me tais, je ne sais pas encore si ce sera pour chasser le français ou pour faire émerger mon ignorance du suédois.

M. nous dira : « l’expression ‘Un ange passe’ n’existe pas en Suède… C’est une situation ordinaire. » Je ne crois pas que les paroles vaines permettent de se dégourdir la langue. Je tente tant bien que mal d’épargner ma salive. Mes molaires collectionnent cette écume de circonstance et la mobilisent pour la prononciation d’un nouveau mot, du « juste mot suédois » : LAGOM.

Intraduisible, disent-ils. « À point », j’ajoute. « La juste mesure », me dis-je. Arthur répète le mot jusqu’au moment où il l’a avalé tout à fait. LAGOM ou le point de rencontre entre désir personnel et contingence collective. « Laget om ». Selon la légende viking, la coupe circule de mains en mains, de bouche en bouche, à parts égales. Les premiers sont les derniers.

« MAAAAAAAAAT ». L’heure du repas est toujours l’affaire d’un cri puissant, suffisamment long pour que chacun attrape une lettre du mot, étendu pour l’occasion. La grande poêle parvient miraculeusement à satisfaire nos dix estomacs. « Lagom », pensons-nous désormais d’un commun accord, en notre for intérieur. « C’est la vie ! » ne cessera de répéter M., d’un accent poivré.

Si Arthur et moi peinons à faire décoller notre suédois des rudiments gastronomiques, notre français attire la curiosité. J, nous demande régulièrement de le parler en prenant une voix grave. Arthur n’a pas beaucoup d’efforts à faire. Je tente de faire vibrer mes cordes vocales jusqu’au point limite où les mots renaissent d’un timbre nouveau. J, ferme les yeux et nous assène de continuer. Ma pudeur et moi sommes soulagées de ne pas avoir à lui soumettre la même requête : nous entendons parler suédois toute la journée, les mots rebondissent jusqu’à l’envol ; et ici, tous ont de belles voix posées et profondes. Des voix qui donnent envie d’esquiver les jours de silence.

Prudents, un jour gris, Arthur et moi introduisons par petites touches des notions de verlan au sein de la communauté. Ils n’en reviennent pas d’avoir le droit de crier GOMLA. Pour J… qui réitère son attitude mutique, cela ne fait pas encore grande différence, à moins que notre écoute nous fasse défaut. Un silence à rebours serait-il plus pesant ?

Plus tard, dans les hauteurs lapones, Arthur et moi ferons l’inventaire des langues que nous aimerions parler un jour. Le wolof ne fait pas partie des projets immédiats. Le russe gagne dangereusement du terrain. Nous plaindrons les anglophones et leur impossibilité à créer des espaces de paroles comme lieux d’intimité. Plus tard, nous essaierons de chanter. Nous ferons l’inventaire de toutes les chansons dont nous aurions aimé connaître les paroles pour les jours à venir. Sur le bout de la langue, notre bon vieux français ! Nous regrettons notre absence de mot-moire.

Plus tard, encore nous lancerons des « Hej ! » une trentaine de fois par jour. Une fois, bien inspirés car essoufflés, nous le ferons retentir avec tant d’aplomb qu’un homme s’adressera à nous en suédois. Nous le laisserons achever son récit pendant que ma langue insatisfaite dessinera des ronds au palais.

Plus tard, T. m’apprendra quelques phrases en suédois. Il relèvera mon fort accent chinois. Puis, progrès, je serai brésilienne.

 

4. Femta gånger.

 

Encore de la pluie. Après-midi tipi. Inventaire participatif de cinquante emplois possibles d’une écharpe (fine). Pour provoquer l’inspiration, Arthur dépose sa green scarf au centre du tipi, au-dessus des braises frémissantes. C’est Arthur qui se souvient de tout cela. Il ne jure que par la polyvalence.

1. écharpe

2. en cagoule

3. en cache nez

4. en cache nez et cagoule

5. en capuche pour le soleil

6. en couverture sur les épaules

7. en turban

8. en bandana

9. en civière de fortune

10. en voile de fortune sur un radeau 

11. en corde

12. en filtre à eau

13. en récipient pour petites baies

14. en menottes

15. en serviette d’appoint

16. en pagne

17. pour rembourrer quelque chose

18. en rideau

19. en paravent

20. en abris pour le vent

21. en parasol

22. en éponge

23. en garrot

24. en atèle

25. en bandeau pour les yeux

26. en concept

27. en passe-temps pour discuter

28. en aveuglant une veilleuse

29. en couverture

30. en chaussette russe

31. pour étouffer un feu

32. pour saisir un objet chaud

33. pour saisir un objet tranchant

34. pour emballer un objet fragile

35. pour émettre des signaux de fumée

36. en oreiller

37. en projectile

38. en récolteur de rosée

39. pour se signaler

40. pour faire la paix

41. en aide mémoire

42. en échelle de nœuds

43. pour apprendre à faire des noeuds

44. pour démarrer un feu

45. pour réparer un trou dans un tissu

46. en balançoire

47. en porte-bébé

48. en pelote

49. en mouchoir

50. à oublier, prétexte pour revenir

 

5.6 ORSA OCH MOSA

 

5. Prise de parole (1) : Fri ! Fri ! Fri !

 

I. IDENTITY

 

  • INITIALES : J.I.
  • ÂGE : 24
  • RÉGION D’ORIGINE : Stockholm
  • UNE IMAGE DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : Un élan.
  • UN SON DE SUÈDE QUE VOUS AIMERIEZ PARTAGER : « Mmmmh ! »
  • UNE PHRASE EN SUÉDOIS QUI TRANSMET VOTRE ÉTAT D’ESPRIT PRÉSENT: « Tro på dig själv / Älska dig själv / Kom ihåg att du är fri » (Aie confiance en toi-même, Aime-toi, N’oublie pas que tu es libre)

 

II. QUESTIONS

 

1. 2012 aurait pu être la fin du monde. Pensez-vous que tout va mieux désormais ? Était-il important de penser à la fin pour continuer à vivre, peut-être plus consciemment, moins vainement ?

Pour certaines personnes cela a été un événement important, mais pas pour moi. Je ne regarde pas les informations, je ne lis pas les journaux, alors je ne sais pas ce que pense la majorité de la société suédoise. Quand on en parlait avec des amis, c’était juste pour blaguer. Nous ne pensions pas à la fin du monde mais juste à un changement dans le monde, un renouvellement, peut-être à une arrivée de nouvelles énergies.

2. Cette année, en France, nous avons entendu parler des émeutes de Husby comme de violentes protestations en Suède contre l’inégalité sociale. Selon vous, était-ce un événement important ou juste un cri dans le creux du printemps suédois ?

Je ne sais vraiment rien sur cet événement. J’en ai un peu entendu parler. Mais je pense qu’en Suède, nous avons de réels problèmes de ségrégation dans les banlieues de Stockholm. Je crois que c’est vraiment dur pour les migrants de s’intégrer dans la société suédoise, ils atterrissent inéluctablement dans ces zones. Beaucoup pourrait être fait pour un désenclavement mais j’ai l’impression qu’il y a mille projets urbains à l’intérieur de Stockholm mais rien vraiment pour résoudre ces problèmes. L’environnement de ces zones est vraiment « gris ». Ce problème cache surtout un racisme latent. Il y a des phrases comme « Je ne suis pas raciste, je suis réaliste », qui circulent dans le cadre de situations professionnelles, par exemple.

3. En 1968, dans Jag är nyfiken de Vilgot Sjöman, la jeune Lena Nyman se demandait si la Suède était une démocratie et s’il était possible de fonder une démocratie quelque part dans le monde. Quarante-cinq ans après, que pensez-vous de cela ?

Je ne crois pas vraiment en la démocratie… Je pense qu’il y a toujours quelqu’un de plus puissant, et plus puissant encore…

4. Pensez-vous que l’être humain a vocation à vivre en ville ?

Oh, non… Les êtres humains ne sont pas censés vivre en ville ! Certains doivent être heureux en ville. Tant mieux pour eux.

5. Connaissez-vous le nom de votre voisin le plus proche ?

Je ne vis nulle part pour le moment ! Mais au dernier endroit où je vivais, je ne le connaissais pas.

6. Quel cliché au sujet de la Suède n’en est pas vraiment un ?

La distance avec les gens. Nous ne sommes pas naturellement très chaleureux. À part moi !

7. Notre siècle est vieux de treize ans seulement et les prochaines générations seront amenées à vivre de nombreux événements que nous ne pouvons même pas imaginer. Selon vous, quel pourrait être l’événement du vingt et unième siècle ?

Que les gens prennent conscience qu’ils sont libres… Je suis libre, tu es libre, nous sommes libres ! Ce ne serait pas un jour mais une vague : libre, libre, libre, encore libre… Oh, mais je peux faire autre chose que ce que le gouvernement ou la télé nous dit !

8. Comment imaginez-vous la Suède dans 500 ans ?

Heureusement, je ne vivrai plus. Je ne veux pas vivre dans cinq cent ans ! Tellement de choses se sont passés déjà en un siècle… Tout peut arriver, vraiment.

9. Quel élément ou quelle « chose » vous rappelle que vous êtes un être humain et que vous êtes vivant ?

Le feu… Il me rappelle que nous sommes constitués d’une multitude d’énergies.

10. Pensez-vous qu’il faut être né en Suède pour être suédois ?

Non, cela doit dépasser le cadre administratif même si celui-ci assure une sécurité pour beaucoup de choses. Tu peux être Suédois(e) si tu veux !

11. Serait-il possible pour vous de vivre ailleurs qu’en Suède ?

Oui, je pensais à cela… Je voulais fuir la Suède il y a quelques années. Mais la Suède est un très bon endroit pour vivre, c’est assez agréable en fait, la nature, la liberté. En fait, si je partais, ce serait sans doute pour revenir, notamment si c’est pour avoir des enfants, etc. Si tu veux avoir une famille, toute la famille devrait venir ici.

12. J’ai reçu une lettre étrange d’une certaine Hannah Svensson. Connaissez-vous quelqu’un qui s’appelle ainsi ?

Non…

13. Quelle question aimeriez-vous poser à un Suédois ?

Pourquoi êtes-vous si effrayés ?

 

6.6 ORSA OCH MOSA

 

6. La sieste avortée

 

– retranscription d’une bande audio enregistrée en Laponie –

 

ARTHUR : Ça m’embête qu’on n’ait pas trouvé de rocher. Parce que la conclusion de mon mémoire, c’est le tarp contre un rocher. Un tarp bien monté unit les trois conceptions de l’architecture : la grotte, la cabane, la tente, c’est-à-dire, dans l’imaginaire de la Renaissance, les Égyptiens, les Grecs et les Chinois.

CLAIRE : Ah, d’accord. Et toi, tu te sens plutôt pierre, bois ou tissu ?

ARTHUR : Avant, j’étais carrément « bois ». Mais avec mon mémoire, j’ai relativisé. Je suis vachement plus « tissu ». En tout cas, la pierre, c’est vraiment pas un truc qui m’intéresse. Y a un type, un prof des Beaux-Arts du dix-neuvième siècle, qui écrit sur le raffinement des Grecs lié à leur invention de la charpente. Il ajoute que les Romains ont tout piqué, sans aucune classe, parce qu’ils ont transformé ça en maçonnerie, et que la maçonnerie, c’est ni plus ni point empiler des cailloux, donc, un truc de cons. Bon, il l’écrit pas vraiment comme ça, c’est au dix-neuvième siècle. Et puis ils ont fait le Panthéon, à Rome, les Romains. Mais c’est l’idée tu vois.

CLAIRE : Ah, d’accord.

Silence. Les paupières de Claire tombent. Elle étire son corps sur le tapis de sol. Les nuques de Claire et Arthur reposent sur leurs sacs à dos respectifs.

ARTHUR : J’ai dû mettre un mois avant de savoir le faire, ce machin-là. C’est le montage du tarp en demi tipi fermé. Avant, je l’avais essayé dans mon jardin, sur un petit bout d’herbe tout plat, sans vent, avec la porte du garage ouverte, au cas où ça ne marchait pas. Et là, nous sommes dans un jardin sans limites… Et sans porte de garage. Mais nous avons nos sacs à dos. Si, vraiment, il y a beaucoup de vent, on peut utiliser ton poncho pour faire un « saut de vent » mais il faut faire des piquets supplémentaires. Il y a des arbres et du bois pas mal là-bas, mais il faut traverser une sorte de marais.

CLAIRE : C’est notre troisième jour. J’ai l’impression que ça fait dix jours. Ah, le soleil arrive ! On s’est déconnectés tellement vite. De tous petits échanges avec les gens, rien de plus.

ARTHUR : La dernière fois, pour de vrai, c’était dans le train. C’est difficile d’engager une conversation. Dans la vallée de Vista, ce sera encore pire.

CLAIRE : Tu ressens quoi toi, là, en ce moment ?

ARTHUR : C’est… euh… C’est… pas « trop »… C’est… Cool… Juste… Agréable. Je ressens mes cuisses et mes deltoïdes. Je n’ai pas froid, pas faim. Mais dans la tête, je sais pas…

CLAIRE : J’ai l’impression qu’on ne va jamais revenir en ville. C’est tellement irréel d’être ici, ça pourrait bien durer l’éternité. Je me demande s’il y a vraiment des hommes qui vivaient ici. En ville, tout est évident, on oublie que l’on a eu des prédécesseurs.

ARTHUR : Il y a trois ans, quand je suis rentré de ma traversée à vélo, j’ai mis une semaine à m’en remettre. J’étais anxieux vers 17h car je réfléchissais encore en termes de : je dois trouver quoi manger, où dormir… Alors que ma survie était naturellement assurée. Tout est codifié.

CLAIRE : Nous, on sait exactement ce qu’on va manger, puisqu’on porte tout sur le dos… Demain midi, c’est soupe à l’oignon. La seule question est : va-t-on trouver de l’eau claire, va-t-on trouver assez de bois, pour la manger, cette soupe à l’oignon ?  Bon, maintenant qu’on est là… Ça ressemble à ce que tu espérais ? Il y a six mois, c’était quoi, pour toi, tout ce qu’on vit, là, maintenant ?

ARTHUR : Il y a six mois… La carte de Laponie était punaisée à côté de mon lit et je la regardais en m’endormant. Mais c’est beaucoup plus grand que ce que je pensais. Je parcourais la carte des yeux mais je peux pas le faire aussi facilement ici ! Les transitions entre végétation dense et aridité sont plus lentes que sur la carte en un clin d’œil… Tout était plus petit dans ma tête. Attention Claire, il y a un gros moustique sur tes cheveux.

CLAIRE : Ah, merci. Et ça te fait quoi d’être à l’extrême Nord de la Suède sans entendre un mot de suédois de la journée ?

ARTHUR : Oh… On a bien entendu du suédois avant, non ? À Sk. on en entendait toute la journée ! D’ailleurs, on était tellement bien, à Sk., que j’imaginais plus qu’on repartirait.

CLAIRE : Oui, moi aussi. On mange bientôt ?

ARTHUR : Il est quelle heure ?

CLAIRE : C’est toi qui as ma montre, j’te rappelle !

ARTHUR : Ah oui, c’est moi, le maître du temps.

CLAIRE : Il est quelle heure, 17h30 ?

ARTHUR : Eh oui, allez !

CLAIRE : Oh… On mange dans une heure…

ARTHUR : Le temps pour monter le tarp, traverser le marais, chercher du bois, l’écorcer, prendre de l’eau. Très bien.

CLAIRE : Ah, merci pour ce massage cérébral.

ARTHUR : Les nuages se dispersent, c’est bien. Il y a un gros nuage noir au-dessus de nous et il ne pleut pas. Tu veux toujours te laver les cheveux ?

CLAIRE : Oui… mais je ne vois pas où et quand. Il fait trop froid pour piquer une tête dans un lac. Pourquoi ?

ARTHUR : Parce que j’ai la main dedans !

 

 

Remerciements : Arthur Dietrich, co-auteur des photographies, ami à toute épreuve et à J.I., pour sa parole.

 

 


[1] [Orsa et mousse]