Maison indépendante

ONE BREATH, ANNA CALVI : UNE ÉCOUTE EN APNÉE.

 

 

Antoine Dain |

 

 

J’inspire un grand coup avant de pénétrer dans la rame bondée. Cela fait quelques mois qu’Anna Calvi a sorti One Breath, mais je n’ai pas encore eu l’occasion de l’écouter. Au milieu de l’amas anonyme des corps fatigués, je m’y décide enfin. Je ferme les yeux. Je suis au Texas, au bord d’une route sur laquelle ne se dresse qu’un bar aux luminaires grésillants et à l’aspect miteux. Je pousse la porte, mal à l’aise, m’attendant à un groupe de rednecks à l’haleine éthylique. Je m’arrête une longue minute pour reprendre mon souffle. Une lumière rouge, douce et effrontée; du whisky dans des carafes en cristal, et dans un coin, une petite scène recouverte d’une épaisse moquette: un écrin de velours au milieu du désert. Sur la scène, une femme aux lèvres trop rouges. La douceur brute du chat sauvage, qui griffe quand on caresse.

Châtelet. Les corps se resserrent. La lumière de la salle s’adoucit: elle ne semble plus venir que de la Telecaster. Il n’existe plus rien que cet hybride fascinant, cette menue blonde arrimée à sa guitare; et moi, hébété. Le mal du pays s’envole : nous sommes deux étrangers et nous reconnaissons comme tels. Et cette anglaise électrique me magnétise, de sa voix moelleuse; elle m’assure que c’est ici chez moi. Piece by piece commence, et c’est l’ombre de Thom Yorke qui s’invite dans ce monde d’épines cotonneuses.

 

I will forget piece by piece

 

Puis Anna de dire: « cry » ; mais je ne pleure pas : je frissonne, et sa guitare de miauler, puis feuler, puis ronronner, puis feuler encore. Féline Anna. Elle me dit tout : son amour pour la musique classique, pour les épopées qu’elle aimerait vivre, devenue Tristan et faisant de sa guitare une lame ; ses tourments, des angoisses à l’égard des attentes d’un public qui veut voir en elles les chanteuses qu’elle admire au plaisir quasi-masochiste qu’elle éprouve elle-même à toujours avancer vers l’inconnu, vers la découverte.

Et à chaque instant, elle sait que le danger est là, qu’elle est une funambule sur le fil d’un milieu qui ne pardonne pas. Mais sa dialectique, entre force et fragilité, brutalité et douceur, lui permet de trouver l’équilibre et d’avancer, encore. Et sans jamais tourner en rond : je comprends alors qu’elle seule sait où mène son chemin. Tortueux et sombre, il effraie. Mais c’est en le parcourant aux côtés d’Anna, pour la suivre au coeur de son monde, qu’on peut apprécier cette déambulation.

J’avais à peine réalisé qu’elle m’avait ainsi transporté pendant tout ce temps, et je me retrouve soudain sous l’eau. Elle ne chante plus que pour moi dans une bulle minuscule, dans laquelle il ne peut y avoir plus d’une bouffée d’air pour chacun de nous. Et Anna de m’inviter  à en faire bon usage :

 

Sing to me beautiful words

 

De cet apex subaquatique, nous remontons lentement. La bulle se perce, beaucoup trop tôt. Dans un dernier souffle, elle m’assure que c’est ici chez moi. La rame s’arrête. Je me remets en route.