Maison indépendante

LAGOM – L’ÉTÉ RECULE. [1]

 

 

Claire Allouche |

 

 

PREMIER CARNET : L’ÉTÉ RECULE [1]

« Rien dans l’inattendu qui ne soit secrètement attendu par toi »

Robert Bresson, Notes sur le cinématographe.

 

 

 1. Till Claire.

 

C’était l’hiver à Paris et je n’osais pas imaginer la couleur des jours en Suède. Il faisait peut-être noir toute la journée, « là-bas ». Une enveloppe blanche, venant de Stockholm [le cachet de la Poste faisant foi…] m’attend chez mes parents. Drôle de chose, tiens, qu’une page écrite en suédois, par une inconnue, il y a dix ans, m’arrive entre les mains. Cela doit être une blague. Je ne sais pas de qui, je ne sais pas pourquoi. Je la traduis vaguement sur google trad. Tout me semble confus. On m’attend là-haut, peut-être. Il y a quatorze ans, en tout cas.

 

Stockholm, le 1er Juillet, 1999

Salut!

Aujourd’hui, nous sommes dans un restaurant japonais sur le Vasagatan: le wasabi était très très fort! Après, on va prendre la ligne bleue jusqu’à le Kungsträdgården [grand parc sur une île à Stockholm]. Ce matin on a parlé avec une meuf qui vient du 19ème siècle; il y a beaucoup de neige là-bas, et elle habitait dans une petite maison toute froide. Elle nous a présentés sa grand-mère et son grand-père, qui étaient très sympas tous les deux. Nous habitons à Huddinge, Segeltorp [‘Segeltorp’, c’est une grande ferme, selon Wikipedia suédois]. Notre rue s’appelle Skansbergsvägen [il y a aussi un numéro, ‘24’, qui a été rayé]. Je ne connais plus le numéro. Tu pourrais le trouver sur Google Maps, l’édition de 1999. Il y a un sauna dans la maison, alors tu pourrais t’amuser là-dedans, comme tu peux aussi bien aller à IKEA. On a aussi pris un peu de temps pour visiter Jean Valjean et Cosette… au cinéma! Ils chantaient tous – en anglais! Pas en suédois! C’est fou!

Je t’aime, mon petit potiron.

Hannah Svensson xx

 

[Merci à Jack Westmore pour sa traduction exacte]

 

DLEditions 1.6 L'ÉTÉ RECULE

 

2. D’un été à l’autre.

 

Il y a un an, sous le soleil tapageur de Paris au mois d’août, Arthur et moi, strictement armés de nos deux pieds, projetions de partir marcher ensemble, un jour, quelque part. Nous avons traversé Paris, de la gare de Lyon à la porte de Clignancourt, sans nous arrêter sur une destination précise ; l’été prochain était le pays de notre seule certitude. Il me racontait ses dernières semaines, le chemin de Saint-Jacques de Compostelle et les plages du Nord-Atlantique. Frustrée de ne pas avoir retranscrit mes bribes d’été suédois sur papier, j’évoquais des anecdotes encore disponibles, emplie d’une nostalgie diffuse.

Quelques temps plus tard, je me rappelais les paroles d’O., chez qui j’avais logé et coupé des arbres pendant plus de deux semaines. O., sexagénaire à la silhouette-roseau, de laquelle émergeaient deux yeux bleus perçants, qui constituaient parfois à eux seuls un argument, m’avait dit, deux mains sur le volant : « Lappland is something you have to see one day in your life. »

Cette réminiscence tout juste partagée, Arthur avait déjà placardé chez lui une carte de Laponie, échelle 100000:1. Pupilles rivées sur papier, le one day in your life s’étalait, s’étiolait, se délitait sur plus de cent mille kilomètres carré. Déjà, le vertige de la terre. Déjà, les frissons du cadran. Arthur me promettait d’infinies vallées, aucun dénivelé. N’empêche que nous serions hauts perchés, promesse d’une simili-insularité.

À Paris, il avait plu tout le printemps. Mi-juillet, je me demandais si, pour l’été, il était encore temps. Puis, finalement, une journée de pleine lumière. Nous avons peu dormi. Le lendemain, nous sommes partis. L’été d’avant venait de raviver le présent. Collision de saisons. Et quarante-deux jours et nuits en perspective, dont trois semaines de pérégrination en solitaire, des forêts de Dalécarlie à ladite Laponie, en passant par Göteborg, un domaine du Södermanland, et les aléas de où nous mènent nos pas.

 

 

DLEditions 2.6 L'ÉTÉ RECULE

 

3. Rétro-calque.

 

Mots imprimés sur les billets. Tracés sur la carte. Le cadre de nos trajectoires est posé. Nous savons où nos pieds iront, nous ne savons pas ce que nos yeux verront. Avant même de fouler le sol suédois, j’ai soif de toutes ces eaux que je ne connais pas. J’ai hâte de ces rencontres éphémères, de possibles amitiés forestières. Je n’attends que ça : l’éclosion de l’imprévu.

Un seul mot contient l’ensemble des sensations encore inexplorées, des images encore hypothétiques : SVERIGE. Mais connaît-on jamais un pays, y compris celui qui vous a vu naître, grandir ou partir ? Connaît-on un pays en flirtant avec ses frontières ou en s’enracinant en son sein ? En le traversant, l’éprouve-t-on vraiment ?

Les voyages en train ont cela de délectable que notre regard est guidé, accompagné, peut-être même prémâché, par une vitesse imposée, par une ligne préalablement tracée. Images sur rails, les seuls centres d’attention sont finalement nos compagnons : tête pensive contre fenêtre, paupières closes le temps d’une sieste à durée variable ou yeux écarquillés en votre direction, parce que vous n’avez pas su faire preuve de discrétion. Les gares défilent, porteuses presque anonymes d’une identité abstraite, celle de petites villes en bordure, dont la façade suffit à chasser l’espoir d’une histoire. Mille trois cent kilomètres ne changent pas la donne.

Les rares arrêts vous amènent à penser que vous flottiez au-dessus d’une idée de la réalité. Parce que la vague atmosphère respirée en wagon possède le goût d’un présent ajournable. Quarante-deux jours plus tard, après avoir éprouvé les tracés, après avoir jeté les billets, je me dis que connaître un pays étranger, c’est être traversé par la conscience physique qu’on n’en finira jamais de l’explorer ; mais également de garder en tête qu’on le retrouvera peut-être à l’autre bout de la planète. Pour cela, il faut sentir l’air déborder de vos poumons ; il faut avoir la peau sale d’avoir trop étreint la terre ; il faut avoir des cloques aux pieds, perdre un ou deux lambeaux de chair.

Et compléter la liste à l’infinitif, pour la conjuguer en temps voulu, au gré des latitudes intérieures.

Garder cette once de curiosité ignorante qui veut que l’on écoute une langue s’écouler comme source de mystères perpétuels.

Toujours garder quelques fragments d’écorce en poche.

Et réaliser que si l’on a deux pieds, c’est bien pour écraser les frontières.

 

 

3.6 L'ÉTÉ RECULE

 

4. Fugue de plume.

 

Il a posé son stylo.

Qui repose paisiblement sur la table.

Qui repose paisiblement dans le vide.

Il a posé son stylo.

 

Trop de choses qu’on ne peut écrire ni passer sous silence !

Le voilà paralysé par quelque chose qui se passe loin d’ici,

Bien que la merveilleuse sacoche palpite comme un cœur.

 

« Lamento », Tomas Tranströmer in Ciel à moitié achevé (1962)

 

J’ai retrouvé mes carnets. Ils ont bien vécu. L’état des feuilles en dit plus long que les mots indéchiffrables qui y étaient soigneusement consignés. L’un d’eux, spécialement conçu par Arthur, promettait d’être waterproof. « La prochaine fois, il le sera vraiment » m’a-t-il assuré lorsque nous avons quitté la Laponie.

Il y a quelques phrases. Les récits sont rares. Il y a des mots partout. Des mots seuls, des mots bien accompagnés, des mots tombés du bout de ma langue, des mots empruntés, des mots déformés, des mots étrangers, des mots illisibles, des mots évaporés, des mots trop communs pour être vrais.

Je tourne les pages. Il suffit parfois d’un mot pour se rappeler toute une journée. Lagom, écorcer, insolent. Comment si peu d’espace sur papier peut devenir contenant d’une durée ? Qu’importe, je me demande surtout ce qui compte, une fois la chose vécue ; l’image descriptive ou l’image inventive ? Pour un même récit, il y a celui qui l’a vécu et le raconte, celui qui l’écoute et l’imagine ; et a posteriori, celui qui a vécu ne se gargarise pas de faire l’inventaire de ses émotions. Parce que le récit peut alors être ressassement d’images qui vous figent dans un no man’s land temporel ; en écoutant, en lisant, vous créez un défilement inédit, vous secouez les réminiscences pour les loger dans un espace d’imageries encore vacant, un espace résolument vôtre et présent.  

Il reste alors des impressions. Des mots répertoriés, des photos localisées ; on croyait faire figure d’archivage du présent, mais il s’agit simplement de supports à une suite ; parce qu’il est impossible de retenir l’instant tout entier. L’instant existe déjà si peu en soi au moment où il émerge. J’essaierai de tisser entre eux ces noyaux posés sur papier avec le fil d’une présence renouvelée. Avalanche de sensations, spéculation sur impressions ; l’été clos ne demande qu’à jaillir.

 

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5. Le premier jour était déjà le dernier.

 

Il nous reste trente-cinq minutes avant d’arriver en gare de Mora et de travailler terre et bois pendant dix jours. Juste le temps d’écrire sur hier, l’arrivée. Dernière demi-heure d’avion, ou comment rester suspendus au-dessus de flaques de bleu et de vert.

Marcus, un sexagénaire finlandais vivant en Suède depuis trente ans, a accepté de nous prendre, nous deux et nos innombrables kilos de cargaison, dans son vieux van Volkswagen. Il possède bermuda et moustache assortis au véhicule. Il nous a déposés aux abords de Stockholm. Nous avions prévu du chocolat pour remercier celui qui oserait se coltiner deux français euphoriques (Arthur ne tient déjà plus en place). C’était sans compter que Marcus serait diabétique. Marcus est agent immobilier et son critère d’habitation a le mérite d’être clair : « I want to be naked in my garden ». Nous verrons bien ce qu’en dira l’incorruptible Laponie. « You are not going to the real Lappland. You should have gone to Finland ». Nous sommes encore à mille trois cent kilomètres d’Abisko et il s’agit déjà de parler du « Nord » avec précaution. L’hymne suédois semblait pourtant offrir davantage d’exhaustivité : Du gamla, du fria, du fjällhöga Nord ! (toi, Nord ancestral, libre et montagneux).

Les abords de Stockholm sont en travaux. Des kilomètres de chantier. Devant la gare centrale, la statue de Nils Ericsson porte même un casque rouge en plastique pour se prémunir de tant de changements. Nous arrivons le jour pile où tous les Suédois reprennent le chemin du travail. Là sera le seul décalage horaire de notre périple… Si la pile de ma montre premier prix nous accompagne jusqu’au bout.  

Dans le train, nous avons parlé trois heures avec Sonja, assistante médicale, qui part en Dalécarlie pour passer son permis. Elle emmène son fils Pedro avec elle. Je pense qu’elle est mère célibataire. Pedro est vif, tendance enfant hyperactif. Sa peau est couleur chocolat. Je me demande si son père est latino-américain ou africain. De toute manière, nous sommes tous africains. Pedro pratique tout un tas de sports, des variations très subtiles sur le principe du hockey.

Nous nous sommes levés avec le jour. Pour cause, nous avons dormi sur le balcon du studio de O.. L’air était doux, les rumeurs de la ville paisibles. Nous avons rencontré un fondiste sur roulettes. L’été ne serait donc qu’une réponse à l’hiver ?

O. nous a racontés que la dernière fois qu’il est allé pêcher en Laponie, il a rencontré deux ours. Je n’aurais jamais dû voir Grizzly man de Werner Herzog cette année. « Promets moi juste qu’on ne verra pas d’ours » avais-je répété à Arthur régulièrement avant de partir. Comme il a refusé de poser une réponse noir sur blanc, j’ai commencé à écrire mon testament. Je regrette de ne pas l’avoir mis en évidence sur mon bureau. À tous les coups, je ne le retrouverai même pas si je rentre. Je me demande vraiment si je verrai le bout de l’été. Mais cela ne m’inquiète pas encore.

 

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6. Le plus beau jour [selon moi].

 

– retranscription d’une bande audio enregistrée quelque part en Laponie  [Arthur, solo, la carte plaquée contre son dos] –

 

Là, on est en train de marcher, dans une vallée je dirais de, 600 ou 700 mètres de large, entre des monts complètement noirs et bruns, avec leurs petits sommets enneigés encore dans le brouillard. C’est une vallée assez humide. Il y a beaucoup beaucoup de cailloux, aucune végétation. Les seuls éléments qui pointent à l’horizon, ce sont des caïrns, pour nous indiquer qu’on est sur la bonne piste. Et moi, ça me fait beaucoup penser à l’entrée du Mordor dans le royaume de Sauron. Et là, on arrive tout juste à côté d’un petit lac bleu insolent que l’on croirait tout droit sorti d’une pub pour des gels douche Tahiti. Mais l’eau doit être à quatre ou cinq degrés. Enfin bref, je n’aimerais pas m’y baigner… Tout de suite. C’est tout. Il nous reste, il nous reste, peut-être six, sept, six… Allez, six kilomètres à marcher, encore. On ne voit toujours pas le refuge, évidemment. Mais nous avons une vue très dégagée, ce qui est extrêmement agréable. Pour l’instant, c’est vraiment le plus beau jour de la rando, selon moi.

 

***

 

Réminiscences nez dans le duvet.

 

ARTHUR : T’as mis le réveil ?

CLAIRE : Oui. À 5 :30, puis 5 :35.

ARTHUR : Très bien.

CLAIRE : Il nous reste combien de nuits ?

ARTHUR : J’sais pas. J’sais pas quel jour on est. Me dis pas. J’m’en fiche.

CLAIRE : On est vendredi.

ARTHUR : Tais-toi !

CLAIRE : Ça fait pile une semaine qu’on est là. Et il y a pile une semaine, il faisait un temps superbe. Et ça n’est pas arrivé depuis pile une semaine.

ARTHUR : Demain il va faire beau, il paraît.

CLAIRE : Il paraît, ouais.

ARTHUR : C’est un mec de l’armée qui nous l’a dit, je le crois. Il était officier.

CLAIRE : Tu te souviens de quoi, de la semaine dernière ?

ARTHUR : On était dans la même configuration du tarp. Un côté collé, un côté décollé. Le feu était un échec complet. Il y avait deux inconnus à côté.

CLAIRE : Ah oui, c’était la première fois qu’on rencontrait deux Suédois pas sympas. C’est d’ailleurs pour ça que depuis une semaine on se réfère à eux en les appelant « les Suédois pas sympas ». J’ai l’impression que c’était il y a une éternité. Pourquoi tu voulais partir, en fait ?

 

DLEditions 6.6 L'ÉTÉ RECULE

 

 

Remerciements : Arthur Dietrich, co-auteur des photographies, ami à toute épreuve.

 

 

[1] Expression empruntée à Guy Gilles ; titre de son roman inachevé…