Maison indépendante

LE RETOUR DU CORPS.

 

 

| Dejan Gacond |

 

 

« On trouve déjà dans Artaud l’indication de trois caractéristiques essentielles des « Happenings » : en premier lieu, l’objectivation ou la dépersonnalisation des personnages ; en second lieu, l’importance accordée au spectacle et au bruitage, au détriment de la parole, enfin une volonté délibérée de choquer durablement le public. »

Susan Sontag – “Happenings” in. L’œuvre parle

 

L’organisme et ce que l’on veut bien en cacher s’immisce fréquemment dans l’art, depuis  Sade et Lautréamont, depuis Artaud et Bataille ou chez les actionnistes viennois par exemple, comme une réponse instinctive à ce que le système réprime. La schizophrénie corporelle ; sorte de symptôme d’une époque qui instrumentalise à outrance le corps – particulièrement de la femme – mais pour vendre du déodorant. Face à cette utilisation objective de corps qui ne doivent pas déranger et en réponse aux horreurs diverses laissées par la deuxième guerre, l’antisémitisme et le nazisme, les actionnistes viennois Otto Muehl ou Gunter Brus tenaient par exemple à confronter le public à l’odeur de la pisse et de la merde, du sang et des entrailles animales. Briser les frontières entre l’art et le monde, entre le carnaval et le rite mortuaire… Remettre le corps au centre des préoccupations ! L’art ou sa nécessité, qu’il soit appelé ainsi ou autrement, dans cette société-ci ou dans celle-là est donc une spécificité humaine. Une évasion presque conditionnée ; un ailleurs, autrement ! Ici, maintenant, dans cet Occident délétère, l’art continue de se répandre, malgré le contrôle que lui imposent les pouvoirs ignominieusement mis en place. Un art très organique, un retour à cette forme obscure dans laquelle chacun de nous est isolé. L’ombre d’Artaud et la peur technologique qui sait ? De tout temps, il en a été question, de ce corps isolant et en perpétuel changement. Comment le corps va réagir à ces agrégats technologiques dont on essaye de le pourvoir ? Tout cela pendant que le monde crève de faim…

L’héritage de Sade se fait ressentir depuis longtemps dans les courants artistiques, comme un retour éternel de l’inconvenance. Des représentants obscurs de ce dix-neuvième siècle malade à Dada et au surréalisme, de Cendrars à Henry Miller en passant par les beats, dans les happening ou chez les actionnistes, de Bataille au mouvement punk, chez Gina Pane, Valérie Export ou Jean-Louis Costes pour ne citer que quelques exemples. Le rire tient pourtant une place très importante chez ces arpenteurs du malaise. Comme s’il fallait encore et toujours conserver une distance nécessaire face à la tristesse du monde. Un rire mexicain ! L’humour comme distance, comme îlot de refus. Rire de la vie que l’on a créée et rire de ce que l’on crée pour fuir la vie. Il y a presque toujours quelque chose de rabelaisien dans le rapport à la merde, à part chez Artaud peut-être… comme si depuis Gargantua on ne pouvait mettre de côté la non-acceptation générale de l’humain face à ses déjections. Mêmes dans les plus extrêmes performances de Costes ou des actionnistes, il y a l’énorme importance de l’élément carnavalesque, ce renversement des valeurs encore et toujours à tenter.

 

« Or dans quelque culture que ce soit, le mode d’organisation de la relation au corps reflète le mode d’organisation de la relation aux choses et celui des relations sociales. »

Jean Baudrillard – La société de consommation

 

Après le mouvement Dada, les écrits d’Artaud, l’actionnisme ou les happenings, la performance allait devenir un courant artistique à part entière. En faisant du corps le prétexte à l’œuvre qui se déroule, un corps qui se représente, qui signifie tout entier. Un retour à des formes anciennes ;  pré-sociale et pré-artistique d’une certaine façon : des danses et des cris, des gestes et des saccades. Les artistes cherchent d’une part à briser les frontières entre l’art et ce qu’il tente de montrer et d’autre part à heurter le public. La célèbre performance Genital Panik de Valérie Export par exemple. On repense à cette photographie où nous la voyons assise jambes écartées, le sexe apparent, une mitraillette à la main… Elle explique que sa performance consistait à débarquer à l’entracte de films pornos dans des cinémas dans cette tenue. Elle indiquait aux spectateurs qu’ils avaient l’occasion d’admirer un véritable sexe tout en se baladant dans les rangées de sièges, l’arme à la main… ainsi elle désirait mettre en rapport l’utilisation de la féminité tout en testant la réaction des hommes face à la nudité brut… tout en les tenant en joug avec l’arme, ce phallus mécanique à potentialité d’éjaculation létale…

 

« Je veux d’un monde où le vagin soit représenté par une fente, honnête et toute nue, un monde qui sente le contour des os, les couleurs crues et fondamentales, un monde qui ait de la crainte et du respect pour ses origines animales. »

Henry Miller – Un samedi après-midi in. Printemps noir

 

Si le travail de Valérie Export mélange la confrontation avec la matière et la réflexion sociale, il se place dans une tradition de la performance qui part plus ou moins – dans sa forme moderne en tout cas – du dadaïsme, tout en lançant un appel désespéré à une retrouvaille avec les instincts. Se toucher, sentir les flux qui jaillissent de ce fatras de chair et d’os, de sang et d’organes qui nous constitue, palper l’indistinction qui peut traverser… tester la possibilité d’une convulsion. Dans la violence saccadée de leur geste, les performances amène l’art dans un espace entre la danse et le théâtre. Une chorégraphie sans déploiement précis, une pièce de théâtre sans fil narratif. La fulgurance d’un cri !

Une superposition psychotique et duale de formes déjà mortes ; d’être encore à naître… quand les formes se disloquent, quand la représentation est inversée, quand les signes qui servent à faire sens du monde s’évaporent… Le monde d’avant le temps et la matière, la pensée et le langage malhabile, un monde instinctif où règne l’étrangeté bestiale des monstres de l’enfance, l’origine animale de la forme momentanément occupée. Un monde imprécatoire qui semble nous agiter. On gémit et se tord, on se réveille en sursaut et se rendort sans même s’en rendre compte. Nos corps sont tendus, agités, convulsifs. Des peurs inconnues auparavant, des tensions nouvellement nées, une psyché devenue indubitablement instable.

Des spectres se superposent à un corps qu’on ne peut toucher, une femme céleste mais voilée par un reflet ténébreux, les liens strangulatoires que nous ne pouvons défaire et la torsion sonore. Des apparences fugaces, quelque chose de mexicain, les morts passés, les désirs futurs. C’était quoi ce truc ? Horrifié par ce que l’on vient d’endurer, ne pouvant mettre des mots dessus, on tente de saisir ce moment d’absence, ce voyage indistinct, le paysage maudit et désenchanté de notre arrière-monde. Les fulgurances internes qui parcourent l’échine et tordent le plexus. Nous tentons de respirer par le ventre, de détendre ces putains de diaphragmes, mais rien n’y fait. Ployant sous l’angoisse qui nous indispose, on se retourne dans nos lits, allumant la lumière, buvant un peu d’eau… de drôles d’images apparaissent…  Les traces des rêves, comme celles des cendres attestent de la substance qui a traversé, des formes floues de sensations non-exprimables.

 

« Un peu de ce que nous avons été et surtout de ce que nous devons être gît obstinément dans les pierres, les plantes, les animaux, les paysages et les bois. »

Antonin Artaud – Messages révolutionnaires

 

 

Crédit photos : Kit Brown.