Maison indépendante

DEUX FLINGUES.

 

 

| Stéphane Poirier |

 

 

J’ai acheté deux flingues

et un camion benne

et je suis rentré chez moi

 

j’ai déballé les flingues

et opté pour le deuxième

en visant un parapluie noir

qui dévalait la rue

sous ma fenêtre

trois étages plus bas

 

et j’ai appuyé sur la gâchette

et ça a fait

tac tac tac

tac tac tac

un bruit de plastique un peu malade

et le parapluie noir a continué d’avancer

avant de tourner au coin de la rue

devant chez « Aline Coiffure ».

 

J’ai soufflé sur le canon

même si aucune flamme ne s’était allumée

et j’ai posé l’arme sur la table en bois du salon

avant d’allumer une cigarette

et de me faire chauffer un café

il pleuvait des tas de pensées un peu moroses ce jour-là

comme des pleurs qui gargouillaient en moi

et ne trouvaient pas les mots pour me faire du bien.

 

Le café avait bon goût

et pourtant, c’était un café des plus ordinaires

mais il est vite monté

comme une bûche vivante

dans ma tête

 

et je me suis mis à penser aux photos

que j’allais prendre aujourd’hui

les gens de mon immeuble

Monique et sa mère Catherine

avec mes flingues en plastique

planquées derrière leur canapé à fleurs

en train de me viser

comme un pigeon de fête foraine

 

Et puis, Madeleine, 68 ans, une rondelette,

allongée sur la moquette

en train de faire rouler le camion benne

sur sa vie passée

 

Et puis, Michel, 71 ans, retraité du bâtiment

un costaud, avec une tête de bouledogue

sur un cheval à ressort

dans le jardin d’enfants

au milieu du parc

à deux rues d’ici

sous la cape du ciel

 

Et j’ai vu mon appareil

ouvrir l’œil

et le refermer

et j’ai vu tous ces gens

dans leur vie

celle passée

et celle qui leur reste à vivre

et à travers eux

je voyais aussi toute mon histoire

avec des feux de Bengale

et de lourds gâteaux de semoule

 

et leurs yeux sont beaux

comme des nuages percés par le soleil

comme des flèches tendues dans ma vie

et leurs yeux résonnent encore de leurs cris d’enfants

et leurs yeux tonnent encore

de tant d’amour à jeter

comme des miettes aux pigeons

que je suis là

un instant avec eux

avec moi

quand la vie nous rappelle que nous sommes.

 

 

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