Maison indépendante

SUZANNE ET JULIEN NE VIEILLIRONT PAS ENSEMBLE.

 

 

René Gilbert |

 

 

Avoir vu Suzanne de Katell Quillévéré un soir d’été 2013 à la Cinémathèque française nous rappelle que quelques étages plus haut, sur l’une des cimaises de l’exposition Maurice Pialat, on s’est laissé aller à contempler le visage jeune et révolté de Sandrine Bonnaire sur une affiche promotionnelle pour le film du même nom, lequel deviendra lors de sa sortie en salle A nos amours. On part donc sur de mauvaises bases avec ce spectre collé aux basques, d’autant plus que Quillévéré le dit : « il s’agit d’un film sur l’amour ».

Une fois la projection terminée, on se rend compte néanmoins que le fantôme de Maurice Pialat n’était pas tant à chercher du côté d’A nos amours que de Nous ne vieillirons pas ensemble. Certes les deux films présentent le même programme narratif avec le récit d’une histoire en creux. Mais là où Pialat réussit et où Quillévéré échoue, c’est bel et bien dans le maniement du creux. Dans Nous ne vieillirons pas ensemble, chaque séquence nous montre un moment faible de la relation entre les personnages de Jean Yann (Jean) et Marlène Jobert (Catherine). Exit la rencontre, exit les ruptures et les retrouvailles. Tout le contraire, en fait, de ce que Suzanne nous donne à voir sur la relation entre Suzanne (Sara Forestier ) et Julien (Paul Hamy), tels que les moments forts et les passages obligés de toute histoire tumultueuse. Chaque séquence surpasse l’ellipse qui la précède et lui fait suite. Aussi la réalisatrice met-elle un point d’honneur à dissiper toutes les zones d’ombre de celles-ci, par le biais de dialogues qui achèvent d’éclairer le peu de suggestion qu’il restait à cette fiction. Or, c’est justement celle-ci qui donne la matière à tout récit faisant le choix de se déployer dans un temps impossible à saisir dans sa totalité.

Dans Nous ne vieillirons pas ensemble, bienheureux celui qui saura établir une chronologie précise des événements, et retracer dans son entier le chemin parcouru par les deux amants au terme du film. Dans Suzanne, tout va vite puisqu’il faut montrer ce que l’on n’a pas le temps de dire, ou dire de ce que l’on n’a pas le temps de montrer. Au final, le film laisse en bouche le goût d’un gruyère sans texture. Dommage. Surtout que la mise en scène de Quillévéré parvient à arrêter, par moment, la course folle du film que son scénario lui impose. On retiendra en particulier cette scène où Suzanne retrouve son amant un soir par hasard, dans le bus, après plusieurs années de séparation suite à un cambriolage qui a mal tourné. Par un jeu de ralenti et de mixage, le son s’étouffant au moment où Suzanne prend conscience que cet homme de dos quelques sièges devant elle, c’est lui, l’instant se dilate et alors que l’homme se retourne, que leurs regards se croisent, dans un champ contrechamp qui laisse enfin exprimer le regard de Sara Forestier, vide et plein du choc des retrouvailles, le temps se retrouve comme suspendu, enfin.