Maison indépendante

THE PIZZA UNDERGROUND – THEY TICKLE ME DOWN WITH TOMATOES.

 

 

Fran Martinez |

 

 

« Et maintenant, mec, dans la lumière déclinante de l’après-midi, je vais allumer un petit feu de bois, mec, et faire chauffer cette boîte de steaks végétariens, mec, histoire de prendre des forces pour le concert. Ce sera mon dernier repas avant le moment crucial. Je me pointerai au Concert de l’Amour léger comme un sage chinois nourri à la salive ». The Fan Man, William Kotzwinkle

 

 

Rien n’arrêtera l’ascension fulgurante du Pizza Underground, pas même le Christ en personne. L’esprit de Lou Reed, enfin libéré de sa carcasse cancéreuse, s’est propagé sur toute la surface du globe pour finir par se loger dans quelque chose de plus beau encore, et de plus chaotique. Une fulgurance cognitive indépassable qui aura, le temps d’une démo de 8:49 enregistrée live dans le salon de l’appartement de Macaulay Culkin, sublimé l’œuvre entière d’une enflure géniale. Dans l’histoire immédiate, il faut remonter au début des années 70 et à la naissance des Residents pour trouver la trace d’une puissance créatrice et de détournement des mythes populaires aussi forte.

 

« Velvet who?« 

 

Vendredi 13 décembre, le Pizza Underground jouait au Baby’s All Right, à Williamsburg, New York City. Débarqués sur scène avec une heure de retard, Culkin et ses Nico et John Cale bouffeurs de Calzone ont gratifié la poignée de fans avant-gardistes venus les soutenir, d’une prestation live de moins de dix minutes, avec, comme point d’orgue, un solo de kazoo de Macaulay Culkin. Sublime, héroïque et digne, Culkin a une nouvelle fois prouvé – comme le Brian Jonestown Massacre Joel « le Mozart du tambourin » Gion avant lui – que les performances les plus insignifiantes et les plus vaines demeurent les plus radicales sur le plan artistique. Combien se souviendront du dernier concert de Muse et de sa pseudo-critique de la dérive orwellienne de nos sociétés ? Le cosmos lui-même l’a déjà oublié.

La veille, le Pizza Underground était sommé de s’expliquer sur le sens a donner à toute cette mascarade, à ces titres de chanson (Papa John Says, I’m Beginning to Eat the Slice, I’m Waiting for the Delivery Man…) et sur le Velvet Underground, dont ils ont détourné tous les codes. « Velvet who? », répliquera Deenah Vollmer, batteuse du groupe (elle tape nonchalamment, mais avec une vraie attitude, sur une boite de pizza vide), à la journaliste de MTV, avant que Macaulay Culkin ne rappelle, face caméra, que la source d’inspiration première du Pizza Underground reste… la pizza. Ça et rien d’autre, et que toute l’entreprise de sa formation musicale consiste à se concentrer sur ce bout d’Italie devenu le plat préféré des new-yorkais, devant le Burger et le Hot-dog. On peut y voir une dynamique sincère de partage et de convivialité, dans une mégalopole qui a vu naitre la Salsa et qui mélange les genres et les cultures depuis ses balbutiements.

Le génie de Culkin consiste à faire passer le Pizza Underground pour un élan spontané, alors que ses membres, Deenah Vollmer en tête, sont des figures de l’anti-folk new-yorkaise et berlinoise, ayant depuis longtemps théorisé le mouvement et vouant un véritable culte à cette autre forme d’expression punk. Vollmer qui s’intéressa très tôt aux images détournées de la culture populaire devient ainsi l’artisane d’un des plus beaux détournements de ce début de siècle. 

 

« These burgers are crazy »

 

On pourra dire ce que l’on veut sur Macaulay Culkin, qu’il est un outsider, un junkie, un loser magnifique, mais on ne pourra pas lui reprocher de vouloir entraver les tentatives de révolutions sociales, même si ces dernières n’ont cours que dans les quartiers gentrifiés des grandes villes. Vendredi dernier, au Baby’s All Right  toujours, après la performance du Pizza Underground, une distribution gratuite a eu lieu, suscitant des interactions cordiales et favorisant ainsi le tissage de liens sociaux, dans la droite lignée des grandes tentatives populaires de faire du monde un endroit meilleur. Ono et Lennon auraient probablement approuvé, à condition de ne pas saloper les draps avec de la sauce piquante. Mais le PU pourra tant qu’il veut poursuivre son grand projet de détournement sans jamais se référer au Velvet, il ne maitrise déjà plus sa destinée.

DansTous les chevaliers sauvages – Tombeau de l’humour et de la guerre, Pacôme Thiellement évoque la déchéance de l’Empereur du Japon en tant que divinité et la persistance de sa fonction dans ce qui l’entoure, au-delà même de la sphère culturelle du Japon, puisque, selon Thiellement, Choron sera l’hôte de cet esprit guerrier traditionnel, faisant l’humour comme le samouraï faisait la guerre. Par extension, la mort de Lou Reed a provoqué un cataclysme et le Pizza Underground s’en est fait l’écho, faisant définitivement basculer le Velvet, la Factory, Songs for Drella, Warhol dans le domaine public. Preuve que les avant-gardes continueront d’alimenter la culture populaire ; preuve aussi que les grands falsificateurs qui s’ennuient et se battent contre des forces intérieures bien plus grandes que les oppressions fascistes d’antan, sont faits de la même matière que les génies dont ils s’inspirent.

Il y a deux jours, Macaulay Culkin mangeait une pizza devant une caméra à la manière de Warhol et son Whopper, sur fond de concours de goinfres.

Bon an mal an, le Pizza Underground vivra éternellement.