Maison indépendante

UNE RIVIÈRE D’EAU CLAIRE ET FRAICHE, ENTRE DEUX MONTAGNES.

 
 
 
 

| Philippe Vourch |

 
 
 
 

Je m’effondre à ses côtés, repus. Je disparais, happé par une paix infinie. Cette dernière m’accueille, s’immisce dans chacune de mes cellules, ne laisse rien d’autre à mon esprit que la pression délicate de ses doigts enserrant les miens. Elle les presse, les relâche, pulsations délicates.

Du plafond peint de blanc, je fais glisser mon regard sur le mur, y traçant un trait invisible, jusque son visage. Elle me fixe de son regard sombre et doux. Me sourit.

Son autre main s’élève, se fige devant son visage. Elle la détaille, m’abandonnant, en retire une « envie », du bout des dents. Puis, de la même main, repousse une mèche de longs cheveux noirs, lovée sur sa joue.

Plus attentif, je suis le fil que décrit son front, son nez, ses lèvres, son menton. Je discerne des gouttelettes capturées par la fine toison qui se révèle à contre-jour, au-dessus de la lèvre supérieure.

– Tu transpires. Je passe un doigt à cet endroit, et en récolte l’humidité.

– Aujourd’hui, c’est différent, répond-elle, faussement offusquée. Il fait chaud, et nous avons fait l’amour trop longtemps.

Elle fait de même, de l’index, puis le frotte contre le pouce, comme pour se débarrasser d’un témoignage gênant, avant de laisser retomber son bras le long du corps.

Un parfum se dévoile, mélange de café, de caramel, et de celui, capiteux et âcre, de l’amour. Je pense à la peau qui se trouve entre ses cuisses, sous le buisson sombre qui dissimule la fleur rouge de son sexe. Elle est aussi douce que le pétale d’une rose.

– C’est vrai, tu regrettes ?

Elle se contente de sourire, de nouveau me caresse de son regard. Ses doigts abandonnent ma main et viennent jouer avec mon sexe. Elle le soulève, et le laisse retomber.

– Non. Mais je pourrai pas une nouvelle fois, je n’ai plus de jambes. Je suis aussi molle que lui.

Elle pivote, se penche, vient en lécher l’extrémité, puis se met à le mordiller en grognant comme un jeune chiot.

Je ne ressens plus rien, le désir a laissé la place à une douce plénitude, puis un écœurement. Seule une soif ardente me taillade la gorge et soudain me force à dévier mes pensées.

– Tu veux une bière ?

– Oui.

Un courant d’air agite le store de bois de la baie vitrée qui donne sur une terrasse discrète, dans la chambre. Mon univers éclate soudain. Je prends conscience d’autres bruits, ceux provenant de l’extérieur.

Dehors, les voix dominent, se chevauchent, s’enchevêtrent, et créent un torrent qui se déverse jusque nous. Je me sens violé, fragile, sans défense contre cette intrusion lâche et brutale.

Un long coup de klaxon retentit. C’est jour de marché, et j’imagine aisément un véhicule indésirable tenter de se frayer un chemin entre jambes et étalages.

– Y en a toujours un qui essaie, dit-elle.

La semaine précédente, le chauffeur agressif et inopportun, s’est vu noyé sous un déluge de tomates et de salades.

Je me lève, après avoir déposé un baiser sur ses lèvres et son front.

Elle se redresse, prend appui contre le large panneau de bois de la tête de lit, saisie une pince sur la table de chevet près d’elle, la maintient entre ses lèvres, puis rassemble ses cheveux afin de les attacher.

Je me dirige vers la cuisine, face à la chambre, passe de la chaleur du plancher à la fraicheur toute relative du carrelage, et rejoins le frigo. J’en ouvre la lourde porte qui libère une vague glacée, bienfaitrice, sur ma peau.  

De là, je l’observe discrètement. J’ai toujours aimé ce moment. Ses gestes sont précis, méticuleux. Bientôt, un chignon apparait, qu’elle fixe habilement. Ses bras relevés, redressent une poitrine lourde soulignée d’aréoles larges, sombres, et la font telle qu’elle fut, fière, arrogante. Je pourrais dire que le temps a joué, sur elle, comme sur moi, et pourtant…

Elle attrape une cigarette, l’allume, et en tire une longue bouffée, qu’elle rejette immédiatement vers le plafond.

Je referme la porte, traverse les deux pièces et la retrouve, bières à la main.

– J’ai grossi, dit-elle, en passant sa main libre sur ses cuisses et son ventre !

Je ne réponds pas, fais le tour du lit, me contente de m’asseoir près d’elle.

Elle continue son introspection, relève légèrement un sein, puis l’autre.

Je sens une onde de désir naître, puis se volatiliser, fugitive.

– Ils tombent. Ses mots s’envolent, prisonniers d’une nouvelle volute de fumée.

Je ne réponds toujours pas, pose une bouteille sur la table de chevet, et saisis le briquet laissé là. D’un geste vif, je débarrasse ma bière de sa capsule, et la lui tends. Puis, décapsule la seconde.

– Il faut que je descende nous acheter de quoi manger pour ce soir, rajoute-elle.

Je me redresse, passe de l’autre côté du lit, et m’assoie comme elle, dos au panneau de bois. Nous restons là quelques secondes, immobiles statues bercées par la rumeur de la rue que les murs se renvoient.

J’ingurgite une longue rasade de bière glacée. Elle fait de même, puis involontairement laisse échapper un rot. Nous pouffons de rire, comme deux gosses.

– Ca fait du bien.

– Oui.

Elle passe le corps opaque de la bouteille contre une joue puis l’autre, chasse une mouche de ma cuisse, se met à jouer avec les poils qui s’y trouvent, du bout des doigts, tout en continuant de boire par petites gorgées. Je détaille le vernis qui couvre ses ongles. C’est un vieux rose qui fait l’extrémité de ses doigts comme des coquillages. Je les revois glisser à un endroit précis. Un délicieux frisson m’envahit de nouveau, cette fois-ci plus insistant.

– Qu’est-ce que tu regardes ?

– Tes ongles, j’adore cette couleur.

– Je sais. Le goulot rejoint sa bouche,  la bouteille est à moitié vide. Elle croise les jambes, fait jouer ses doigts de pieds, et plonge ses yeux dans les miens.

– Tu m’aimes toujours ?

Trois jours, trois jours rien que pour nous deux. Nous profitons de ce week-end prolongé du quatorze juillet, pour fêter nos vingt ans de vie commune. Les gosses sont chez les grands-parents jusque ce soir.

– Je t’aime fort.

– Fort comment ?

– Fort…heureusement. Nous rions de notre vieille blague.

Elle se penche, dépose un baiser au houblon sur mes lèvres. Son sein droit se presse contre mon épaule, ressuscite mon désir. Elle sourit tout en posant sa bouteille sur la table de chevet.

– Faut que je file, si je veux trouver tout ce que je veux. Il est déjà tard. Tu m’accompagnes ?

– Oui, bien sûr. Elle sait que je mens.

Elle écrase la cigarette au fond du cendrier, après en avoir tiré une dernière taffe, en fait un corps tordu, minuscule, puis se lève. Le store dessine une ombre hachée sur ses jambes. Sans réfléchir, j’attrape sa main, l’attire vers le lit.

– Reste là !

– Les enfants arrivent tout à l’heure.

– Une dernière fois.

Elle va pour répondre, mais je l’attire encore, et l’embrasse. Le gout acre du tabac emplit ma bouche. Je l’ignore.

Elle se laisse glisser jusqu’à moi.

– Tu pourras, souffle-t-elle, le regard rieur ? Ses doigts enserrent mon érection naissante.

– Et toi ?

Nos corps se frôlent.

Les vagues de bruits qui entrent par la fenêtre, s’espacent, puis se désintègrent dans l’air brulant de la pièce.

– Attend.

Maladroitement, je pose ma bouteille sur la table. Elle heurte l’autre, la fait tomber. Une flaque se répand sur le plancher, faite de bulles et de multiples couleurs ondulant entre l’ombre des stores.

– Et merde ! Je me redresse, mais elle me retient.

– Laisse. On s’en fout.

Son désir s’ajoute au mien. Elle ôte la pince qui maintient ses cheveux. Ils se libèrent en un crissement soyeux.

Entre ses seins, une goutte de sueur ruisselle, comme une rivière d’eau claire et fraiche entre deux montagnes.

 
 
 
 

Photo : Alfred Stieglitz, Georgia O’Keeffe, Hands and Breasts, 1919.

 

Site de l’auteur : http://philippevourch.weebly.com/