Maison indépendante

LAURENT AUDRET :  » SI J’AVAIS DES ENFANTS, LES LUI CONFIERAIS-JE ? « 

 

 

Entretien avec Laurent Audret

réalisé par Tara Lennart

 

 

Réponse : non. Ou alors seulement s’ils ont dépassé les bornes de la bienséance et persisté à déranger la bibliothèque, cassé les petites œuvres d’art collector exposées dans les coins de la maison ou rayé les vinyles. Laurent Audret, écrivain secret et discret a semé le trouble avec ce roman : peu de gens osent écrire sur le fait de plus ou moins maltraiter les enfants (et ça manque, d’ailleurs). Vu les idées présidant à ses prochains écrits, il y a fort à parier sur sa plume acide et perturbante dans le paysage littéraire. Je ne suis pas Philippe Manoeuvre, j’espère bien avoir raison !

 

 

« Des Enfants » est votre premier roman, qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ?

Rien en particulier ne me donne envie d’écrire. J’ai moins l’impression de faire œuvre d’imagination que de retranscrire fidèlement une voix. Une voix qui m’habite, me commande et dont je me sens prisonnier. Prendre le stylo c’est inévitablement me faire l’écho de cette voix envahissante, étouffante. C’est comme ça et pas autrement. Quelque part, je suis piégé. Ce n’est pas l’enfer mais ce n’est pas le paradis non plus; seulement à la fin ça donne des mots, de la joie, un sursis. La vérité c’est que chaque minute de mon existence il y a des enfants et des adultes emmêlés et les mots qui sortent de leur bouche comme des roses, des serpents, des ordures. Je n’y suis pour rien. J’écoute, je prends, je consigne. Ils décident pour moi. Adressez-vous à eux. Moi, je n’ai pas ce courage.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire un roman comme celui-ci ?

Vous l’avez compris, rien ne me pousse à écrire un livre, rien ne me motive. Il s’agit d’une voix à faire entendre. Oreille attentive et bon vouloir, j’obéis et m’exécute. Le reste n’a pas d’importance.

Quels livres, auteurs, situations vous inspirent ?

La fameuse question des influences, des modèles. En psychanalyse on parle de tuer le père. C’est précisément ce que j’ai fait avec ces auteurs qui m’ont inspiré et donné envie d’écrire. Ils sont morts pour moi et ne méritent pas d’être cités ici ni même soufflés dans le creux de votre oreille. Ni hommages ni éloges de ma part. Ces livres ont causé ma perte. Je le leur en veux de m’avoir lancé comme une bête affamée sur la voie pénible de l’écriture. Je les déteste. C’est pourquoi je les ai liquidés il y a des années des rayonnages de ma bibliothèque. Maintenant que vous m’y refaites penser j’aimerais les purger de mon cerveau, en effacer jusqu’au souvenir de ma mémoire comme on arrache une mauvaise dent. Vous n’avez pas idée des efforts que cela demande. Je n’aurais probablement jamais ce courage. Vous me trouvez bien ingrat, n’est-ce-pas ? Ne dites pas non, je le vois sur votre visage.

Quelles sont les réactions de ceux à qui vous faites lire ou avez fait lire, ce roman ?

Les lecteurs proches ne disent jamais qu’ils aiment le texte ni qu’ils le détestent, par ailleurs. Le livre est court, très court même, mais paradoxalement ils prennent un temps considérable avant d’en parler. A croire que la lecture a été pénible. Avec ça, je les sens gênés, non pas pour eux mais pour moi. C’est presque en traînant les pieds et avec une foule de précautions qu’ils viennent un beau jour m’en faire le compte rendu faussement élogieux. Alors, je les écoute et c’est au fond comme si je ne n’étais pas là et que je n’entendais pas. Ils ont été sensibles à la langue, soulignent certaines qualités littéraires, ce qui équivaut à ne rien dire. J’entends que le climat du livre les met mal à l’aise et je me sens désarmé, impuissant face à leur désarroi. J’ai un peu mal pour eux. Je sens non pas du rejet mais de la gêne. Non pas du malaise ni du dégoût mais une indifférence vaguement écœurante. Je ne leur en veux pas. Ce livre ne leur est pas adressé. Ni à personne, d’ailleurs. Ceux qui disent avoir aimé, je ne les connais pas. C’est peut-être mieux comme ça. On me rapporte que certains personnes ont été bouleversé par la lecture, qu’ils ont trouvé le texte  »beau ». On me décline leur identité, que j’oublie aussitôt. Tant que je reste incapable de mettre un visage sur un nom, ils n’existent pas. J’ai besoin du visage. Il me fascine et me terrifie à la fois. Lui seul me parle véritablement. Les mots, je m’en méfie comme de la peste, c’est à dire comme de moi-même.

Vous n’avez pas eu peur qu’on vous prenne pour un psychopathe en sommeil ?

Du moment que le livre ne laisse pas indifférent je suis prêt à tout entendre. Et puis, Satie n’écrivait-il pas:  » Pour se sauver il n’y a qu’un moyen: sacrifier sa réputation. » ?

Quels sont vos projets d’écriture à venir ?

Je réfléchis à un texte urbain, noir et perturbant dans lequel la poésie aurait une moindre importance mais où la douceur continuerait de tenir une place souveraine. La langue serait plus sale, moins cajolante que dans le précédent et l’atmosphère plus scandaleuse, à vos yeux du moins. Rien ne le prédestine à être aimé. En parallèle, je vais continuer d’écrire au fil de mes pérégrinations asiatiques. Après avoir enquêté sur les récupérateurs de cadavres et les morgues de Thaïlande, suivi le démantèlement de cette improbable interzone que représentait le quartier ultra chaud du lac de Phnom Penh au Cambodge, mais aussi assisté aux funérailles du roi et sillonné toutes les principales zones de culture du thé d’Asie du Sud-Est, je me laisserai porter au grès de mes envies et de mes peurs sur d’autres routes où je ne désespère pas dans un futur plus ou moins proche de disparaître de la surface du monde.

Et, pour finir : avez-vous des enfants ? Si non, en voulez-vous ?

En voilà une question bien singulière. La bonne question que vous devriez vous poser serait plutôt celle-ci : Si j’avais un enfant, le lui confierais-je ?