Maison indépendante

DÉCOUVRIR LES DESSOUS DE « CONVERSATION WITH A STRANGER ».

 

 

Entretien avec Luce Goutelle

réalisé par Sébastien Thibault

 

 

Que ceux n’ayant jamais poussé une porte d’hôtel – sans savoir ce qui les attendait ! – me jettent la première clef. Du 11 au 13 octobre 2013 se tenait à Bruxelles une performance (vraiment) pas comme les autres, intitulée Conversation with a stranger. Les anciennes chambres de passes de l’hôtel Le Berger, situées dans le quartier de la Porte de Namur, regorgeaient de visiteurs curieux mais sans repères. La raison de leur présence ? Aller à la rencontre de strangers aux missions et aux attentes peu conventionnelles… Rencontre avec Luce Goutelle, maîtresse à penser et créatrice de l’évènement.

 

 

Qui êtes-vous Luce Goutelle ?

J’ai repris ma fonction de réceptionniste à l’hôtel Le Berger trois jours après l’événement et ça donnait un peu près ça : un zombie qui s’endort sur son clavier, puis la réalité qui vous frappe au visage quand vous vous entendez dire : « Can I have your passport, please? » ; le tout suivi d’un sentiment étrange, une vision, un flash, où vous demandez en regardant autour de vous s’il s’est bien passé ce qu’il s’est passé. Puis j’ai été licenciée sans motif quinze jours après la fin du projet. Je suis donc en ce moment en train de dessiner la suite des aventures. Je suis particulièrement attirée par ce qui m’est inconnu, j’aime travailler dans un domaine que je ne maîtrise pas entièrement car cela déclenche un processus d’enquête qui maintient mes idées en interrogation, nourrit ma curiosité et apporte un nouveau regard.

Si vous deviez nous dévoiler une facette de votre parcours, laquelle choisiriez-vous ?

Outre mon travail de réceptionniste, je crois que je suis artiste ou quelque chose s’en approchant. L’art est le lieu qui me donne, pour l’instant, le plus de liberté pour accueillir le trouble de mes activités. Mon travail se situe aux frontières de l’art, du journalisme et des sciences humaines. Il prend tour à tour la forme de performances, d’expositions ou de récits. Mon processus de travail s’apparente à retrouver des liaisons oubliées, à créer des liens afin d’ouvrir des perspectives. Après des études de photographie, j’ai développé à l’Ecole d’Arts de Grenoble un travail autour de l’image d’archive comme matière première de performances, avec en parallèle, une curiosité grandissante pour la chorégraphie. Par la suite, j’ai parcouru les couloirs d’une université parisienne où je me suis intéressée aux formes et mécanismes des nouveaux médias. Je me suis plus particulièrement penchée sur notre relation à internet en prise sur la configuration de nos vies. Cette expérience universitaire s’est achevée avec la soutenance d’un mémoire fantôme qui n’a jamais été reconnu, mais qui m’a beaucoup appris. Notamment à écrire. J’ai découvert le plaisir de l’écriture, qui consiste à modeler des phrases comme on mettrait en forme une sculpture à partir d’un matériau primaire. Je me suis prise au jeu de l’écriture et de l’imagination de formes narratives alternatives au discours

Comment en êtes-vous arrivée à concevoir et mettre en place cette aventure pour le moins atypique ? Conversation With a Stranger relève-t-il d’une idée originale ?

Un après midi d’automne de l’an 2012, Jean-Michel André, directeur de l’hôtel le Berger, passe à la réception et lance sur le comptoir: « Luce, voudrais-tu organiser un événement artistique dans les chambres de l’hôtel? » Un instant suspendu où j’ai dit oui avant qu’il ne disparaisse à nouveau dans le flot de ses responsabilités. J’ai alors entrepris quelques recherches sur ce qui avait déjà été fait. J’ai découvert notamment Art on Paper  qui a eu lieu au White Hôtel  dont Jean-Michel André était directeur à l’époque. Je me suis très vite demandée quelle était la marge de manoeuvre entre une grosse boîte d’évènementiels bien installée et une réceptionniste sans budget qui débarque à Bruxelles. Pas facile de faire le poids face à des professionnels qui se targuent de savoir « transformer des messages en contenu émotionnel » en réalisant « une communication mémorable qui épouse les nouvelles tendances communautaires du XXIème siècle.» Je me suis alors dit que la différence sera la manière de faire et la possibilité de construire quelque chose de l’intérieur. Cela dit, l’idée de Conversation with a stranger  n’a absolument rien d’original. Le titre a d’ailleurs été choisi pour être volontairement littéral. Il puise son essence dans les tâches répétitives de réceptionniste parmi lesquelles on retrouve la conversation avec un étranger. Converser avec un étranger est quelque chose d’un peu particulier: c’est à la fois ordinaire (vous en avez des dizaines par jour) et à la fois toujours différent (suivant le sujet et la manière dont vous étirez ou non la conversation). La donnée fondamentale est le temps à la disposition de la réceptionniste pour engager cet échange singulier. Aujourd’hui, L’accélération de la cadence et la multiplication des tâches entraînées par une rentabilité insatiable ont cet effet que l’échange devient, par la force des choses, standardisé.

 

 

Pour avoir envie d’aller au bout de ce projet, j’avais besoin que sa finalité m’échappe”

 

 

En plus des rencontres qui se déroulaient dans l’hôtel, il y avait également des installations artistiques, des lectures et des conférences. Pourquoi avoir fait le pari de superposer à ce point les supports et rendre cet évènement aussi expérimental ?

L’idée première était de construire une sorte d’écosystème, de croiser des réseaux exogènes autant du côté des participants que du public. En quelque sorte, l’inverse du principe consistant à rassembler les gens selon leurs affinités. J’ai cherché à créer un cadre où ces derniers pouvaient se rencontrer par le biais de leurs différences, en les conduisant là où ils n’iraient peut-être pas par eux-mêmes. Mon moteur était de bouger les lignes du “qui est qui ? ” et du “qui fait quoi ?” ; que Conversation with a stranger  ne se transforme pas en Conversation with my best friend  afin d’échapper à la consanguinité habituelle du monde de l’art. Une belle idée en théorie, un peu plus compliquée en pratique. Il a fallu réaliser un environnement propice à la diversité. Par exemple les visiteurs devaient, lors des réservations, préciser leur occupation dans la vie et leurs accointances éventuelles avec les participants. Voir arriver de nulle part des profils aussi divers que “juriste”, “infirmier”, “architecte”, “écrivain de mode d’emploi”, “prof de maths”, “galeriste”, “retraité” fut un moment magique pour moi. A posteriori  il est intéressant de noter que ce type d’évènement crée avec toutes les personnes impliquées une nouvelle communauté, un écosystème plus homogène bien qu’éphémère. Quant à la superposition des supports, les installations étaient une manière de donner du souffle mais aussi de s’interroger sur la forme de la rencontre : a-t-elle toujours lieu entre les êtres humains ? quand celle des objets intervient-elle ? Pour ce qui est de la conférence, elle a été pensée comme une prise de distance. Inviter un spécialiste de la Sérendipité sur l’art de trouver ce que l’on a pas cherché  m’a semblé assez approprié. 

Avant de participer au projet, le concept a interloqué plus d’une personne autour de moi. Mes diverses tentatives pour présenter l’évènement ont bien souvent échoué. Avec du recul, je revis l’impression de n’avoir jamais été accaparé par le pitch comme une chose très positive, même essentielle, qui touche à l’impossibilité de réduire cette curieuse entreprise à un discours intelligible ou racoleur. Vous qui en êtes l’instigatrice, éprouviez-vous une tension similaire au moment d’aborder l’aventure (comme si l’œuvre se définirait d’elle-même qu’une fois réalisée) ou l’approchiez-vous déjà comme une « capitaine du sens » ?

Vivre dans le doute est devenu la plus grande tare de notre époque. Dévorés par la rationalité, nous n’acceptons plus d’être confrontés à une situation inexpliquée, autant dans la fiction autant que dans notre vie quotidienne. Pourtant notre fascination et notre attirance pour les choses troubles et obscures sont provoquées, et même nourries, par le fait que nous sommes incapables de les nommer. Voilà ce qui résume en quelques lignes mon point de départ. Durant les premières minutes de l’évènement, et malgré tous ces mois de préparation, j’ai ressenti un sentiment étrange, je n’avais aucune certitude que les rencontres fonctionnent, que la magie s’emballe. À l’heure d’aujourd’hui il n’est toujours pas évident pour moi de définir Conversation with a stranger, peut-être parce que je m’y refuse volontairement, peut-être par manque de distance ou peut-être encore parce que je prends un plaisir amusé à le maintenir dans le flou. Est-ce que c’était : un événement commercial avec une arrière pensée marketing ? une performance d’art vivant ? une propagande anti-racisme ? une étrange kermesse de quartier ? un week-end vintage made in Bruxelles ? un truc bordeline dans un endroit au passé sulfureux ? une exposition arty-branchouille ? une espèce de speed dating  géant ? un happening  du deuxième millénaire ? le tournage d’un film sans caméra ?… Nommer n’est pas une chose innocente. Nommer parfois éclaire et d’autre fois enferme. De la même manière que je n’ai pas voulu tenir de discours clair sur l’évènement, je me suis assez rapidement refusée à résumer en quelques lignes l’action de chaque intervenant. Ce qui allait se dérouler dans les chambres devait être trouble jusqu’au bout.

Quelles ont été pour vous les conséquences de ce parti pris ?

Cela pose beaucoup de problèmes lorsque vous devez rédiger un dossier de subvention et beaucoup de questions quand vous devez communiquer avec votre équipe. Vous êtes sans cesse en train de réajuster l’ombre et la lumière avec votre intuition comme seule maîtrise. Ce choix a engendré beaucoup de frustrations autour de moi. C’était assez difficile à tenir, mais essentiel. Raconter qu’il y avait « une chambre marocaine avec des arabes qui parlent de tabous autour d’un thé à la menthe » et une autre « avec une jeune femme enfermée dans la salle de bain qui vous parle à travers la porte» est réducteur et nous apprend peu de choses sur l’expérience vécue puisqu’elle est à chaque fois différente et intime. C’est comme débiter une dépêche journalistique de type « un cœur humain retrouvé dans une chambre d’hôtel ». Sorti de son contexte, non seulement ça nous raconte peu de choses mais surtout, ça nous bouche la vue.

Conversation With a Stranger associe les thèmes de la surprise et du bizarre. Le choix même du mot « stranger » n’est pas fortuit : dès que les clients récupèrent leur clé, le mystère s’installe… Non seulement ils sont attendus mais, surtout, ils le savent ! Ce double aspect est important puisqu’il place votre orchestration entre la performance artistique (tout le monde se retrouve en situation) et l’aventure humaine (par-delà la théâtralisation). Or cette frontière n’est pas anodine : elle exige des participants qu’ils acceptent – ou bien qu’ils refusent – de s’abandonner aux sentiments de vérité que suscite une rencontre : d’un côté l’incertitude, la fragilité, le risque de se remettre en cause ; de l’autre l’impatience, l’enthousiasme, la fascination… Plus qu’une médiatrice de bons sentiments, cela fait de vous une accoucheuse d’âme. Etait-ce là tout votre désir : mettre la maïeutique et les émotions au centre de l’expérience ?

C’est très flatteur d’être considérée comme une « accoucheuse d’âme ». Il y a un côté gentille sorcière qui n’est pas forcément déplaisant. Toutefois, je ne crois pas avoir de pouvoirs magiques. Je propose simplement un terrain où l’on peut faire une expérience particulière de la rencontre. Je pense que l’on peut créer un espace pour accueillir une rencontre, mais on ne peut en aucun cas la forcer. C’est là où se situe l’exigence envers les participants, eux seuls décident de faire de ce moment particulier quelque chose de spécial, de banal ou d’intense.

 

 

“Rendre le visiteur incapable de démêler le vrai du faux, le contraindre à questionner ses attentes et interroger son regard”

 

 

Vous l’évoquiez, ce qui attendait les participants dans les chambres variait considérablement : une lecture de Virginia Woolf, un exposé sur l’auto-anthropologie, une danse exotique ou encore l’immersion dans un décor assez troublant avec une femme au corps blanc, ficelée, quasi nue, repérée dans le noir à l’aide d’une lampe torche… Parlez-nous de la sélection des scénarios : quels types avez-vous privilégié ? En avez-vous refusés ?

Je suis moi-même incapable d’expliquer clairement « qu’est-ce qui a entrainé quoi ». Je n’ai pas vraiment privilégié un type de scénarios plutôt qu’un autre. L’idée était de gratter les murs de l’hôtel Le Berger, de faire apparaître les couches d’histoire de cette ancienne maison de rendez-vous, notamment les couches les plus récentes, celles inscrites par les employés et la petite centaine de clients défilant chaque jour. La tentation était grande de créer une structure stable dans laquelle on inviterait des gens à remplir les cases de « sens » mais ça aurait manqué de justesse et aurait été certainement d’un ennui mortifère. Il était essentiel de partir des rencontres pour former une structure et non l’inverse. L’intuition m’a servi de guide ainsi que mes rencontres à la réception de l’hôtel. Toutes les conversations étaient un écho plus ou moins lointains à des rencontres que j’ai réellement vécues en tant que réceptionniste. Pour vous donner un exemple précis, la rencontre d’un visiteur avec une sage femme pour un rendez-vous de grossesse faisait écho à la conversation que j’ai entretenue des mois auparavant avec un client, directeur d’hôpital, de passage à Bruxelles pour l’audit d’un institut hospitalier. Cette rencontre éclairait pour moi le passage d’une lumière tamisée d’un décor teinté d’érotisme à celle d’un néon d’une chambre d’hôpital suggéré par un langage médical. C’était aussi une manière détournée de questionner une problématique d’aujourd’hui, celle de l’encombrement des hôpitaux.

Vous vous êtes entourée de plus d’une trentaine d’intervenants pour mener à bien votre projet (artistes plastiques, comédiens, complices, etc.). Un effectif important qui a également rendu l’évènement hybride et riche en animations…

L’équipe des strangers était composée pour moitié d’artistes et moitié de complices, tels que mes collègues réceptionnistes, le menuisier de l’hôtel, des clients réguliers, etc. L’équilibre s’est construit petit à petit et a demandé beaucoup de réajustements. Mon objectif était que l’on ne puisse pas démêler le vrai du faux car cette disposition oblige le visiteur à questionner ses attentes et à interroger son propre regard. Un bon exemple est celui des femmes de chambre. Les visiteurs ont pu en rencontrer trois sortes dans les corridors : les vraies femmes de chambres de l’hôtel le Berger, les fausses femmes de chambres en charge de la circulation des visiteurs et Andrea, actuelle femme de chambre de l’hôtel et complice du projet qui s’était donnée pour mission de rencontrer des visiteurs pour leurs faire nettoyer une chambre. La richesse de ce projet repose, je pense, sur le croisement de ses différents niveaux de lecture. D’ailleurs, la forme de l’évènement a été moulé dans le contexte de l’hôtel : aucune répétition générale n’a eu lieu car il était impossible de l’envisager dans un hôtel en activité. Cette situation supposait d’accompagner un mouvement. Autres contraintes, le format imposé par l’espace de la chambre, le temps limité des rencontres qui s’enchainent entre l’intervenant et les visiteurs successifs. Rester en mouvement était important pour les visiteurs invités à plusieurs rencontres, mais aussi essentiel pour l’équipe et moi-même. Pour avoir envie d’aller jusqu’au bout de ce projet, j’avais besoin que sa finalité m’échappe.

Les retours entendus à la volée sont extrêmement positifs, et si cela doit vous ravir, il n’empêche que l’enthousiasme du public pose une question majeure : avez-vous l’intention de recommencer (dans un autre cadre, dans une autre ville, avec d’autres artistes) ? Compte tenu de l’exceptionnalité artistique donnée à cette aventure, est-ce seulement souhaitable ?

Les retour sont en effet très positifs. Je pense que cela tient beaucoup à la liberté donnée aux visiteurs comme aux strangers de s’approprier les moments d’échange. Le cadre convivial a aussi été souvent souligné, il a permis de donner du courage aux visiteurs et aux strangers  parfois un peu terrorisés devant une porte s’ouvrant vers l’inconnu. C’était très touchant pour moi de voir des gens se plonger un instant dans la vie d’un autre et de ressortir émerveillés d’avoir affronté leurs peurs. La question d’une deuxième édition s’est posée avant même le début de la première. Sans trop réfléchir, tout ce que l’on n’arrivait pas à réaliser pour cette fois a été noté pour la prochaine. Cependant vous avez raison, si celle-ci se réalise elle sera différente. Il ne s’agit pas d’une pièce de théâtre et ce serait un non-sens total d’essayer de reproduire tel quel cet événement. Conversation with a stranger a été construit dans le contexte de mon travail quotidien de réceptionniste. Maintenant que j’ai été licenciée, ce contexte n’existe plus. C’est une nouvelle page blanche qui se dessine.

Par quelles idées va-t-elle se noircir ?

J’ai aujourd’hui plusieurs envies et de nombreux projets sans savoir encore lequel prendra vie le premier. S’il y avait une suite à Conversation with a stranger, je la verrais bien habiter une tour de bureau. Donner vie à un endroit souvent considéré comme un lieu creux m’intéresse beaucoup. Cependant on peut l’imaginer une suite dans des cadres très différents. Par ailleurs, d’autres projets semblent avoir déjà trouvé leurs titres et leurs destinations de prédilection : Les conquérants de l’inutile ?  est un projet qui se verrait bien s’épanouir dans les Alpes et faire dialoguer l’art et l’alpinisme. Aliens Species  rêve de plonger dans les mécanismes de l’écosystème de la mer méditerranée en rejoignant une équipe de biologistes. Je remets la décision au mouvement de la vie et au hasard des rencontres.

 

 

Crédit photo :  www.conversationwithastranger.net