Maison indépendante

CLARISSE MÉRIGEOT : AIMER QUI ?

 

 

Tara Lennart |

 

 

Par hasard, je tombe sur ce petit livre élégant et sobre. Le titre m’interpelle. Je l’achète sans réfléchir, sans même regarder de quoi il parle. Je le lis d’une traite, à la fois agacée qu’une personne de mon âge écrive aussi bien, et scotchée par la brutalité humaine qui s’échappe de ces pages. Ecrivaine bien vivante et en bonne santé, Clarisse Mérigeot a le don de nous tendre un miroir. Et ce qu’on y voit ne nous fait pas toujours plaisir…

 

 

Le titre, d’abord, résume à lui seul toute la démarche et les questions d’une vie. Pourquoi écrit-on ? Pour se faire aimer de qui ? Par qui ? Le vaste projet qui m’obsède depuis des années est en suspens quand je mets la main sur ce livre, perdu dans des méandres tortueux qui ne trouveront une résolution que bien plus tard. Est-ce que moi, qui n’écris pour l’instant « que pour l’oreille de mon âme« , comme disait Ginsberg, j’écrirais pour qu’on soit fiers de moi? Pour qu’on m’aime, pour m’aimer ?  Mince. Quelqu’un, de publié et de reconnu, aurait donc le cran de l’afficher haut et fort ? Et sans nous les briser avec une introspection lourdingue ?

C’est une fiction, bien sûr, pas une étude clinique ni une autobiographie larmoyante. Clarisse Mérigeot rassemble en un tome les trois pans (Le Club des 27 ans, Lettre à Pauline Pantocrator, La Punition) d’une histoire d’amour malencontreuse, une histoire qui a tourné au vinaigre quand elle aurait pu tendre au sublime. Clarisse écrit sur l’objet de son amour, cette Pauline Pantocrator, qui exige d’elle le plus beau des cadeaux : un livre. Et en romantique exaltée, l’auteur se soumet au désir de cette femme, suant sang et larmes pour écrire un livre qui ne sera pas reçu comme ce qu’il est. Car, encore et toujours, les histoires d’amour finissent mal. Les sentiments se perdent, s’ébrèchent, et l’objet d’adoration, figure mystique et christique, devient soudain aussi vulgaire qu’une Tour Eiffel en plastique vendue par des pakistanais dans le métro. Et aussi bêtement inutile, pour la peine.

Clarisse Mérigeot écrit pour qu’on l’aime. Elle le répète de nombreuses fois dans son livre, de différentes façons. Cri dans le désert : l’objet du désir reste muré dans son monde abscons. Tant mieux, pourrait-on penser égoïstement, car sinon, l’auteur continuerait-elle d’écrire ? Aurait-elle continué à montrer la violence des sentiments déchirés dans ce qu’elle a de plus réelle ? Peut être pas. Clarisse Mérigeot perturbe par la limpidité de ce qu’elle écrit, par l’absence de complaisance avec laquelle elle dépeint les relations humaines. Elle a l’impudence de nous rappeler que, nous non plus, ne sommes pas toujours très malins. Et elle nous dérange : c’est le plus beau cadeau qu’un écrivain puisse faire à ses lecteurs.

 

 

La Littérature (in)utile à se faire aimer de Clarisse Mérigeot. Editions Christophe Lucquin. 2012. Retrouvez l’interview de l’auteur par Tara Lennart ici.