Maison indépendante

CAFE MULLER & LE SACRE DU PRINTEMPS : GO PINA GO !

Tara Lennart |

Un éclat de rire. Tu le crois ? Il y a des gens qui ont rigolé pendant Café Muller, et pas qu’un peu. Au moment le plus triste, celui où j’essayais de ne pas pleurer, moi. Quand l’homme laisse maladroitement tomber la femme qu’il n’arrive pas à garder dans ses bras. Un des passages le plus connu de la pièce il me semble, et l‘un des plus dramatiques de tout l’art contemporain. Tu comprends, c’est sacré. Voir la troupe de Pina Bausch danser, là, à quelques mètres de toi. Les entendre respirer, sentir l’air qui siffle de leurs mouvements saccadés et hirsutes. Entendre leurs cris. Se ramasser la violence en pleine figure. Et pas n’importe laquelle, là je te parle de violence ultime, de violence humaine, de violence créative. Je te parle d’une idée du divin.

Entendons-nous bien, je ne suis pas en train d’écrire une critique, pas du tout. Je n’en serais pas capable. Quand on effleure la robe de Dieu, je pense qu’on doit avoir du mal à dire dans quel tissu elle est faite. Oui, je sais, c’est une métaphore pourrie, mais c’est la seule qui me vienne, et tant pis pour le côté emphatique. Voir deux des pièces majeures de l’œuvre de Pina Bausch, deux pièces fondatrices du Tanztheater de Wuppertal en un seul soir (Le sacre du Printemps, 1975 et Café Muller, 1978), c’est plonger dans le chaos ultime, celui d’avant la création même. Celui qui préside à la création.  

Café Muller, donc, cette pièce qui résume tout le sens de la vie, tu vois. En une heure, tu sais tout. Les espoirs, les souvenirs, les fantômes du passé qui te hantent. Les problèmes avec ta mère, les trahisons, les hommes, le désespoir, la folie qui t’amène à te jeter sur les murs en hurlant, comme si tu voulais t’échapper. Les cycles sans fin qui se répètent, et ce déchirement intérieur, ces chaises qu’on envoie valdinguer autour de toi, pauvre âme errante. Avec cette pièce, entre danse et théâtre, tu en apprends plus sur toi qu’en un an chez un psy. Il suffit de regarder, d’écouter, de recevoir pour vivre une catharsis ultime. L’onde de choc est telle qu’en quelques minutes, ton joli portail verrouillé, bétonné, cadenassé contre toute intrusion non cadrée, vole en éclats. L’association des corps et de la musique, de la mise en scène et des personnages, tout s’associe dans une spirale à l’intensité indescriptible. Paradoxalement, l’intellect s’arrête. On dit des pièces de Pina Bausch qu’elles sont intellectuelles, souvent trop (parce qu’on peut être « trop » intellectuel ?!), c’est faux. Elles le sont si on cherche absolument à décoder le sens de telle pose, de tel pas, de tel lancer de corps ou d’objet, comme si on voulait encore se protéger des sentiments. Elles deviennent un concentré d’émotion si on a la folie de se percher sur le bord de son esprit, le bord du rêve,  juste avant de se laisser tomber. Et là, l’intellect s’écrase, il ne peut plus lutter face à la vague d’émotions, de souvenirs, de réminiscences qui surgit, enfin libérée de ses entraves psychiques à la con. Le ressenti répond à la chorégraphie, les larmes répondent au fracas. Défilent devant tes yeux les moments les plus enfouis de ton histoire, tes peurs enfantines, tes angoisses nocturnes, la peur de l’abandon, la peur de la perte des être chers, la peur de rater ta vie, la tristesse des ruptures, la colère des désillusions… elles surgissent, invoquées par ces quelques danseurs habités et tu apprends à les apprivoiser, à accepter qu’elles fassent partie de toi, à accepter de sentir ton impuissance et ton humilité face à elles. Tu les regardes, ce sont elles qui sont personnifiées, là sur scène. Tu n’as plus de raison de vouloir les combattre. Quand la lumière revient, tu ne peux que baisser la tête pour cacher tes larmes.

On a essayé de m’inclure dans une conversation à l’entracte. Quelqu’un a fait une remarque sur les techniciens qui préparaient la scène pour la pièce suivante,  Le Sacre du Printemps, la recouvrant de terre. Pour une fois, mon éducation bourgeoise était dans les cordes. Je n’ai pas cherché à esquisser la moindre politesse. On ne parle pas pendant une cérémonie religieuse, immonde mécréante qui n’a pas la moindre idée de ce qu’elle est en train de vivre, misérable abonnée à l’année au théâtre qui serait aussi bien venue voir un pianiste de bar. Désespère et meurs !

Si j’avais dû mourir prématurément, j’aurais aimé que ça soit à la fin du Sacre dont la brutalité animale laisse le spectateur hébété. C’est de la danse, oui, mais c’est un KO artistique d’une heure. Tu sais, cet état quand tu te prends des coups, juste avant de perdre l’équilibre, un peu vague mais où tu perçois tout ce qui se mêle avec une justesse effarante. Un genre d’inframince mental, si tu aimes mieux. Eh bien, Le Sacre du Printemps, c’est ça. Tu ne sais plus qui tu es ni ce que tu es. Tu n’es plus qu’un récepteur sensoriel. Là c’est une autre forme de violence qui percute, une violence physique, moins intériorisée. C’est toute l’histoire du monde primitif, des tribus, des rites, des luttes, c’est l’inné qu’aucun acquis n’effacera jamais. Le plus fou, tu vois, c’est le rôle principal. Une petite indienne d’un mètre quarante, à peine, qui a un corps de gamine. Elle est minuscule! Et elle tient tête au plus baraqué des danseurs masculins, elle tient le rapport de force entre les hommes et les femmes à elle toute seule. On pourrait écrire des centaines de pages sur cette heure de ballet, sur cette danse tribale qui coupe littéralement le souffle. Mais crois moi, rien ne peut décrire ce tourbillon fou, ce rythme, ces luttes. Rien.

Les gens qui critiquent Pina Bausch et qui, la voyant danser ELLE dans les années 80, sont partis en plein spectacle, avancent généralement sa brutalité, sa violence comme argument. C’était trop, ils ont fui, déroutés par cet art surgit des tripes et du cœur. Trente ans plus tard, Pina n’est plus et je regretterai toute ma vie de ne pas l’avoir aperçue danser en chair et en os. J’envierai les esthètes qui sont allés l’applaudir à ses débuts.

C’est dangereux de réaliser un rêve comme celui-ci, la vie n’a plus le même goût après. Tu excuses encore moins les gens pour qui la danse, c’est une émission sur TF1. Tu te rends compte du point auquel le beau se passe de mots, auquel il reste encore des bribes d’éternité à saisir et à enfouir précieusement au fond de son cœur. 

Café Muller / Le Sacre du Printemps. Représentations du 10 au 13 octobre 2013 à l’Opéra National de Bordeaux.