Maison indépendante

INSIDE LA TOUR PARIS 13.

 

 

 | Monsieur Achille |

 

 

Tout a commencé à 16h par le coup de fil d’une amie. Elle voulait m’informer qu’il n’y avait pas de queue pour visiter cette fameuse Tour 13. Je m’étais glissé dans l’immeuble plusieurs semaines avant l’ouverture. Il fallait alors attendre entre trois et six heures pour visiter ces neuf étages d’exposition éphémère. Sans blague. Je saute dans un métro sans réfléchir.

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Une fois sur place, il n’y a pas de queue en effet. Génial. Ou plutôt, normal : c’est fermé. Je commence par haïr cette foutue amie sur trois ou quatre générations, puis je m’assois sur un banc devant la porte d’entrée, située derrière l’immeuble. Je veux à tout prix y accéder. Je ne me suis pas fait virer trois mois avant par un connard de vigile pour de nouveau échouer. Alors j’attends, je suis les gens. Soudain je repère un cadre sup’ (c’est bien le seul), Rolex au poignet et iBouse 5S à la main. A ma grande suprise il semble dans son élément. Son téléphone sonne, “Oui Martine.. Je suis devant ! Vous arrivez quand ? Ben oui, je t’attends, et J.P. des Inrocks va arriver. Ok. Oui le plus tôt possible pour faire mon papier !”.

Il est 16h45, quinze personnes débarquent, bourrés d’appareils photo et de calepins. Tous savent pourquoi ils sont là, à l’exception de quelques stagiaires mitigées entre la joie de visiter un évènement fermé au public et l’ennui de se retrouver face à une oeuvre qu’elles ne comprennent pas. Martine prend la parole. Elle veut savoir si tout le monde est là. Non, il manque une personne. Elle décide d’attendre cinq minutes. Ni une ni deux, je pars la voir. D’abord elle refuse de m’entendre. Quelques politesses et deux ou trois baratins plus tard, elle accepte finalement de me faire passer pour le larbin d’un média peu gracieux. “Qu’on soit 16 ou 17, franchement, ça ne change pas grand-chose. Il faut simplement jouer le jeu.” Ok, bébé.

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On se dirige tranquillement vers l’entrée. Les présentations entre les journalistes et l’attachée culturelle à la mairie de Paris ne manquent pas d’appels au meurtre. On grimpe les marches quatre par quatre pour atteindre le dernier étage de la Tour. Ici la visite se fait à l’envers, de haut en bas. En passant je vois C215, ainsi que la fille d’un artiste dont l’appartement n’est pas encore abouti. C’est le signe qu’ils sont là. Les artistes sont même partout ; ils font des retouches, boivent une bière, fument un joint… La visite n’a pas encore commencé que déjà, je suis sur une autre planète.

La Tour 13 contient une quarantaine d’appartements entièrement repeints, décorés, installés et transformés par 120 génies de vingt nationalités différentes (italiens, suédois, brésiliens, américains…). Nous voici dans le paradis du street-art. Je réalise que je suis en train de visiter avec des pisse-froids une exposition unique en son genre. La différence entre eux et moi réside sans doute ici : eux notent (et apprennent) les noms des artistes présents tandis que je découvre leur travail en live pour la première fois. A vrai dire, j’en connais 90 %. Il me manquait simplement l’occasion de les approcher sans devoir faire le tapin au Brésil ou, pire, faire l’amour en Italie. Je m’amuse à constater qu’une bonne quinzaine de mes camarades n’y connaissent absolument rien. Pourtant il y en a un qui l’ouvre. Il nous donne une leçon sur des artistes italiens (tunisiens, en réalité, El Seed… désolé pour toi), avant d’ajouter : “toutes ces belles calligraphies en arabe, quand même, c’est dommage qu’on ne comprenne pas”. Quelqu’un pour lui dire que ce sont des vers de Rimbaud traduits en arabe, puis calligraphiés ? Non.

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Et la discorde tant attendue arrive : d’un côté, les heureux partisans de la destruction de cet immeuble (parce qu’il sera reconstruit en logement social), et de l’autre, quelques doux enragés pensant tout fort qu’il est “complètement fou de détruire… ça”. La guerre est rude. Au bout d’un moment, une étudiante de l’Ecole du Louvre finit par me demander mon avis. Je décide de tout balancer : “C’est du street-art, alors bien que ce soit gratuit c’est tout de même une galerie. Le street-art doit rester dans la rue, c’est pour ça que je me réjouis de la destruction. Par contre c’est lamentable que la mairie ne numérise pas tout ce travail, elle a de l’argent….” Je suis en train de vivre un rêve éveillé. La demoiselle de la mairie rétorque aussitôt qu’elle “n’arrête pas de tanner Bertrand (ndlr : Delanoé) de faire quelque chose, mais ça ne bouge pas !”. Evidemment… Sachez qu’il est possible, toutefois, de voter sur le site de l’exposition pour élire les dix gagnants qui auront leur pièce numérisée ! Oui, nous sommes bien à la Star Sc’ du street-art. Quant à moi je la crois sur parole, n’est-ce pas, et me dis que Bertand est un bel enculé. Mais peu importe. Je ne m’éternise pas, le groupe se disperse et j’en profite pour m’éloigner un peu.

Je suis abasourdi. Chaque coin de mur, chaque fenêtre, chaque placard est somptueux et délicatement soigné. Des œuvres majeures à chaque étage. C’est proche du priapisme artistique. Je suis dans un immeuble profondément habité… Un microcosme que je ne voudrais jamais quitter. Plus loin j’entends une femme au téléphone “Oui… Je suis dans l’appartement refait par ton fils dans la Tour 13… Ecoute, je te laisse ce message pour te dire que c’est magnifique.” Même les street-artistes ont des mamans ! Et elles aussi parlent de ce qu’ils font. A quel moment ont-ils arrêté d’être punis pour salir un mur ?

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Je découvre au fur et à mesure que la visite continue au sous-sol. Là-bas, un taureau blanc m’accueille. L’odeur de cette abysse est bien réelle. Un mélange de moisi, de renfermé et de vieilles canalisations. Un rat crevé depuis des lustres a aussi été repeint en blanc, je suis le seul à en rire au milieu de quelques demoiselles horrifiées. Intuile de s’attarder sur la blague “ATTENTION, il bouge !”, elle marche très bien. Après avoir peloté une ou deux étudiantes apeurées, j’arrive tristement devant la sortie. Il est 18h30.

Je suis épuisé et surexcité. J’entends derrière moi un groupe de jeunes puceaux tentant de soudoyer le colosse de la sécu : “Non, répond-il, le lundi c’est seulement pour les artistes et les amis des artistes. Et quelques journalistes”. Eh ouais, gamins. A quoi vous vous attendiez ?

 

NB : Merci à Martine qui a fait de moi le stagiaire le plus heureux de la terre.

 

 

Crédit photos : Monsieur Achille.