Maison indépendante

DIVAGATION AUTOUR DE « SICK CITY », DE TONY O’NEILL.

 

 

 | Dejan Gacond | 

 

 

 

 “I am the dead center of a changing reality for which no langage has been invented” Henry Miller – Black Spring

  

La ville moderne, sa solitude, le malheur qu’elle génère et les glauques individualités errant dans ses rues tristes. Les contraires qui se juxtaposent… là où se côtoient l’opulence et son opposition malaisée. Dans les ramifications tentaculaires de son déploiement – comme des cellules mortes dans un corps pourri – se meut la lancinante tristesse, se mêle aux espoirs volatiles la plus infecte dégénérescence. Dans la ville moderne, chacun est plus ou moins taré, pervers et horriblement seul.

 

« Cette ville est pourrie, Jeffrey. C’est une putain de fosse d’aisances. Ce surnom de « cité des anges », c’est de la connerie, c’est une blague horrible. C’est pas « la cité des anges ». C’est celle des putes. » (p. 386)[1]

 

La ville de Tony O’Neill souffre d’incurie. Comme notre époque, comme ce monde, comme le corps d’un drogué. Le vice grouille dans les veines de Los Angeles hantée par les formes cauchemardesques de son inconscient. D’abord il y a le cadre urbain, tissant autour de ceux qui vont l’arpenter une toile de malaise. Ensuite il y a Jeffrey et Randal, Pat ou Trina, Spider, Damian ou le Dr Mike, ces individus aux trajectoires opposées dont les envies malsaines qui les traversent feront s’entrechoquer la destinée. Angoissés et souffrant d’un ennui profond, les personnages de Tony O’Neill font échos à l’époque qui les a vu naître. Ils errent ensemble mais séparément.

 

« – Bordel de merde. Quel est le problème de ce minus ?

–  Le même que le mien. Le même que le tien. Il est  en rogne parce qu’il ne peut pas se défoncer et ne veut pas l’admettre, c’est tout. » (p. 149)

 

Cette foutue dépendance et l’angoisse qu’elle génère ! Peu importe la manière dont elle se manifeste et les moyens utilisés afin de la satisfaire, mais chacun, à sa façon y sera confronté dans ce livre convulsif. Un livre noir, dure et intense. Un livre aux échos et aux ramifications multiples. Une œuvre tentaculaire, comme le labyrinthe urbain dans lequel elle se déploie. À travers la réussite individuelle à laquelle chacun des protagonistes de SICK CITY aspire et leurs espoirs divers qui se brisent, Tony O’Neill dresse un portrait acide de l’agonie occidentale.

C’est l’ennui et la désillusion qui va lier Jeffrey et Randall pendant une cure de désintoxication. Le premier, un homo-toxico qui a atterri à Los Angeles malgré-lui, contraint de satisfaire les délires psychotiques d’un flic ripoux à la retraite pour se payer sa dose et son nouvel ami, le rejeton drogué d’uns des parrains d’Hollywood vont poursuivre un rêve commun : vendre à un riche vicieux une vidéo de gang-bang réunissant entre-autre Sharon Tate et Steeve McQueen. Une vidéo unique et précieuse, récupérée par Jeffrey à la mort du flic ripoux. Un truc à même d’intéresser des tarés d’un autre genre ; les vieux blasés d’Hollywood qui s’ennuient à mort. Alors qu’ils sont coincés dans cette clinique où on les gave de connerie rédemptrice par l’intermédiaire de la figure iconique du Dr Mike, l’auteur du Gros Livre de la guérison. La recette pour passer d’une idole à une autre ! Le Dr Mike est aussi le présentateur de l’émission « Detoxing America » ! Le Dr Mike est l’individu le plus malsain de cette ville souffrante… Comme souvent dans l’écriture d’O’Neill, il y a cet humour corrosif qui se mêle à la fureur du récit… et quand il décide de passer à la fiction, on frôle la démence pure.

 

« Et le sourire éclatant du docteur Mike fut immédiatement transmis dans tous les foyers d’Amérique :il illumina aussi bien les postes à écran géant des villas monstrueuses de Beverley Hills que les téléviseurs portables en noir et blanc posés sur des commodes branlantes, ou que les télés couleur des bars sombres où, déjà, des alcoolos matinaux attendaient en tremblant que leur nerfs se calment. » (p. 29)

 

Entre la fiction ou la réalité, entre la critique acerbe contre la société ou le délire paranoïaque de personnages déstabilisés, on ne sait jamais quelle partie rattrape l’autre. Les seuls repères stables sont Los Angeles et son air vicié, ce monstre d’asphalte et d’acier qui avalera tout et tout le monde. Dès la densification du paysage urbain au XIXème, la ville moderne a engendrée toutes les phobies possibles. Elle est devenue le cadre au sein duquel l’aliénation de la masse s’avérait la plus efficace. Les contre-utopies, Metropolis, la science-fiction ont définis la représentation ténébreuse que la ville renvoie à l’homme moderne… là où le malheur se répand, là où l’on est seul, perdu dans un mouvement effréné, la voix de chacun se noie dans le magma sonore global… La mégapole et ses laissés pour compte, ceux qu’elle met au ban, les pauvres et les immigrés, les drogués errants, les putes, les clodos… ceux qu’elle oublie ; ceux qu’elle laisse crever.

En mémoire des gens qu’il y a côtoyé pendant ses années de flottements opiacés et à travers les yeux rougis par la tristesse des marginaux en tout genre, Tony O’Neill apporte une réflexion incroyablement contemporaine sur l’enfermement urbain. Des lieux ou des personnes bizarres que l’on a déjà croisés dans ses livres précédents ; Lupita ou Alvarado Street, la rue centrale du récit, l’artère du dénouement, le quartier où personne ne va mis-à-part les tueurs ou les drogués.

 

« – Où est mon FRIC ? hurlait le mac. SALOPE, où est mon FRIC ?

Torse nu, trempé de sueur (le Mark Twain n’avait pas l’air conditionné), ils écoutaient ça dans un des hôtels les plus miteux d’un des quartiers les plus pourris d’Hollywood, tout en discutant d’une affaire de plusieurs millions de dollars. En bas, sur le parking, des SDF ivres se battaient en s’injuriant. » (p. 354)

 

SICK CITY rend malade ! Ce petit extrait condense d’une certaine façon tous les paradoxes et les thèmes explorés dans ce livre frénétique. La dope et le fric, le sexe et la violence, les espoirs futiles et les rêves brisés… la dégénérescence psychique qu’impose notre époque. La vie meilleure que Jeffrey et Randal imaginent serait possible grâce au fric, le fric grâce une vidéo extrême… Randal connaît bien Hollywood ; la corruption qui y règne, la mainmise du fric et la perversion guettant des stars ou des producteurs ne sachant plus quoi faire pour se distraire. Une époque délétère, vivant son crépuscule… Un monde où tout un chacun est corrompu, triste, insatisfait, vicelard, drogué et déviant. Un monde où la fine cloison entre la folie et la normalité n’existe plus… ce monde est le nôtre et Tony O’Neill nous invite à le regarder.

 

« Il écarta Damian et entra dans l’espace immense du loft. Il faisait sombre. Du tissu noir était tendu devant les fenêtres et il n’y avait pas d’autres lumière que celle d’une télévision à écran plat qui passait, volume à fond, du porno sado-maso particulièrement intense. Ça puait. Ça puait terriblement. Odeur corporelle, crack et sperme en train de sécher. Sur l’écran, un gros poilu à masque en cuir baisait la bouche d’un adolescent. Randal eut un haut-le-cœur. Devant l’écran plat, il y avait un futon. Sur le futon gisait une silhouette ressemblant comme deux gouttes d’eau aux survivants des camps de la mort nazis. Randal s’approcha. » (p. 287)

 

On pensait que la dernière réincarnation de Sade s’était produite dans la cité d’Interzone et que ce bon vieux marquis s’était depuis retrouvé enfermé une fois de plus, mais dans l’arrière-monde de William S. Burroughs. On pensait à la mort de ce dernier que plus jamais on aurait le courage d’aller vraiment dans les zones obscures de l’être. Mais Sade est vivant et il arpenterait les rues de Los Angeles… un peu comme ce livre où Bukowski cherche Céline alors que la mort pointe le bout de son nez… lire SICK CITY revient un peu à se demander quelle est la forme occupée par l’auteur de Justine dans notre monde actuel. Serait-ce Damian, un peintre psychopathe qui tente de représenter la déréliction du corps ? Peut-être DeWald, un producteur blasé qui possède la bite de Napoléon dans un bocal ? Pat, un vrai putain de tueur ? On a tendance à penser que c’est plutôt le Dr Mike…

L’écriture de Tony O’Neill mélange des choses très vieilles et d’autres très modernes, comme une superposition d’influences aux relents divers. De Jean Genet à Bataille en passant par Artaud ou Sade, on pense à la constellation obscure de la littérature. Le corps, sa particularité douteuse et les obscènes satisfactions auxquelles il aspire. La fascination pour les gens de la rue, ceux qui en chient, qui volent, qui vendent de la dope ou qui règlent leur compte sans penser aux flics ou la justice. Un voyage indistinct entre La foire aux atrocités, LA Confidential, le Journal du voleur et Moravagine. Avec quelque chose de différent, quelque chose de nouveau peut-être… un fil ténu entre un passé lointain et futur qui nous éprouve déjà… le Hollywood de Tony O’Neill fait écho à celui de John Fante ou de Bukowski mais comme s’il s’agissait de travailler sur le prochain film de Gaspar Noé.

Dans un magnifique article intitulé William Burroughs et le roman, Susan Sontag parle de la façon dont certains auteurs « cherchaient de façon plus précise à retrouver dans leurs œuvres d’imagination la technique des mouvements de la caméra et le tempo particulier des films. ». L’écriture d’O’Neill est justement très cinématographique. Elle comporte ces alternances entre des plans fixes et un enchaînement rapide d’angles différents, le champ et le contre-champ quand on passe d’un gros plan sur un corps éprouvé par la drogue à l’agitation dans laquelle ce corps se trouve etc… Parfois en lisant SICK CITY, on n’a l’impression de regarder un film comme Amour Chienne dans un club électro berlinois, on a l’impression d’être complètement défoncé… on dirait qu’il est six heures du matin et que l’on vient de vomir.

Peut-être attendions-nous un auteur pareil depuis longtemps, sans trop envisager sa possibilité. Ce mélange de fureur et de sensibilité, d’analyse sociale et de réflexion philosophique… les personnages de Tony O’Neill sont profondément humains, avec leur angoisse et leur rêve, leur méchanceté et leur dépendance… comme le Cendrars d’Emmène-moi au bout du monde, SICK CITY transporte son lecteur dans les pensées hostiles d’individus dégénérés. Un monde où les aspirations et les travers de chaque être se mélange au destin global d’une humanité psychotique. Un monde où les flics sont des ripoux, où le théâtre et le cinéma sont pires que la mafia, un monde où les salauds ne sont pas ceux que la société pointe du doigt…

« – Tout le monde méprise les cafards. Mais il n’y a rien de plus tenace et entêté. Leur instinct de conservation est stupéfiant. Aucune autre créature terrestre n’égale le cafard. L’humble cafard. Une leçon pour nous tous. »

                                    


[1] Toutes les citations de ce livre émanent de son édition française, parue chez 13eNote Editions en août 2011.