Maison indépendante

UN GRAIN.

 

 

David Ajchenbaum |

 

 

J’ai été renvoyé à cause d’un grain de sable. Je pensais qu’il s’agissait d’une expression langagière, d’une métaphore, ou d’un gag, le tout petit grain qui a lui tout seul détruit une énorme structure. Et pourtant je l’ai vu s’effondrer dans le hangar, la cathédrale tubulaire que nous venions de monter, j’ai entendu un grincement et j’ai vu notre ouvrage se démantibuler, et le grain rouler à mes pieds, comme pour désigner le coupable.

Comment un grain de sable a-t-il pu arriver là ? Je n’étais pas allé à la plage depuis des années. J’ai été renvoyé pour négligence alors que je n’étais pas responsable, mais ce grain, il n’a pas pu se cacher dans mes vêtements pendant des années, attendant son heure, cherchant l’occasion de me gâcher la vie, c’est vicieux comme ça un grain de sable, c’est méchant, hargneux, ça possède tous les défauts qu’on associe généralement à ceux qui, comme lui, sont petits et secs, ça correspond à un cliché physique un grain de sable, ça compense un manque quasi-total d’aptitudes physiques par une violence psychologique inimaginable, à quoi s’ajoute l’ennui, la frustration, ça n’a pas le choix, un grain de sable, toutes les vacances c’est au bord de la mer, broyé et rebroyé par les vagues, encrouté de sel, brûlé par le soleil, sans connaître jamais de plaisir sexuel, il envie la pierre rare léchée par un géologue en goguette, ça peut, un grain de sable, durant des années ruminer un affront, ou juste prendre quelqu’un en grippe, c’est ça que ça fait un grain de sable, ça prend en grippe, ça grippe, comme un virus géant, c’est une maladie faite caillou, un voyou minéral, ce serait ça un grain de sable, on marche dessus sans se douter qu’à chaque pas on se crée des centaines d’ennemis mortels, et que l’un d’eux, plus ingénieux qu’un autre, ou peut-être tout simplement le seul animé, le seul vivant de toute la plage, va trouver une rainure dans une de nos chaussures, va s’y installer profondément, à l’abri des regards, traverser ce minuscule canyon pour remonter dans la vallée de votre cheville, et patiemment – il a une éternité devant lui – continuer son ascension jusqu’au mont chauve, et attendre, attendre, pour un jour, sauter au moment précis où il sent qu’il peut détruire la vie de celui qu’il déteste ?

Mais si les grains de sable détestaient tous ceux qui, un jour ou l’autre, ont marché sur eux, aucun de nous ne pourrait vivre, chaque seconde les grains nous harcèleraient : qui verrait l’un d’eux se bloquer dans sa gorge pour l’étouffer, qui ne pourrait plus dormir, son lit envahit par ces miettes de roc, et finirait par mourir de fatigue. Ils procèderaient à un génocide, ils en ont les moyens, les petits salauds, mais ils ne le font pas, nous n’avons pas besoin de sable pour mourir ou pour insomnier. C’est donc à moi qu’ils en veulent, un grief personnel. Je dois leur avoir fait quelque chose de plus violent que simplement les piétiner. J’ai construit des châteaux de sable étant petit, mais ça, ils ne m’en voudraient pas, c’est un anoblissement, le château, pour du sable, eux qui n’ont aucun but ça leur en donne un, c’est un challenge, une mission, une occasion unique de pouvoir, pour une fois, se dresser comme un barrage face à la mer, et même si j’ai peut-être frappé un peu fort avec ma pelle pour tasser les grains dans mon sceau Mickey, ce n’est pas un affront.

Quand j’avais cinq ans, peu de temps après le divorce de mes parents, je suis allé au bord de l’océan en vacances avec mon père. Le divorce à son importance : ma mère détestait l’eau et insistait pour que nous passions toutes les vacances à la montagne, chose en laquelle je devais lui ressembler, et ces vacances à Arcachon étaient une libération pour mon père, qui pouvait enfin exprimer sa passion pour la nage. Peut-être était-il aussi passionné par le sable, je me souviens qu’il adorait la dune du Pyla, une montagne de sable, des millions et des millions de mètres cubes de sable, du sable et encore du sable entassé sur du sable, un monstre qui menace d’envahir toutes les communes voisines. Mon père en était fou. Moi sur ses épaules, il grimpait en haut de la dune, puis me prenait dans ses bras et s’élançait en courant jusqu’à la forêt de pins qui se trouve en contrebas. J’étais terrifié, mais mon père avait l’air heureux, donc je faisais mon possible pour rire.

Durant ces vacances donc, quand mon père restait sur la plage, planqué sous un parasol, je jouais avec le sable. Avec, pas contre. Je jouais également avec un autre enfant, une petite fille. En réalité, fille ou garçon, je ne suis plus sûr, mais je me rappelle une petite fille. C’est probablement un souvenir construit, pour ajouter une touche amoureuse au tableau, dans mes souvenirs je suis très tôt attiré par les filles, j’en ai souvent autour de moi, et nous nous entendons bien, même s’il ne se passe rien. Je n’en suis d’ailleurs pas frustré. Mes souvenirs correspondent à ce que ma mère a pu me raconter. Je passais tout mon temps avec des fillettes, peu avec les autre garçons, et mon père, très légèrement homophobe, s’en inquiétait. Donc, selon mes souvenirs et toute probabilité, j’étais au bord de l’océan près de mon père étendu sur une serviette à jouer sur le sable avec une fillette, puis à jouer avec le sable sur une fillette. Je ne sais plus qui a commencé, mais nous nous sommes battus, et je me suis retrouvé à cheval sur le torse pas encore développé de la petite fille, lui écrasant du sable sur le visage. Les grains et moi étions alors alliés. Ses parents sont vite venus, ont bousculé mon père qui dormait à moitié. Il s’est levé d’un coup, m’a pris dans ses bras, sans aucune tendresse, les parents ont nettoyé le visage de la petite (du petit ?) qui pleurait, et l’ont emmenée. Mon père m’a reposé, et c’est là peut-être que j’ai fâché le sable, en en prenant une poignée et en le jetant à la face de mon père. J’ai été puni, mais ce n’est pas l’important de l’histoire. L’important n’est pas ce que j’avais fait à mon père, je le découvre en vous parlant, mais ce que j’ai fait au sable, j’en ai pris une poignée et l’ai rejetée avec violence, alors que nous avions jusqu’ici joué ensemble, en toute complicité.

En d’autres occasions j’ai peut-être encore jeté du sable, je suis venu une semaine par an au bord de l’océan jusqu’à mes 12 ans, il y eut sans doute d’autres bagarres, je ne me souviens que de celle-là, mais j’ai une mauvaise mémoire. Je n’ai plus croisé de sable après. Ce qui veut dire que, si je n’ai sans doute pas mis le doigt sur l’instant précis, l’événement déclencheur, c’est durant ces sept années, entre mes 5 et mes 12 ans, qu’un grain s’est installé en moi. Au moins 50 ans avec ce parasite sur moi, quelque part, il a survécu à tous les événements de ma vie, tous mes déménagements, il y en a eu, il a connu tous mes vêtements, et les mêmes femmes que moi. La personne dont, durant ma vie, j’ai été le plus proche a été ce grain, une maladie intime, un petit détonateur connaissant tous mes secrets. Ce serait facile, partant de là, de lui imputer tous mes échecs. Ma mise au chômage n’était peut-être que le dernier coup porté, l’avant-dernier coup plutôt, avant ma mort. Mais pourquoi ne voir ce compagnon de vie que de façon négative ? Mon existence n’est pas une suite d’échecs collés les uns aux autres, et si mon grain était là pour les ratés, il a vu aussi mes succès, y a participé. Plutôt que ma maladie, il est peut-être le déclencheur de tous les événements qui ont jalonné ma vie adolescente et adulte.

Pendant que j’écris ce texte, dans un train, une petite fille à côté de moi chante, distinctement : « Au clair de la lune, mon ami Pierreux ». Sa mère la corrige, « mon ami Pierrot », la petite fait semblant de ne pas comprendre, répond maladroitement « mon ami préau », puis reprend, sûr d’elle « Au clair de la lune, mon ami Pierreux ». Elle doit, elle aussi, être hantée par un grain, et l’avoir détecté plus tôt que moi. La petite chante faux, et la mère, au lieu d’essayer de la faire taire, lui conseille à chaque fois de nouvelles chansons : « Sur le pont d’Avignon », « Pirouette cacahuète », mais « Mon ami Pierreux » reste son tube, elle le reprend à plusieurs reprises. C’est sans doute juste pour énerver sa mère, qui ne se lasse pas de la corriger.

Il y a quelques années, jeune adulte timide, j’avais suivi, sur les conseils d’un collègue ayant des velléités artistiques, des cours de théâtre amateur tous les soirs de la semaine. Le professeur-gourou qui dirigeait l’atelier nous avait demandé un soir, nous réunissant tous sur scène, de nous imaginer être un caillou dans le désert. Il dirigeait notre respiration, nous racontait une histoire, tentant de nous mettre dans un état proche de l’hypnose. Cette méthode nous a valu la prestation hystérique d’une des élèves : « je suis un caillou ! Vraiment ! Je brûle ! Le soleil ! j’ai trop chaud ! » et vraiment elle suait à grosses gouttes, et le gourou, déclara avec satisfaction, après avoir posé sa main sur le front de l’élève, que oui, elle était vraiment brûlante, que oui, elle était un caillou. Je restais à côté, silencieux, totalement incapable de m’imaginer en caillou. Les cailloux sont morts, au sens absolu du mot, puisqu’ils ne seront jamais vivants, ils flottent dans l’espace sans penser ni respirer, et ne hurleront jamais « je brûle ». Mais pendant quelques secondes, dans ce cours de théâtre, alors que l’hystérique continuait son numéro et que j’étais sur le point d’abandonner, j’ai été un caillou. Ce n’était pas de l’ordre de l’imagination, je ne pensais pas caillou, je n’étais pas non plus spécialement immobile, mais je n’avais plus d’être, je n’étais plus qu’un bloc minéral. C’était mon grain de sable qui se signalait à moi, m’expliquant à sa façon de caillou le drame de son être, sa mort permanente.

Mon renvoi m’a causé peu de tort. Ayant travaillé très jeune, j’ai pu me mettre en retraite anticipée. J’ai fêté mon premier jour d’après-travail en achetant un billet de train pour Arcachon. Sur la plage, je creuserai un trou là où le sable est sec et chaud, assez profond pour m’y coucher entièrement. J’attendrais alors qu’un enfant, peut-être une petite fille obsédée par son ami Pierreux, vienne me recouvrir.

Je laisse alors les grains m’envahir.

 

 

 

 Crédit photo : CoffeCypher