Maison indépendante

LE SENTIMENT DE CULPABILITE QUI NOUS RONGE, AVEC OBITS.

 

 

Fran Martinez |

 

 

« I thought I’d start the day with some dry toast and half a grapefruit, bust out the old computer, bang out 10 pages, maybe go for a run. Maybe I’ll just jerk off and go back to bed. » Hank Moody.

 

 

YOU DON’T WANT SOLUTION,

YOU JUST WANT A WAY OUT

 

Les temps changent, mes enfants : j’ai acheté le dernier album de Obits en ligne, sur Itunes. Comme si Apple avait besoin de mon pognon pour continuer d’alimenter le caisson hyperbare dans lequel reposent (en paix) Steve Jobs et ses New Balance, en attendant qu’une poignée de scientifiques ne mette la main sur la source de Jouvence, ou je ne sais quoi, capable de ramener ce vieux hippie à la vie. En 2009, je traîne rue Colbert, à Tours, près de chez Madison : la disqueria de Bertrand Ponsignon. Je tiens dans mes mains la bande originale du Zabriskie Point d’Antonioni – sérieusement, kiddo, le Come in Number 51, Your Time is Up de Pink Floyd, c’est un peu comme le Mother Sky de Can : ta tête qui explose et prend, enfin, les dimensions de l’univers -, et je tombe sur I Blame You, premier album de Obits. Je me rappelle m’être dit : WOW, the sleeve art is so goddamn’ awesome I’m gonna die! On y voit des espèces de larves boursouflées, pleines de pustules, que l’on imagine gigoter dans un monde verdâtre dégueulasse, et la mention XTRA COMPRESSED FOR MAXIMUM LISTENER FATIGUE, ce qui est bien plus cool que le pseudo subversif PARENTAL ADVISORY EXPLICIT CONTENT. Une esthétique garage calquée sur le modèle des magazines punk américains en couleur mid-90’s, dans le genre de Gearhead, que j’ai collectionnés un temps, mais que je n’ai jamais vraiment lus. Ce disque a réellement représenté quelque chose pour moi. Et encore, j’étais déjà vieux à l’époque, je n’ose même pas imaginer ce qui a pu se passer dans la tête des kids de Seattle, en 1989, lors de la sortie du Bleach de Nirvana. J’ai parfois l’impression d’entendre les Shadows et les Yardbirds, comme sur Two-Headed Coin, mais c’est l’énergie garage punk californien du disque, portée par une rythmique démentielle, qui a terminé de m’achever. C’est bien simple, pendant les mois qui ont suivi mon retour de Madrid – marqués par l’apathie et l’ennui – je ne pouvais pas foutre les pieds dans une soirée sans avoir entendu au préalable le cri stoogien de Rick Froberg sur Widow of my dreams. Rick Froberg, chanteur/guitariste vaguement culte de la scène musicale underground de San Diego, fondateur de Obits à Brooklyn et illustrateur de talent – la pochette de I Blame You, c’est lui. Un collègue me faisait récemment remarquer qu’un type ayant porté à bout de bras des groupes comme Pitchfork à fin des années 80 et Hot Snakes en plein dans les années 2000, ne pouvait pas être qualifié d’underground, mais allez donc demander à ma mère qui est Rick Froberg.

Le single One Cross Apiece avait précédé la sortie de l’album. Si tout le monde semble s’en foutre aujourd’hui, sachez qu’à l’époque le morceau avait excité toutes les rédactions du globe, à tel point que I Blame You était devenu LE disque le plus attendu de l’histoire du rock, depuis la sortie en 2008 du Chinese Democracy de ces abrutis de Guns N’ Roses. Et puis Obits a pas mal tourné, et deux ans plus tard sortait Moody, Standard and Poor, auquel j’attribuerais bien un triple A. La pochette, toujours aussi verdâtre, laissait néanmoins entrevoir la Lumière, notamment au niveau de la tracklist, décorée d’un collier de fleurs hawaïen façon Jack Lord. You gotta lose, I want results, Killer, Shift Operator, Beggin’ Dogs : le rock offre ce genre d’opportunité que les sciences sociales dans leur ensemble ne peuvent pas se permettre de saisir : livrer une analyse de la situation économique internationale aussi simpliste qu’un titre de chanson. Lors de la sortie de ce deuxième album, un ami banquier un peu cynique m’a demandé pourquoi un foutu groupe de rock gaspillerait autant d’énergie et de pognon dans la réalisation d’un disque, qui viendrait nous parler d’un sujet aussi glaçant que celui des agences de notation, dont tout le monde se fout et auquel le connard moyen ne comprend rien de toute façon. Avant de rajouter que, selon lui, cet album était un gros tas de merde. Je lui ai répondu que je n’avais de toute évidence pas de réponse définitive à lui apporter, mais que je voyais trois solutions possibles :

 

A – Rick Froberg est un révolutionnaire néo-marxiste, alter-mondialiste et complotiste, agissant sous couverture dans un groupe de rock, dans le but de former une armée de kids qui ira faire la guerre aux tenants du Nouvel Ordre Mondial, redéfinissant ainsi les bases d’une nouvelle gouvernance internationale. 

B – Rick Froberg a un égo si développé, qu’il a décidé d’enregistrer un disque générationnel, ayant su capter l’air du temps, afin de rester à jamais graver dans la mémoire collective comme étant celui qui aura mis les mots les plus justes sur l’état de détresse morale de l’époque qui a vu naître Lady Gaga, Jérôme Kerviel et la crise des subprimes.

C – Rick Froberg s’est juste dit que Moody, Standard and Poor, c’était un titre vraiment cool pour un album de rock.

 

Je pencherais plus pour la troisième proposition, même si je n’exclus pas l’idée que Froberg ait pu pousser un sacré coup de gueule contre un état de fait auquel personne n’a effectivement rien pigé. Mais après tout, qu’est-ce que le rock’n’roll sinon un hurlement primaire ?

 

I HAD GREAT TIME,

I BANGED A LOT OF WOMEN

 

Obits est le groupe de rock ultime, notamment parce que son propos est aussi intelligible qu’un combat de catch. On pourrait dire la même chose de The Exploited qui, il y a une dizaine d’années, sortait un album sobrement intitulé Fuck The System – on pourrait également dire la même chose d’un bon paquet d’autres albums d’ailleurs, mais la question n’est pas là. Sur I Blame You, par exemple, le message était clair, et pour ceux qui auraient encore des doutes – et pour qui le titre du disque ne serait pas suffisamment éloquent -, je vous invite à réécouter la face B de One Cross Apiece : Put It In Writing. Froberg introduit parfaitement son propos en s’adressant directement, droit dans les esgourdes, à une personne que l’on imagine être son ex : I wanna forgive you, but I can’t. Le genre d’épitaphe que l’on aimerait voir gravée sur la tombe de cette dernière, ornée d’un beau pénis en érection.

En 2011, le message demeure tout aussi clair : l’adversaire de Froberg, c’est la finance, et de ce point de vue le titre du deuxième album de Obits doit se lire dans le prolongement du premier : I Blame You, Moody, Standard and Poor. Le disque tient néanmoins des propos schizophréniques et nihilistes – l’instrumental qui clôt l’album s’appelle I Blame Mysel et, au-delà de renvoyer au titre du premier LP, fait écho, non sans ironie, à la vaste opération de culpabilisation des masses lancée par les banquiers, les politiques et une bonne partie des médias depuis la faillite de Lehman Brothers. Wattie Buchan – leader historique et charismatique de The Exploited (oui, encore eux) – avait pris l’habitude de dire que s’il n’y avait pas ces foutus lyrics à écrire, il pourrait sortir cinq albums par an. Obits occupe le même créneau, ce qui fait de lui un vrai groupe punk. Et c’est précisément dans cette dynamique que s’inscrit le processus cathartique de sa musique. De la désignation ad hominem de l’ennemi qui nous accable, nous ronge et nous fait porter le poids infâme de son propre échec (Moody, Standard and Poor) au choix du titre I Blame Myself qui, je le rappelle, est un instrumental qui aurait très bien pu s’appeler Eat Your Coldcream, I Need Some Dopamine To Feed My Brain, ou n’importe quoi d’autre, Obits oppose la fringante désinvolture punk au bourrage de mou ambiant, réduisant ainsi les puissances culpabilisatrices à une vaste blague.

Un procédé vieux comme le monde, en somme.