Maison indépendante

BRÈVE HISTOIRE D’UN COLLECTIF.

 
 

Nous avons longtemps hésité, pour tout vous dire, car le mythe entretient le désir… Depuis des années maintenant, pas une rencontre ne passe sans que l’on nous demande qui est Denise Labouche ? (who THE FUCK is Denise Labouche?) Existe-t-elle vraiment ? Que fait-elle ? Où l’aborder ?

Réflexe des temps modernes, on demande à Google une réponse, ou tout du moins une bribe d’explication. Et puis, on tombe sur une actrice allemande d’une race si particulière que l’on finit par regarder ses exploits avec béatitude. Serait-ce elle ? Ferait-elle partie de la bande ? La curiosité titillée, on se surprend à vouloir étayer l’investigation, et confronter les photos. Mais il faut bien l’avouer, même si c’est à contrecœur, notre héroïne est un personnage fictif. Pour être exact, il faudrait plutôt affirmer qu’elle est une figure fantasmée de personnes réelles, de concepts et de théories tantôt fumeuses, tantôt révolutionnaires.

Mais reprenons les choses au commencement. Car au commencement n’était pas le verbe, le verbe ne vint qu’après. Au commencement était Sébastien Thibault, alors en goguette de l’autre côté de l’Atlantique, à Williamstown, Massachusetts. Le genre d’endroit où l’on ne mettrait jamais les pieds si l’on n’était pas payé le sou. Entre deux matchs des Boston Celtics, il fit la connaissance fortuite de celle dont l’Histoire – la grande – ne devait retenir que le nom, Denise Labouche, coiffeuse de son état, qui dut certainement alimenter ses rêves, et dont le nom si incroyablement sensuel, sorte de condensé de toutes les images des nuits de Paris, attira son oreille de poète. Pour commencer, il faut donc prononcer son nom à l’américaine, en appuyant sur le « ou », en essayant presque de détacher le « o » du « u ». Denise LaboO-Uuche. Et surtout ne pas appuyer le « e » final. Un peu comme le nom d’un triste sire qui habita la Maison Blanche, voici quelques années, on pourrait presque dire « Denise LaBush »…

Mais le nom n’était alors qu’un idéal. Au cours d’une discussion qu’on imagine volontiers dans un bar où un groupe serait en train de massacrer Night of The Johnstown Flood, il rencontra un jeune blanc-bec dont l’histoire – la petite – a oublié le nom, qui lui parla d’une idée simple, l’idée de faire un site Internet où ils pourraient écrire sur des choses futiles, importantes, tristes et heureuses. Le blanc-bec, américain bien sûr, était si sûr de son affaire qu’il se voyait déjà en successeur des plus grands, supplantant le New Yorker ou la Revue des deux mondes. Un premier site vit alors le jour, il s’appelait Spurious Notions and Other Writings, en anglais s’il vous plaît, et les premiers articles suivirent avec l’envie simple de créer, à un niveau modeste, un corpus de textes travaillés, à la fois sérieux et décalés, où l’éloge démesuré et subjectif d’un auteur pouvait côtoyer des réflexions plus académiques et des coups de gueule.

Mais sans doute un peu seul, en terre hostile, Sébastien tournait à vide. L’Amérique ne manque pas d’ambition, mais l’Amérique manque d’ironie. Et tout ça devait, au fond, rester une blague, un cri. C’est alors que débarquèrent François et François, dont l’Histoire – la grande, à nouveau – devait appeler François Michel et Fran Martinez, pour plus de commodité. Le triumvirat de la barbe mal rasée était là, mais s’ignorait hélàs, comme des César qui ne seraient encore que des Pompée. Progressivement, pourtant, Spurious Notions végéta. L’Amérique ne répondait plus. Les futures grandes plumes n’avaient toujours pas craché le moindre texte, et les Français, réunis au bercail, sentirent poindre le début d’un chauvinisme assumé… Qu’avaient-ils tant fait, après tout, ces foutus Yankees ? Depuis quand une nation d’obèses fascistes devait-elle donner des leçons au monde ? Parce qu’ils nous avaient libéré en 1944 ? Foutaises ! Et quelle meilleure revanche qu’un nom français, tellement français qu’il en deviendrait proverbial ? DENISE ! DENISE LABOUCHE, celle qui distribuerait les éloges, les blâmes, les turlutes, les morsures !

Denise vit officiellement le jour le 17 octobre 2012. Elle mène depuis une existence erratique, mais peinarde, sans jamais savoir de quoi sera fait demain. Elle est devenue plus réelle que jamais. On lui a même inventé une biographie. On s’est imaginé que Denise Labouche était née de père inconnu et de mère juive allemande, quelque part dans un quartier mal famé de Berlin, à une date aussi incertaine que le nombre de verges qu’elle a vu passer. On s’est dit aussi que le monde lui avait voulu du mal et que, pour cette raison, elle avait trouvé refuge dans les bibliothèques, les cinémas, les disquaires et autres arrières boutiques, échangeant volontiers ses biens culturels contre un peu d’affection. Puis avec le temps, l’empathie s’est installée : la voilà désormais semblable à une clocharde céleste qui, n’ayant jamais appris à apprendre à mourir, vagabonde dans ce monde qui pâlit avec une classe nonchalante. Chaque jour, la fumée des cigarillos bon marché continue d’enfumer les bouges, et, sur son passage, l’alcool excite les esprits. Telle une mère maquerelle d’un autre temps, elle séduit par son opulence intemporelle et son assurance iconique. 

La gloire aidant, elle s’est enrichie de collaborations, dont certaines sont devenues permanentes, même indispensables. D’autres sont à venir, les portes sont grandes ouvertes. Denise n’existe pas, Denise est une légende. Mais, comme l’affirme la conclusion de L’homme qui tua Liberty Valance, de John Ford, « When the legend becomes fact, print the legend ». A force d’exister dans trois têtes, puis dans une multitude d’esprits, Denise a pris une épaisseur que lui envient bien des écrivaillons et des starlettes. Denise est Paris, Babylone, Constantinople, et toutes les villes du monde. Pour cette raison, elle restera pour longtemps encore Labouche de sa génération. Notre génération.