Maison indépendante

APLAT.

DLEditions

 

 

Claire Allouche |

 

 

À l’échographie, déjà, le doute planait. Camille n’avait pas encore de mémoire, mais cela n’empêche pas les souvenirs. Le ventre de sa mère, plateforme d’images vaguement mouvantes, refusait de répondre à la question « fille ou garçon ? ». La sonde ne cessait de l’arpenter, elle ne se lassait pas de passer et de repasser, avec une telle opiniâtreté, que la sphère de vie aurait pu succomber, se muer en planche plate et asexuée. La sonde continuait son trajet, comme si la forme attendue finirait par apparaître sur l’épiderme. Sur l’écran, silence radio. Le fœtus mutique gardait cuisses et genoux collés. Soudain, une lueur phallique parut s’échapper ; mais en ces constellations amniotiques, mieux valait se méfier des signes diffus, des éclairs équivoques. Les mois suivants ne furent pas plus concluants. Les parents choisirent un prénom viable en toutes circonstances. Camille. Avant que Camille ne soit né(e), lavé(e), déclaré(e) bien portant(e), le couple avait décidé de laisser blancs les murs de la chambre de l’enfant.

Et un cri mit fin à l’ignorance. Il n’était ni grave, ni aigu. En tout cas, il arriva à temps. C’est en rose qu’on peignit la chambre d’enfant.

 

***

 

« Monsieur, c’est ici la salle Otto Dix ? »

 

Trente-six ans plus tard, Camille répondait huit à dix fois par heure à cette question, le plus souvent sur un ton bougon prêt à devenir une nette indignation. « Salle Otto Dix », c’était beaucoup dire. Camille était payée pour surveiller une peinture et une seule, le Portrait de Sylvia von Harden, «1926, la période berlinoise d’Otto Dix ». Longue chevelure noire sur murs blancs, Camille était parfois observée avec plus d’attention que ledit portrait. Elle ne cherchait pourtant pas à cultiver une silhouette androgyne. Certes, ses traits, sa démarche, ainsi que certaines de ses attitudes, étaient ambivalentes ; cependant, elle n’y pouvait rien si ses cheveux longs la masculinisaient. Au bout de huit semaines de contrat, elle décida de couper court à la situation. Mardi, jour de congé, après avoir bu un Kir, elle fit le deuil de ses longues mèches obscures ; mais les cheveux courts n’atténuaient pas la forme anguleuse de son visage. Elle prit un peu de rouge et de noir et se peinturlura la figure. Elle troqua sa chemise et son pantalon contre une robe à carreaux. Cela devint une habitude.   

 

« Mis… Otto Dix, here ? »

 

Camille se demanda si elle avait bien vu. La coupe de Sylvia lui semblait moins pleine. Moins pleine que quoi ? A priori, seule une carte postale pourrait l’aider à en avoir le cœur net. « Il est interdit de prendre des photos avec le flash. » Camille prenait un malin plaisir à le rappeler aux visiteurs. Elle prenait aussi un malin plaisir à ne jamais le traduire. Après tout, si elle travaillait ici, c’est bien parce qu’elle ne pouvait pas vivre de la photographie. Il faut casser sa croûte, à défaut d’en peindre. Camille savait pertinemment que l’éclairage de la salle exigeait l’utilisation du flash. Elle le savait d’autant mieux qu’elle photographiait Sylvia trois fois par jour, en secret, lors de leurs tête-à-tête éphémères. Le matin de bonne heure, lors de la pause déjeuner, et au moment de la quitter. Trois photos par jour pour six jours travaillés, dix-huit par semaine, donc. En prenant en compte les aléas des trois premières photos et la fin de course laborieuse de la plupart des pellicules, Camille pouvait miser sur un développement par semaine. Puis, les mardi, jours de congé, elle s’adonnait à la sainte trinité : révélateur – bain d’arrêt – fixateur. Bientôt, il n’y aura plus de place pour accrocher ses tirages aux murs ; le portrait de Sylvia couvrait déjà le miroir de Camille.

 

« Les Toilettes pour femmes, s’il vous plaît ? »

 

Camille se demanda si elle avait bien vu. Ce mercredi, Sylvia lui paraissait pâle. Avait-elle trop fumé pendant son jour de congé ? Conséquence immédiate, le fond était embué, rose fané. Le portrait ne détonait plus avec les trois murs blancs de la salle. Au bout de dix mois de contrat, Camille devint myope. Sylvia en laissa tomber son monocle. Les jours de coquetterie, Camille rangeait ses lunettes et pouvait tisser des liens infaillibles entre Impressionnisme et Nouvelle Objectivité. Néanmoins, il lui était de plus en plus difficile de distinguer tous les tons, tant Sylvia avait blanchi. Lors d’une pause clope improvisée, deux cigarettes nouvelles s’étaient invitées dans l’étui de Camille. Camille se demanda si elle avait bien vu. Deux cigarettes manquaient à Sylvia. Ses lèvres étaient diaphanes, sa peau se confondait avec les murs.

 

« Ah, ce n’est pas ici, Malevitch ? »

 

Camille se rappela de son premier jour de travail. Elle avait croisé les doigts de ses vastes mains pour ne pas atterrir chez les suprématistes russes. Puis, elle avait plongé sa main droite dans un bac où fourmillaient des petits papiers blancs. « Sylvia von Harden » avait-elle murmuré avec soulagement. Au bout de dix-huit mois de contrat, Camille était emmurée dans une salle entièrement blanche. Alors, pour tuer le temps, elle faisait passer sa bague d’un doigt à l’autre. Les cheveux courts, les paupières mi- noires mi- roses, les lunettes rondes, les cigarettes ; elle s’y était fait. Mais ses doigts la démangeaient. Elle n’avait plus de raison de déclencher le flash. Elle remettait ses bas en place. Elle repassait sa robe avec ses longues mains. Cela ne suffisait pas. Elle posa sa main droite sur la toile. Il ne restait pas même une ride de Sylvia. Elle s’approcha encore un peu. Elle décrocha la toile. Elle la prit sous son bras, sans un bruit, sans un cri. Chez elle, elle arracha tous les tirages. Elle accrocha la toile. Elle retrouva son miroir. Le lendemain était un mardi. Elle ne revint jamais au musée.

De la boîte noire utérine à la toile blanche, d’une origine du monde à l’autre ; pas de doute, Camille, vous êtes une fille.