Maison indépendante

SCRATCH EXPANDED, QUAND LE CINÉMA VOUS ENVOÛTE..

 

 

| Emma Roufs |

 

 

Presque trois mois se sont écoulés depuis le début de mon stage chez Light Cone, association de diffusion, distribution et sauvegarde de cinéma expérimental. Une des tâches principales de mon mandat consistait en la gestion logistique de l’évènement annuel qu’organise cette coopérative de cinéastes : le Preview Show et sa soirée de clôture, Scratch Expanded.

 

 

Le Preview Show, c’est trois jours de projection dans les bureaux des nouveaux films acquis et mis en distribution par l’association au cours de l’année. Cet évènement est réservé aux programmateurs de films. Il a attiré une quarantaine de cinéphiles, majoritairement européens, lesquels, stylos parés, annotent, gribouilles, discutent afin de faire leur choix. Scratch Expanded, c’est la soirée publique qui clôture ces trois jours de dévotions cinématographiques. Elle a lieu aux Voûtes, à proximité de la Bibliothèque Nationale de France. Parmi les monstres modernes en bétons, les anciennes usines à frigos de la ville tiennent encore debout. Fleurs encastrées dans les murs, graffs colorés un peu partout, cet ancien squat abrite maintenant divers ateliers d’artistes ainsi que les Voûtes. Il y en a trois, qui se révèlent après avoir pénétré dans une cour intérieure dénommée le jardin : l’odeur des fleurs est si prégnante qu’on en oublierait presque notre emplacement.

Samedi 14 septembre, il est 15h et il pleuviote. La météo nous dit qu’aux environs de 17h, les dieux seront avec nous : des éclaircies à l’horizon. On l’espère puisqu’à partir de 22h, des films silencieux en 16mm seront projetés à l’extérieur, dans le jardin, par Christophe qui travaille pour Light Cone depuis plus de 10 ans. Les garçons élèvent l’écran ruisselant pour une rencontre entre cinéastes contemporains et classiques du monde expérimental, tel que l’américaine Maya Deren, la pionnière, et le cinéaste allemand Telemach Wiesinger qui vient de déposer un nouveau film.

Il est 18h30, le ciel s’obscurcit et il pleut. Les Voûtes 1 et 2 sont prêtes et accueillent deux installations dont la vidéo et le film étaient projetés en boucle : « I Topi Lasciano La Nave  (Yes Sir, I Can Boogie!) » du collectif italien ZAPRUDER Filmmakersgroup et « Sound Mirrors » de l’artiste britannique Tacita Dean.

La première, une mise en intrigue audiovisuelle. Des couples de danseurs traversent les plans. Pas entre-chassés, seul le claquement des talons résonne sourdement. D’où vient le son ? Comment a-t-il été capté ? Les questions fusent au bar. Malgré ma traduction du texte introductif, je ne peux seulement répondre ce que les trois artistes italiens, présents, révélaient au public. Le dispositif mène le spectateur à se questionner sur les associations audiovisuelles générées par son ouïe et sa vision ; associations qui ne collent pas tout à fait. Alors que la vidéo recommence, le spectateur reste. Il la regarde plusieurs fois, avec et sans les écouteurs mis à sa disposition : une clef pour résoudre ce mystère qui découle de ce montage son postsynchronisé.

Dans la deuxième voûte, cette fois-ci, le spectateur peut oublier son corps. Plongé dans la noirceur la plus totale, le grain nébuleux et la trame sonore qui se répercute avec puissance sur les pierres arquées favorisent l’observation de ces murs de son, érigés dans les années 1930 en Angleterre pour détecter l’arrivée d’avions militaires ennemis.

Dans la voûte centrale, cinq performances toutes singulières se sont enchainées. Il y en avait pour tous les goûts : Super8, vidéo et 16mm, numérique (de l’encodage visuel). Oui, le cinéma élargit devrait rimer avec richesse.

Guillaume Cailleau, aux projecteurs Super8, et Jan Slak, à la batterie, débutent la soirée à 20h avec leur performance #2.09. La voûte est pleine à craquer : il fait chaud, enfin ! Ils ont su créer une symbiose son et image qui m’a fait oublier ma corporéité et vibrer intérieurement. Une suite de sentiments contradictoires ? La précision avec laquelle le jeune batteur slovène s’accordait aux images de couleurs qui s’entrelaçaient continuellement était impressionnante.

On vide la salle pour installer Julien Bibard, ses projecteurs 16mm et vidéo, et Jean-Philippe Saulou, au son. Les séquences 16mm renvoient à l’histoire du cinéma expérimental : des fleurs en noir et blanc (celles que dévoile le projecteur vidéo s’éloignent radicalement de ce passé) et des lignes verticales colorées s’étirent sur la longueur, puis se rétractent, apparaissent, et disparaissent. La musique s’accorde aux mouvements visuels aléatoires et intuitifs créés par Julien. Rien n’est prémédité. Une panoplie de lentilles se trouve sur la table : tout est laissé à l’inspiration du moment, ainsi que le formule Julien à une spectatrice enthousiaste. Pendant la performance, je me trouvais derrière la table. Le corps de l’artiste et ses mouvements me rappellent encore la caractéristique fondamentale de ces évènements éphémères : l’organicité. La fin approche et une image me marque : la main de Julien se fermant devant le projecteur. Son point réconcilie les images 16mm de fleurs projetées en boucle et les éclats de lumières numériques. Une réconciliation ambigüe, à vrai dire. Le corps est coincé entre ces deux types d’images, ces deux temps, ces technologies dont l’une tend à inhiber l’autre actuellement. Que faire? La main se retire, la projection continue… la recherche de l’équilibre entre images modernes et classiques reprend. HALLALIBERTÉ : acte libérateur pour une quête de la liberté…

La prochaine performance réalisée par le cinéaste Jacques Perconte et son acolyte Julie Rousse fait appel à la technologie numérique et l’encodage. Alors que notre usage du numérique est limité à une répétition de mouvements virtuels (ouvrir facebook, fermer facebook, rouvrir facebook), Perconte crée un espace où chaque pixel permet à l’image d’être en elle-même un changement progressif. A mon humble avis, il aurait fallu que je sois mieux éduquée informatiquement pour apprécier pleinement ce type de représentation. Mon œil n’a pas su distinguer la différence entre cette performance et le processus qui lui permettant de réaliser son film époustouflant, Impressions. Oui, il y a de la musique live, et l’encodage se fait en direct. À l’image de son travail innovateur, il me semble que cette performance aurait dû « sortir » du cadre : projection au plafond, sans écran, je ne sais pas trop, mais quelque chose qui aurait permis à DÉPAYSAGES de lier le spectateur à cette idée de voyage au cœur d’un espace inconnu que représente l’encodage cinématographique… 

Passons à la performance du collectif français Nominoë composé par quatre projectionnistes. Un danseur, Stéphane Mensah, participe à la performance CORTEX. Tout se passe derrière le (plus grand) écran déroulé de la soirée. Un homme danse sur une musique électronique, douce et à la fois percutante, entre des images de carrés apparaissant tantôt à gauche, tantôt à droite, tantôt superposées : l’effet d’ombres chinoises cinématographiques m’hypnotise. Le danseur et ses longs dreads les caressent. Comment se faufile-t-il entre elles ? L’usage du stroboscope crée-t-elle l’illusion que ses mouvements ralentissent ? A moins que ce ne soit son corps qui se meut avec moins de rapidité ? Un nouveau mystère audiovisuel se dévoile alors que le stroboscope m’aveugle, mais juste assez brièvement pour ne pas entrer dans un état épileptique.

Finalement, le jeune japonais Takashi Makino, qui en est à sa deuxième tournée européenne de l’année, conclut cette soirée par une performance des plus hybrides, et 3D. Projecteurs 16mm et vidéo, sons numériques et filtres distribués à l’entrée de la salle, le spectateur a la possibilité de voir les éclairs de lumières se transformer en étoiles. Un petit clin d’œil au cinéaste expérimental Ken Jacobs. Les machines à fumée sont déclenchées et on explore un nouvel espace sonore : [SPACE NOISE].

Malgré la pluie qui n’a jamais cessé, on pouvait entrevoir des yeux brillants qui visionnaient attentivement les 16mm projetés avant de se faufiler dans les voûtes pour vivre, de manière élargie, cette expérience magique et collective qu’est le cinéma.

Passionnée par le cinéma expérimental et fascinée par son décloisonnement, je ne pouvais qu’être happée par cette soirée.

 

 

 

Crédit photo : © Telemach Wiesinger. Installation Sound Mirrors de Tacita Dean dans la troisième voûte.