Maison indépendante

« LA DANZA DE REALIDAD » DE A. JODOROWKSY : ITINERAIRE BIS, AMOUR.

 

 

 | René Gilbert |

 

 

La danza de realidad est un objet curieux, plein de joie et de mélancolie, à la fois surréaliste et politique, jeune et crépusculaire. C’est aussi bien le récit d’une enfance, celle du réalisateur, incarné par son petit-fils, que le portrait d’un père, toujours le réalisateur, joué par son fils. L’entrelacs des générations est annonciateur : il s’agit d’un exercice autobiographique dont on ne cernera jamais vraiment dans quelle mesure celui-ci colle au réel. Au-delà de l’histoire d’un fils et du portrait d’un père, c’est aussi une visitation du passé menée à rebours, un récit de filiation envisagée par le prisme des souvenirs diffractés d’une enfance que le réalisateur-narrateur porte en lui et embrasse dans toute son incomplétude et sa féérie trompeuse.

Á propos de son film, Alejandro Jodorowsky déclare : « M’étant séparé de mon moi illusoire, j’ai cherché désespérément un sentier et un sens pour la vie. » Nous voilà au coeur d’une opération de déconstruction du moi : l’histoire cohérente que l’on est tenté de s’écrire, mais également l’acceptation d’un héritage que l’on reçoit dans ses premières années et qui nous suit. Dans le film, la mère est dépeinte comme une madone, cantatrice pieuse, qui, parce qu’elle voit en son fils la réincarnation de son père mort trop tôt, décide de l’aimer comme une fille aimante. Le père, lui, devient une moustache, celle de Staline, son modèle, celle du dictateur qui tient le pays sous sa coupe, son Némésis. Une caricature de l’être au sens noble du terme, un trait de caractère précipité dans un artifice, qui met au jour de la manière la plus simple, et la plus directe, le combat de cet homme contre celui qu’il voudrait être. Autour d’eux gravite également une myriade de personnages à propos desquels il ne faut pas trop en dire. Cela reviendrait à dévêtir d’un geste brusque ce film qui s’offre à nous de manière  pudique et impudente, telle une danseuse de cabaret burlesque et tape-à-l’oeil qui s’effeuillerait lentement sous son épaisse couche de fard et les mille dorures de tulle de sa robe versicolore.

On peut dire néanmoins, sans ne rien déflorer au film, que la quête qui le nourrit est accomplie de la plus belle des manières. Le sentier en question est celui sur lequel nous marchons déjà, celui sur lequel il nous est permis, en nous retournant, d’entrevoir les regards de ceux qui nous ont aimé, formé, quitté, et grâce auxquels l’on s’engage aux côtés de ceux que nous aimons, formons, et quitterons. Quant au sens de la vie, il s’impose de lui-même : il est celui que l’on se donne en choisissant une traversée de l’existence libre, malgré l’ordre, le chaos, la réalité, car c’est bien entre gens qui s’aiment que se dansent les rêves les plus beaux.