Maison indépendante

NEIGE SUR LUGDARÈS.

 

 

François Michel |

 

 

« Moi je l’ai dit quand son mari est mort. J’ai dit «  Une femme peut pas rester seule dans un endroit comme ça. C’est sauvage. C’est encaissé. Il y fait nuit à trois heures. Tu as le temps de penser. » Jean Giono, Les âmes fortes.

 

Alors quand il n’y a plus rien, on s’imagine les choses, naturellement. Il y a de la neige sur le rebord de la fenêtre, et à l’intérieur une femme seule, veuve avant l’heure, qui regarde vers le dehors. Le noir du dehors, qui laisse si bien percer les lourds mouvements du vent sur les branches, qu’on dirait semblables à des bras de titans. C’est au dehors que son crétin d’homme s’est cassé la pipe, en glissant sur une congère au croisement de la route de Langogne, il y a pas cinq mois. Le silence, le silence tellement énorme qu’il n’est pas de mot pour le décrire. Il est tyrannique, Léviathan, colosse sur qui tout s’engouffre. Il absorbe les bruits, les choses et les hommes, puis ingère, digère et recrache. Les loups même ont peur de lui. Quand il s’approche, ils se regroupent et montrent les dents. Ils savent que rien ne peut plus les défendre. Ils grognent de concert pour ne pas lui laisser trop de place, mais sils savent qu’ils ont déjà perdu. Ils refusent de s’avouer tout de suite qu’ils pètent de trouille, tous autant qu’ils sont. La femme les devine au loin, sans les entendre, cachés au fond du bois comme des maraudeurs sur le bord du chemin.

Alors la femme prend le temps d’y penser. Dans le village, ça a alimenté les conversations pendant tout l’hiver, et c’est pas même fini. C’est fascinant comme les gens trouvent à dire quand il n’est justement rien à ajouter. « – Il paraît qu’elle va garder la ferme, disait l’un, – Et où que tu voudrais qu’elle aille, elle n’a personne », on répondait, et ainsi de suite. « – Et la ferme des Hubacs, où le Mahut s’est perdu le mois dernier, je croyais qu’elle y avait une tante. – A ce qu’on dit, ils se voient plus depuis la mort du père, il doit y avoir des questions de terre pas partagée comme il faut, ou bien c’est le temps qui est passé, tout simplement. » Les palabres comme ça, ça perdure, ça s’alimente tout seul, pas besoin même d’y mettre du sien. Le mieux est sans doute de s’y soustraire, quand on le peut. La dernière fois, la femme avait surpris la Tardieu, la plus grande gueule à cent lieues à la ronde, qui lui parlait dans le dos, ça lui avait montré. Ils pouvaient bien aller se faire foutre, et retour au silence et à la neige.

Alors depuis, elle répugne à retourner au village plus que nécessaire, forcément. C’est pas plus mal, pense-t-elle, j’avais jamais trop pu les sentir, tout mielleux à se pavaner en costume de deuil. La compassion pas chère, ça lasse. Et quelle tristesse, pense-t-elle, quelle tristesse au juste pourrais-je bien leur donner ?

Alors ses songes glissent vers lui, l’homme, sa main ferme, ses épaules de buffle, son menton et son ventre énorme, proverbial d’ici jusqu’au col de Bauzon. « Elle est grosse de six mois et pas encore aussi grosse que le Justin », disaient les gens. Il était là, il n’était plus là : ce qui change c’est le vide. On pense que le vide ça se dompte, ça s’apprivoise, avec de la patience et un brin de jugeote. Mais la jugeote c’est comme les loups, elle ne peut rien contre le silence, surtout à l’heure où la neige fait s’éteindre les lampes. A cette heure du jour qui ne l’est plus vraiment, c’est tout juste si le cœur trouve les ressources pour battre. Les choses qui étaient là pour l’aider dans sa besogne ne peuvent plus lui rappeler le ron-ron de l’existence et lui laisse libre cours, et rien n’est plus vide que la liberté lorsqu’elle vous tombe dessus par inadvertance.

Alors elle plonge ses yeux dans l’âtre, et devine dans quelle direction vont partir les étincelles. Ca ressemble aux bouffées de poussière et de blé qui volent sur la route entre juin et juillet. Et où peut-elle bien aller, la voiture qui part de Langogne à six heures et passe au bas pré de Champel à neuf heures quinze ? Il semble que ses occupants sont toujours les mêmes, mais que le cocher a une allure chaque fois plus distante. On jurerait qu’il regarde systématiquement dans la direction de la ferme, à mesure qu’il fait se soulever le chemin sous ses roues. Au col après le virage, c’est la ligne de partage des eaux. C’est le curé qui l’a dit, il tient ça du fils Benoît, qui a quitté le pays pour étudier, on dit qu’il a trouvé du travail à Lyon ou à Valence, elle ne sait plus vraiment. Les eaux qui se partagent, c’est presque comme dans la Bible, avec la certitude que c’est pour de vrai. Au printemps cinquante-deux, alors qu’elle n’avait pas cinq ans, on avait retrouvé un étranger dans les gorges de la Borne. Avant de le mettre en terre, il avait fallu lui refermer le crâne, pour que sa cervelle ne s’échappe pas. Quelle idée d’aller mourir dans la Borne ! Elle est froide comme la mort, même en plein mois d’août, même pas poissonneuse, et il faut y faire attention aux roches qui s’y viennent rouler depuis le haut du vallon. C’est aussi encaissé qu’ici, et l’hiver, il n’y a que deux personnes qui restent, encore on ne sait pas exactement ce qu’ils y fabriquent.

Alors quand le feu finit et que la braise se fait cendre, qu’il n’y a plus nulle part où trouver de la chaleur, elle se pelotonne dans une grande pelisse, et elle s’écoute respirer. Elle songe qu’elle pourrait se mettre à fumer, de ces petits nuages qu’elle voyait s’échapper de la pipe du Justin. Elle aimait les regarder se fondre dans le silence.

Alors, dans la lourdeur du temps qui passe, son esprit vogue négligemment mais très sereinement vers les pays au delà du col, les pays où elle n’ira pas, les pays, surtout, où certains disent que les hommes n’existent pas. 

 

 

Crédit photo : http://gallica.bnf.fr