Maison indépendante

BOUTEILLE À LA MER : LE QUARTIER ROUGE, AMSTERDAM. [3]

 

 

Tara Lennart |

 

 

Des bouts de vie ramassés, arrachés à l’espace urbain qui les engloutit au fil des nettoyages, des pluies et des piétinements. Des bouts de gens presque volés à l’anonymat qui les recouvre lentement. Chaque ville, pour peu qu’on baisse le regard, révèle des secrets, des instants d’existences qui se détachent, dans l’inadvertance, l’étourderie, la colère, ou je ne sais quoi d’autre, encore. Au fil de mes pas, je les capture, les consigne, les compile. Et les rejette à la mer, accompagnés d’élucubrations construites sur les sables mouvants de l’inconnu.

 

La chanson n’a jamais été aussi juste  » And the red light was my mind  » (The Rolling Stones – « Love in Vain »). Minuit, dans le Quartier Rouge, ou peut-être plus, je ne sais pas vraiment. Dans cette ville, les heures se ressemblent autant que les rues. L’amnésie guette, tapie entre les canaux qui segmentent les trajets, les quartiers, la mémoires. Les repères fondent, seulement allumés par ces ampoules rouges, ces néons chauds qui signalent la luxure quand, en France, le rouge évoque plus la carotte du tabac. Ici, les fumeurs ne sont pas ceux qu’on croirait. Ou alors, les cigarettes ne sont pas les mêmes pour tous. Les sucettes non plus, mais c’est une autre histoire.

Les rideaux s’ouvrent et se referment sur les vitrines. Un mode « on «  / « off », en quelque sorte. Ce matin, au Rijks, on pouvait photographier les œuvres à l’envie. Ce soir, l’envie se prend, mais pas en photo.

Dans la plus étroite ruelle d’Amsterdam, une femme attire le regard par sa tenue de latex rouge. De mon nuage, j’essaie de me retenir de rire : qui rêve de se taper la version SM et plantureuse de Daredevil ? Tant qu’à faire, pourquoi pas un plan à trois avec Catwoman ? Je dois penser à haute voix car on me parle de Jessica Alba en tenue bleue mais je ne comprends pas tout. C’est déjà assez difficile de ne pas tomber dans le canal. Les pavés ont envie de m’y précipiter, et je dois regarder où je mets les pieds pour préserver mon espérance de vie. Et ma dignité.

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Le papier, un numéro de téléphone, on dirait, m’interpelle devant la vitrine d’une secrétaire perverse assez dénudée. Elle prend une pose, sans doute aguicheuse, sans doute à mon intention quand je ralentis. Sa carte des prestations comprend un nombre impressionnant de possibilités à plusieurs, y compris avec les dames. Elle me regarde ramasser le papier, le déchiffrer, le fourrer dans ma poche avec un air songeur. Je la fixe, elle, sans la voir vraiment. Je me demande si c’est son numéro à elle, donné à un client préféré. Un fake de sa part pour avoir la paix avec un imbécile collant. Ou encore un mec qui lui a laissé le sien dans un élan de romantisme bas de gamme. Ou peut-être tout simplement le numéro de l’hôtel d’un touriste  trop occupé à se rincer l’œil pour faire attention au contenu de ses poches. Et si c’était la combinaison d’un coffre, le code d’une carte bleue ou le numéro personnel du Pope of Dope ? Pourtant, je n’ai aucune envie de vérifier par moi-même. Il doit me rester quelques bribes de lucidité, en fait.

Ce que je sais, c’est que la demoiselle affriolante qui se tient devant moi, bien protégée par sa vitrine, a une drôle de façon de porter les bretelles. J’espère me souvenir qu’à Amsterdam, on les préfère avec un string et des talons noirs très hauts. Original.

Tant que ça n’est pas avec une paire de superbes sabots en bois, on peut toujours discuter, n’est-ce pas mademoiselle ?

 

 

Crédit photos : Tara Lennart.