Maison indépendante

M.L DAGOIT : « PUBLIER UN TEXTE M’INSPIRE. JE SUIS DANS UN ÉTAT AMOUREUX ».

 

 

Entretien avec Marie-Laure Dagoit

réalisé par Tara LennartFrançois Michel 

et Sébastien Thibault

 

 

…Un nom étrange, des petits tirages, des textes inédits ou méconnus, des livres fabriqués, un par un, par les mains d’un ovni artistique, entre littérature et arts plastiques… Qui se cache Derrière la Salle de Bains ? Marie-Laure Dagoit, écrivain et créatrice de la maison d’édition, se confie à Denise Labouche. 

 

Pouvez-vous présenter votre parcours d’auteure-éditrice ainsi que votre maison d’édition, Derrière la Salle de Bains ?

Avant l’édition, j’ai fait du ski, du secrétariat, je marchais dans l’ombre sans savoir où j’allais. Puis j’ai fait des rencontres. Des gens brillants. J’ai eu envie de me mettre à leur service. Alain Gibertie et ses haïkus ; Bernard Heidsieck et ses sonorités ; Lawrence Ferlinghetti et ses beat. J’ai fait ces rencontres grâce à Claude Pélieu (écrivain et artiste) qui m’a donné une magnifique opportunité en me confiant son carnet d’adresses. De mon côté, j’avais déjà rencontré Daniel Darc qui a fait en partie (avec George Betzounis) ma formation littéraire, en marchant dans les rues de Paris. Citant ici, Henri Michaux, ici, Louis-Ferdinand Céline. Des kilomètres de bitume à échanger sur nos lectures. Des visites sur les tombes des écrivains célèbres, des arrêts devant les plaques de rues.

Pourquoi ce titre ? C’est un brin étonnant…

François Di Dio des éditions du Soleil Noir cherchait à m’en dissuader, trouvant Derrière la salle de bains définitivement non adapté à une maison d’édition. Je respectais beaucoup son travail, mais j’ai gardé le nom. J’aime bien l’idée d’une pièce cachée. Comme une chambre fantôme non prévue par les architectes sur le plan d’une maison. Une sorte d’endroit idéal.

 

 

« Mon rêve absolu serait de publier chaque livre à tirage unique »

 

 

De la Beat Generation au Dadaïsme, vos publications semblent privilégier des formes d’art peu conventionnelles. Comment choisissez-vous les titres qui enrichissent votre collection ?

Je reçois beaucoup de propositions. J’en retiens peu. Je cherche des écritures vives. Lumineuses. Lorsque je n’ai rien à imprimer, je cherche donc dans tous les textes que j’aime déjà publiés. J’essaie de constituer ma bibliothèque idéale. Il me semble qu’un texte volé dans une revue vit parfois mieux seul. Je publie essentiellement des textes courts. De 6 lignes à 20 pages environ. Ça me permet de faire un livre avec un poème de quelques lignes. Il y a peu d’éditeurs qui font cette proposition. Certains auteurs écrivent des textes très courts, ne savent pas forcément où les placer. Je suis là. Nick Tosches avait une multitude de petits poèmes, parfois à la limite de notes, de réflexions, de 3 à 6 lignes. J’en ai fait des livres par exemple.

Vous faîtes le pari d’une maison à petit tirage. Ce positionnement répond-il à la nécessité de se plier aux contraintes de la profession (qui on le sait, vend de moins en moins) ou est-ce la marque d’un parti-pris assumé depuis son origine ?

J’ai débuté en 1995 avec Derrière la salle de bains. Le postulat de départ étant la gratuité. Je n’ai pas tenu bien longtemps. Un an au plus. J’ai fait des tirages à 5 exemplaires, puis à 100, certains à mille. Puis je suis redescendue, 300, 100, 50, 20, 7 et enfin le livre unique. Mon rêve absolu serait de publier chaque livre à tirage unique. Réduisant encore plus le nombre de lecteurs. À l’inverse donc d’une maison d’éditions traditionnelle qui n’a de cesse d’augmenter ses tirages, se réjouissant des réimpressions. Je suis si loin de tout ça.

Vous vous démarquez également par la conception de vos ouvrages, que vous fabriquez à la main. Pourquoi avoir fait ce choix d’un « artisanat littéraire » ?

Uniquement pour la rapidité de publication. Si un manuscrit me plait à midi, il peut être disponible sur le site dès 14 heures. C’est le circuit le plus court. Ça me convient mieux que l’attente. Quand je publie un texte, ça m’inspire. Je suis dans un état amoureux. Sortir un nouveau livre de l’imprimante me rend ivre.

 

 

 » je pense arrêter tous les ans, ça fait 18 ans que j’arrête « 

 

 

A quoi ressemble votre journée type de travail ?

Je n’ai pas de journée type. Je suis sujette à la mélancolie, qui peut m’enfermer dans la solitude. Je peux rester quatre heures assise à regarder par la fenêtre. Je ne sais pas ce que j’attends. Et d’un coup, mon esprit bouge, je me mets en mouvement. Parfois c’est le contraire. Je me lève et je vais directement travailler. Parfois, j’écris. À part ça, rien de méchant.

Compte tenu de l’intérêt manifeste que vous portez pour le livre en tant qu’objet, comment appréhendez-vous les maisons d’édition faisant le choix du tout numérique ?

Le tout numérique ne m’intéresse pas. Je n’ai rien contre bien sûr, mais je ne me sens pas concernée par le sujet parce que je voue un culte presque maladif au papier. J’utilise un bouffant qui adore les beaux mots et sublime les images. On tourne les pages en touchant du 125gr. J’entends son bruissement, loin des lumières et des lignes qui défilent. Je suis si sentimentale. Parfois, j’en ai honte. Je me sens démodée.

Selon vous, la multiplication de petites structures d’édition (souvent associatives et très spécialisées) est-elle le signe d’une vitalité renouvelée du secteur  ou d’un ultime battement d’aile de l’albatros, avant l’apocalypse ? Un tel modèle est-il viable à terme ?

Je fonctionne à l’envie. Certains éditeurs sont opportunistes, veulent changer le monde, ont un discours politique. Ici, Derrière la salle de bains, je pense arrêter tous les ans, ça fait 18 ans que j’arrête. C’est l’envie de publier qui est viable. Le reste c’est une vie à la petite semaine. Je suis parfois un peu amère. Je combats ce sentiment.

Rilke avait écrit « Lettre à un jeune poète ». Quels conseils donneriez-vous à un jeune éditeur ?

Publie chaque livre comme si tu l’avais écrit. Regarde des films. Va au Musée et évite de t’associer avec n’importe qui. Garde ton indépendance et évite de te faire baiser.

 

 

Crédit  photo : Marie-Laure Dagoit.