Maison indépendante

POUR LA FIN DE LA DÉMOCRATIE 2.0 !

 

 

Tara Lennart |

 

 

Entendons-nous bien : ce papier n’a nulle vocation artistique ou créative. Aucune. C’est un coup de gueule pur et simple contre les débordements virtuels d’une pseudo démocratie trop laxiste, d’une liberté d’expression galvaudée et d’une tolérance démagogique. Que les gauchistes du dimanche rangent leurs banderolles et leurs tracts, je ne fais pas l’apologie du monsieur dame en bleu foncé aussi facho que son pitt-bull dégénéré de père. Je parle de la bête noire du community manager et des médias web : le commentaire à la con.

 

L’excellent Tumblr de la rédac de Brain donne un aperçu comique des commentaires publiés sur les pages Facebook des marques. Demandes débiles, réclamations approximatives, encouragements qui laissent perplexe… On finit quand même par se demander ce qui peut se passer dans la tête des gens pour écrire des conneries pareilles, sous leur véritable identité en plus. Bref. C’est risible, distrayant, et ça nous permet de nous moquer du genre humain en toute impunité, mais ça ne vole pas très haut (quoique, je n’aimerais pas être à la place des CM de ces marques).

Ce qui nourrit mon actuel coup de gueule, ce sont les commentaires. Oui, les cases laissées à la libre disposition du pékin moyen pour qu’il puisse exprimer son avis sur l’article qu’il vient de lire. Peut-on me dire qui a eu une idée aussi débile? Quel inconscient hippie a pensé qu’il serait un jour intéressant de savoir ce que Kévin 17 ans pense de la libre consultation de l’autopsie de Marilyn ? Sérieusement, mec, tu as abusé des buvards ? Tu imaginais que, dans un bel élan communautariste appuyé sur une réflexion sociologique et idéologique, les lecteurs allaient partager des idées, apporter quelque chose de constructif à un article écrit par un journaliste ? (les blogs, c’est une autre affaire, c’est un espace personnel). Non, ose-je espérer. Car sinon, tu mérites qu’on t’enferme à Alcatraz car tu es le plus grand sadique que la terre héberge depuis Charles Manson et Mylène Farmer.

Ce qui nourrit ce soudain élan de ras-le-bol ? Les commentaires lus, reçus, constatés. Pour un constructif et sympa, dix à pleurer de consternation. De l’inutile crasse au débile profond, en passant par une pseudo arrogance habillée d’inculture bordélique. Sur internet, le lecteur se sent autorisé à critiquer, à insulter, à attaquer. Même et surtout quand il n’a rien à dire, rien à proposer, rien à apporter pour faire avancer le schmilblick. C’est un peu comme ces poivrots dans les bars, les soirs des matchs de foot, qui gueulent des conseils avinés à des joueurs, devant leur poste de télé. Oui, messieurs (et dames, il doit bien y avoir quelques nanas aussi bêtes qu’un mec trop gros et trop boutonneux – parité oblige), vous êtes aussi crédibles et intéressants que Roger, 65 ans, carte gold de chasseur, qui hurle, l’haleine empuantie de cacahuètes et de pastis, à x ou y joueur international de faire une passe tapette mais pas comme ça putaing de fils de pute.

On dira que c’est le public des médias qui est con, donc que les médias en question sont cons, normal ce sont des jeunes et les jeunes, c’est con, non ? Il n’y a plus de saisons dans le monde de Jean-Pierre Pernaud, j’oubliais. Pourtant… les insultes sont également de mise sur Le Monde, France Inter ou le HuffPost, et pas seulement sur Brain et Gonzaï, ces magazines de jeunes. Denise, ma belle, tu es épargnée pour l’instant, je mets des cierges devant la photo du Pope of Dope tous les jours. J’entends gueuler d’ici. Qu’ils viennent les petits trolls frustrés, jaloux, mesquins, belliqueux, envieux, vexés, incapables du moindre second degré. Qu’ils viennent me traiter de prétentieuse, d’arrogante, de pauvre scribouillarde, ou je ne sais quoi. Qu’ils viennent, de leur boulot merdique et de leur vie morose, me donner des leçons sur mon travail. Quoi, tous les trolls et compagnie n’ont pas un CDD à Mc Do ? On m’en dira tant.

En plus de l’agacement devant une telle inutilité, s’élève une certaine perplexité… Comment ça se passe dans la tête de l’internaute, pour poster une critique, une insulte, des remarques mesquines et sans fondement ? Vous vous voyez vous, qui savez monter un meuble Ikéa, insulter votre menuisier ? Non ? Moi non plus. Quand on n’aime pas, on ne consomme pas. Quand on ne sait pas, on se tait. Mais les commentateurs moyens, non. Pour eux, il n’y a qu’une voix : la leur. Leur avis, leur opinion, faiblement argumentée, et souvent truffée de fautes d’orthographes. J’imagine qu’on devrait ressentir de la pitié pour ces gens, sans doute complexés, moches, frustrés, avec de cheveux gras et une culture leur permettant à peine de comprendre ce qui est écrit. Si ça n’était pas le cas, cette bande de ploucs apprendrait à s’exprimer, à argumenter, à rester poli même en n’étant pas d’accord. Ils apprendraient qu’on ne dit pas  » c’est nul  » mais  » je n’aime pas « , et qu’on ne dénigre pas le travail des autres. Leurs parents ne leur ont pas appris ? Ils n’ont pas de parents, peut-être ? Ils ont tous été massacrés par des zombies pendant un pèlerinage au centre commercial, le premier samedi du mois, quand la paye tombe, au moment de l’approvisionnement en pizzas par lots de 12 ? J’en doute.

Une question, de fond, s’élève dans l’oreillette*. Et si le problème ne venait pas seulement de l’usage d’Internet, mais de la forme d’internet, elle-même ? Quand on critique un système, on ne s’en prend pas aux individus, apprend le Marxisme. On s’en prend à la structure, au fonctionnement général. Les légions d’interventions aussi inutiles qu’agressives seraient non seulement permises mais même légitimées par la forme même du  » média Internet « . Comment ? Tout simplement en noyant, de fait, de véritables interventions, basées sur un réel savoir-faire journalistique et une démarche de fond, dans une masse de crétineries pures. En mettant au même niveau un Skyblog (ah toute notre jeunesse !), un article Wikipedia, qu’il soit rédigé par un paranoïaque conspirationniste ou par un pro de la question abordée, un document universitaire, une info people bas de gamme ou approximative, ça revient au même, et un article culturel étayé sur des connaissances acquises à la sueur de nos neurones. C’est ça, en quelques sorte, le nivellement par le bas tant chéri par le libéralisme ambiant, l’uniformisation de la pensée. En dehors de ne pas pouvoir accéder de manière sûre aux sources d’un propos, donc de n’être pas en mesure de savoir si ce qu’on lit est vraiment appuyé sur des documents réels, l’internaute lambda devient otage du média, objet et non plus sujet. On encourage discrètement le buzz, la viralité d’un propos par son imprécision. Aujourd’hui, la presse papier n’échappe plus vraiment à cette loi, et pour cause vu le nombre de journalistes qui utilisent Internet comme source documentaire, mais elle continue de sauver les apparences aux yeux de la masse. Sans doute les commentaires, s’ils ont déjà été permis dans une optique autre, comme énoncé plus haut, ne servent-ils en réalité qu’à ça : faire le buzz. Plus un papier sera attaqué, critiqué, repris, vilipendé, plus il aura de vues, plus on en parlera, plus plus plus. Internet en tant que tel obéit à des lois marchandes : il sert à diffuser n’importe quoi le plus vite possible, au plus de monde possible. Alors, quand au milieu des seins de Nabilla, du chien de François Hollande ou de la dernière théorie du complot aux USA, des gens essaient d’utiliser un média pour ce qu’il devrait être (un support privilégié pour partager des informations), ils ramassent les mêmes réactions instantanément puériles que les autres. Même quand lesdits gens savent un peu faire le tri dans leurs sources, même quand ils essaient de jouer en faveur du seul lobby qu’ils respectent : celui de la culture.

Au final, il paraît qu’il faut les ignorer ces trolls, car leur répondre les amuse, leur donne l’impression qu’ils servent à quelque chose. Un point de plus pour la case frustration. Si j’adopterai désormais le mépris ultime qu’est l’ignorance (car, oui, il y a des gens qui ont une vie ET un travail, et qui ont autre chose à faire que déverser leur fiel discount), j’avais envie de dire qu’on est nombreux à en avoir assez de cette médiocrité, assez de cette inculture, assez de cette pseudo liberté d’expression de caniveau propre à Internet où le crétin moyen peut se sentir puissant en deux clics. Je les vois d’ici, les pas contents, et je n’en ai cure : ils ne sont qu’une sandale Bob l’Eponge sous ma botte italienne cousue main. Qu’un jour, l’un d’entre eux me montre sa carte de presse, on en reparlera. D’ici là, bonjour chez eux.

 

 

*Merci François Michel pour tes MAJUSCULES inspirantes !

 

 

Crédit photo : Keoni Cabral.