Maison indépendante

LAX.

 

 

Camille Poiret |

 

 

Le verre reposé, il fallait partir. Sa vie ne changerait pas en quelques centaines de kilomètres, mais cette ville lui avait prouvé qu’en dépit des efforts, il était devenu impossible de rester. Elle concevait l’anonymat de l’urbanité comme une boulimie nécessaire. Elle pensait y creuser son trou – comme cette expression la débectait –, s’y faire une place, comme tout le monde. Exactement comme tout le monde.

L’appartement qu’elle avait trouvé était glacé, impersonnel. Elle aurait dû comprendre. Durant sa visite avec l’agent immobilier, elle n’avait pensé qu’aux améliorations possibles, les aménagements, les touches personnelles. L’esprit de la ville était pourtant tenace et ces fameuses touches personnelles n’avaient jamais existé ; l’appartement était resté cet endroit chic mais froid, conçu pour recevoir – sans qu’il n’en soit ainsi.

Elle rêvait maintenant du chalet de bois minuscule qui l’attendait ; la modeste cabin de vacances qui était déjà sienne et qu’elle n’avait pas encore visitée.

LAX. Le lieu de toutes les opportunités qu’elle avait traversé dans l’euphorie quelques années plus tôt, débarquant d’une autre rive. Elle n’y était jamais retournée. LAX était demeuré cet endroit où le reste du monde redevenait une possibilité, où ce qu’elle en était venue à considérer comme le monde – du moins, celui qu’elle voulait à tout prix quitter – pouvait finalement être rejoint. Aujourd’hui, LAX était son échappatoire et pourtant elle traînait. Lambinait. Faisait tourner le verre. Réfléchissait à en reprendre un deuxième. Le taxi allait arriver, il était là. Le temps avait disparu.

Elle se souvint des sensations comme si c’était à nouveau son lot quotidien. Le voyage en avion, le parcours à travers les continents, les rencontres qui en découlaient toujours. Le crochet qui nous tire vers le haut alors que la pression nous plaque en arrière au décollage. Les hôtesses et stewards, souriants, prévenants, les voisins passagers parfois avenants. Ceux qui ont peur et s’agrippent à une main ou un accoudoir. Elle sentit la boule de dureté logée au fond de sa poitrine qui lui tenait lieu de carapace se renforcer. Elle s’était rêvée comme étant une de ces néo-post-hippies-bobo envieuse de parler aux autres en débarquant ici. Elle avait essayé. Elle avait pratiqué le yoga et la méditation, puis l’initiation au travail agricole par le biais de son association. Elle avait tellement parlé, ri, communiqué, échangé au cours de sa vie. Elle s’était dit qu’elle ne pouvait plus prendre aux autres et se nourrir de l’illusion que quelque part, elle aussi leur donnait. Il fallait que cela devienne réel, authentique.

L’aéroport d’Helena était minuscule, propre – mais est-ce seulement étonnant dans cette partie du monde ? Personne ne l’attendait. L’agent immobilier s’était pourtant proposé mais elle avait décliné, se disant qu’elle n’aurait pas l’aptitude à faire la conversation. Personne ne fait la conversation gratuitement à LA. Au mieux les gens discutent. Au pire ils roulent. Au moins la voiture l’attendait à l’agence, comme prévu.

La première pensée qui lui vint en voyant la cabin fut celle de l’idiotie de son choix. Avait-elle vraiment réfléchi ? Tenter de revenir à la société en vivant… là ? Et puis elle se souvint de son précédent choix, LAX et ce qui a suivi. Elle avait alors choisi le lieu – qui devait être une mégalopole – en tirant au sort. Les papiers mis dans le verre indiquaient uniquement des initiales d’aéroport parce que les initiales d’aéroports avait été sa vie. Elle avait ensuite acheté un aller simple, American Airlines, pour le confort, sans douter une seconde qu’elle poursuivrait dans cette ville-planète ce qu’elle avait toujours fait jusqu’à ce jour : parler aux autres et écrire. L’échec n’était pas envisagé. La blessure lui semblait inguérissable mais qu’elle ait décidé de retourner au fond des montagnes, en ce cœur d’Amérique, lui semblait malgré tout une décision optimiste. Jamais guérie, mais soignée. Peut-être.

L’argent n’était plus un problème comme il avait pu l’être il y a quinze ans. Ses livres se vendaient correctement et surtout, régulièrement. Malgré l’anesthésie complète de sa faculté d’écriture, elle connaissait suffisamment d’éditeurs pour ne pas s’inquiéter d’un éventuel retour. Elle ne se disait jamais qu’elle « espérait » pouvoir revenir. Elle savait que c’était possible, qu’elle pourrait reprendre sa place et recommencer à produire quatre à cinq fois par an l’un des récits qui l’avaient faite vivre. C’était l’objectif.

La montagne, les gens rudes et peu amènes de ce coin d’Amérique devraient lui fournir déjà un bon tiers de son prochain récit. Faire parler de tels gens avait été sa spécialité. Elle pouvait échanger avec n’importe qui, dans n’importe quelle langue, d’autant plus si elle ne la parlait pas. Il suffirait de faire ce qu’elle avait tenté de faire à LA : se fondre dans la masse. Sauf qu’ici, disparaître n’était guère possible.

Elle a déjà essayé de se fondre dans une conformité qui s’était avérée être réservée aux autres. Elle, sa conformité, c’est de ne pas rester plus d’un an au même endroit. C’était. Jusqu’à LA. La deuxième tentative, l’ultime, s’était-elle jurée. Elle n’a jamais rien fui, jamais connu de « fêlure initiale ». Au départ, elle s’installait quelque part pour une durée relativement longue, au moins dix mois. De la famille et des amis venaient la voir. Boulots peu qualifiés, si ce n’est l’enseignement, une fois. Un jour son récit (raccourci, certes, mais son récit, sesmots !) avait été acheté. Un autre. Et plus rien. Il avait fallu attendre une année supplémentaire pour vendre à nouveau ; et cette fois, le moteur s’était emballé, la pente n’attendait plus que d’être dévalée. Elle l’avait fait avec une rare constance.

Et ce jour, American Airlines, LAX, la tentacule urbaine, l’idée d’essayer autre chose, tenter finalement de se conformer. D’arrêter tout ça. De « se poser ». Cette espèce de culpabilité sourde qui semblait lui être venue avec la maturité. La même culpabilité qui lui avait fait tenter ce retour à l’origine, aux origines, une première fois, longtemps auparavant, l’échec qui s’en était suivi et qu’elle avait vécu comme une preuve de légitimation.

Elle s’était toujours débrouillée pour se sentir partout chez elle. Il lui suffisait de huit jours, souvent moins. Huit jours, c’était souvent dans les villes sans fin, à Tokyo, Shanghai ou New York. Trois jours au Kerala, quatre jours à Shikoku, quelques heures n’importe où dans les Îles Britanniques, ou dans les États Unis sauvages ou surpeuplés. Elle n’y pensait même pas, elle arrivait, sortait son appareil photo, rangeait ses vêtements dans un tiroir ou une penderie quand c’était possible, allait acheter à manger, parlait avec des gens, parlait, discutait, écoutait, photographiait, notait. C’était fait. Deux jours de suite à sortir vers la même heure, retourner boire un café ou un thé au même endroit. Et elle était chez elle. Sauf à LA. Données de départ faussées.

La cabin était idéale, en vérité. Petite, spartiate, propre. Du bois partout, un lit, un poêle, une grande baignoire, l’eau courante. Les habitudes revinrent. Elle avait tout laissé derrière elle, les livres, les DVD, la plupart de ses habits. S’était rachetée la garde-robe de la baroudeuse, version montagne. Simple, efficace, chaud. Une seule tenue élégante, sa règle de toujours.

Une autre cabin à moins de cent mètres, une esquisse de village à moins de dix miles, plusieurs isolats caractéristiques de la montagne aux alentours. Surtout, le vertige du paysage parcouru par les troupeaux, surveillé par les aigles.

La voiture freina assez brutalement. Elle se sentit découverte, comme une bête prise dans un piège. Cela faisait deux jours et elle avait commencé à se créer un ou deux rituels, à échanger de façon anodine avec plusieurs personnes, à prendre des notes – succinctes, mais nul n’était encore venu jusqu’à la cabin. Elle respira. Tout se passerait bien. La femme qui en descendit n’était que l’agent immobilier, qui la savait arrivée et voulait s’assurer que tout allait bien. Jamais celle-ci n’aurait pu exercer ce métier ailleurs que dans ces montagnes du centre-ouest de l’Amérique. Sa façon de parler était à l’avenant, mais c’est exactement ce qu’elle recherchait. Elle prenait des notes mentales frénétiques tandis que la femme lui disait du pays et des gens qui les entouraient. Elle se sentit revivre. C’était fini.

 

 

Crédit photo : wikimedia.